‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 44 sur 65 · SUR LES 11 O P I T ,V IJ X. 3/» I · texte numérisé non relu

SUR LES 11 O P I T ,V IJ X. 3/» I

tiques plus complètes et plus régulières ; dans d'autres cas (i), où l'invasion de la fièvre n'est accompagnée que de peu d'altération des forces digestives, on doit mettre les moments à profit, nourrir le malade tandis qu'on le peut encore, et faire une espèce de provision de forces pour les temps les plus orageux , où l'on sera peutêtre dans la nécessité de supprimer presque tout aliment. Voilà ce qu'Hippocrate, qui, le premier a donné de bonnes règles de régime pour les fébricitants , avait observé, non-seulement dans le climat de la Grèce, mais dans les divers pays où l'avaient conduit le besoin de s'instruire et l'ambition louable d'exercer son art avec plus d'éclat. Il remarque aussi qu'un vieillard (2) ne doit pas être nourri comme un jeune homme,

(1) A la vérité, ces cas sont rares.

(2) La rèjjlc qu'il établit là- dessus peut être rej^ardée comme générale. Plus les animaux sont près de leur origine, et plus ils ont besoin d'aliments ; plus ils avancent vers leur deniier terme, et plus long -temps ils peuvent supporter l'abstinence. Un homme lait la suppoi^'te mieux qu'un jeune homme, vm vieillard plus facilement que l'un et l'autre, un enfant point du tout. Cette règle souffre cependant plusieurs exceptions : quelques vieillards ont besoin d'une nourriture abondante, et de faire plusieurs repas dans le jour, comme les enfants. Quand les forces viennent à se concentrer dans l'csLoniac, l'action de cet organe est d'autant plus nécessaire, (|iie c'est alors lui seul qui, ])ar l'étendue de ses sympathies, • nlrelient ou ranime le jeu de la vie dans tous les autres.

OBSEK'VA TIONS

un homme mûr comme un enfant ; que les habitudes de la santé doivent être prises en considération pendant la maladie; et qu'il faut leur accorder quelque chose , ainsi qu'au climat , à l'âge, à la saison, au tempérament; en un mot, à toutes les circonstances capables d'influer sur le caractère de chaque maladie en particulier.

Ce que je viens de dire suffit sans doute pour prouver combien il est essentiel que le médecin d'hôpital ait le droit de régler tout ce qui concerne le régime des malades.

Mais en lui fournissant les moyens de rendre son art plus utile, on doit s'assurer qu'il remplira toujours ses devoirs. Et pour cela, qu'on ne s'en rapporte point à la surveillance particulière des chefs. Quoi qu'on fasse, il n'aura pour juge que sa conscience , à moins qu'on ne l'oblige à faire connaître ses traitements, dans des journaux bien circonstanciés, destinés à devenir publics. La conscience d'un homme de bien est sans contredit le meilleur de tous les aiguillons : mais des intérêts d'amour-propre, ou de fortune, sont malheureusement d'un effet plus général , plus constant et plus sûr. Au reste, la manière de faire ces journaux est très-simple : Hippocrate nous en a laissé le modèle dans ses épidémies. Ce que les découvertes modernes peuvent ajouter à la précision de quelques détails se réduit à peu de chose : et quant au talent du grand peintre, c'est encore dans ses écrits immortels

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qu'Dii ii;i toujours le puiser avec le plus de fruit. Je convieus que, de son temps, la matière médicale étant dans l'enfance , il n'a pu nous laisser que des indications générales de remèdes : le plus souvent même, il peint la marche de la maladie, sans parler du traitement; et il semble n'avoir été que le contemplateur du travail de la nature. Mais les observations de ce genre sont peut-être les plus précieuses. On y voit bien plus clairement , que dans celles où l'action des remèdes doit être mise en ligne de compte, quels sont les phénomènes qui précèdent les crises heureuses ; quels sont les mouvements dont la terminaison est constamment funeste : on en conclut bien mieux dans quelles circonstances il est avantageux d'abandoiuier la nature à ellemême, ou de ne faire que la seconder; et dans quelles circonstances contraires, il: faut arrêter ses efforts égarés, ou leur faire prendre une autre direction. Nous ne pouvons plus imiter Hippocrate à cet égard; nous ne le devons même plus : l'administration des remèdes est trop perfectionnée, pour qu'il nous soit permis de rester aussi souvent oisifs; et l'on ne saurait nier que l'histoire de leurs effets ne rende encore plus complète l'histoire des maladies. On doit à la vérité commencer par bien étudier cette dernière : mais le médecin ne serait point utile, sans la connaissance de l'action des médicaments. De bons journaux d'hôpital doivent donc offrir

d'abord, en forme de préliminaire, le tablea rapide de la dernière constitution; c'est-à-dire des généralités historiques concernant l'état d l'air et les maladies qui ont régné l'année d'auparavant : et le corps du journal ne doit être que le même tableau de l'année qu'on veut décrire, mais plus développé, plus circonstancié, jour par jour , maladie par maladie. Il faut qu'on y trouve notées les moindres variations de l'atmosphère , concernant le froid , le chaud , la légèreté, la pesanteur, l'humidité, la sécheresse. Les instruments que les physiciens ont imaginés pour mesurer ces différents états ne doivent pas être les seuls consultés : les vrais instruments des expériences médicales sont les corps vivants. Ainsi, par exemple, après avoir déterminé le degré du froid d'après le thermomètre, on examinera si la sensation qu'il fait éprouver aux corps , et les effets qu'il produit sur eux , correspondent exactement à la dilatation et à la condensation des liqueurs. Or, on trouvera souvent qu'ils n'y correspondent pas; et, pour le dire en passant, on en tirera des conséquences dont il est aisé de sentir l'utilité pratique.

Mais ce qui sans doute est le plus important, c'est que chaque maladie soit décrite avec la plus grande exactitude. Non-seulement on peindra son invasion, son accroissement, son état, son déclin, la convalescence; non-seulement le médecin dira par quelles indications il s'est laissé guider

dans l'administration des remèdes , et quels ont été leurs effets; mais, de plus, il rendra compte (le l'âge du malade , de son tempérament , du pays qu'il habite, de sa profession , des maladies auxquelles il a été sujet, de ses goûts, de ses mœurs.

Hippocrate décrit les phénomènes de la maladie; il ne la nomme presque jamais. Pourquoi ne l'imiterait -on pas encore en cela? Les dénominations s'emploient ordinairement au hasard ; ou l'on s'en sert pour déguiser l'ineptie des traitements. Tous les hommes d'ailleurs n'attachent pas les mêmes idées aux mêmes mots : ce que l'un appelle fièvre catarrhale , l'autre l'appelle fièvre péripneumonique , ou putride, ou maligne- Mais qu'un médecin dise : « Le malade toussait; il avait une douleur de côté ; son pouls était tendu , fréquent ; son visage était rouge, ses yeux larmoyants , son sang couvert d'une couenne blanche , ou jaunâtre , ou verdâtre : » tout le monde l'entend; tout le monde est d'accord sur ce qu'il a voulu dire. Si de l'ensemble de ces symptômes, du degré de chacun, de l'enchaînement dans lequel ils se sont montrés, il cherche à déduire quel est le désordre de la santé c[u'ils indiquent; on peut juger de son talent, de sa sagacité , de la bonté de son esprit. Enfin , s'il ajoute» : «D'après tous ces signes, d'après telle indication qui m'a paru en résulter, je me suis décidé pour tel et tel remède ; il s'en est suivi tel

et tel effet : » nous avons alors un tableau ti èsclair, qui ne peut être sujet à nulle interprétation vicieuse; et nous pouvons en tirer des inductions très-probables pour l'effet de ces mêmes remèdes , dans les mêmes circonstances. Il me semble que des journaux faits dans cet esprit , par des praticiens éclairés et prudents , seraient le recueil le plus précieux de l'art (ij. Au bout de vingt ans , ils auraient passé presque tous les cas en re,vue : ils encourageraient , ils nécessiteraient une foule de travaux utiles : et tandis que, d'un côté, ils rendraient les plus importants services à la médecine , de l'autre ils engageraient , comme je l'ai déjà dit, les médecins à traiter les pauvres malades avec plus de zèle et d'attention.

Mais il est un autre moyen qu'on pourrait faire concourir plus efficacement encore à ce double

(i) Toutes les sciences naturelles s'enrichissent de faits ; ' ot les systèmes, ou les principes généraux de chacune, ne

doivent être que le résultat direct et précis de tous les faits , • '■ ^ qui s'y rapportent. En médecine surtout, il n'y a presque de

» ^ , 1 lecture vraiment instructive que celle des observateurs : et

' ' même si chaque homme pouvait tout voir par ses propres

i'.^' ' ' yeux, peut-être serait-il avantageux de fermer les livres, cl

< • » de ne consulter que la nature seule, afm de recueillir ce

qu'elle offre exempt du mélange des opinions humaines. Les «,| ' I '. • peintures les plus parfaites la défigurent toujours à quelques

égards. Si l'on veut tout décrire, on se perd dans les détails ; si l'on se borne à saisir les grands traits, on néglige dos choses iuiporlaules. Il est impossible de doiuiei , dans une

but : c'est l'établissement d'un certain nombre d'écoles-pratiques , regardées avec raison maintenant , par tous les gens sensés , comme seules propres à réformer les études de médecine. Les médecins de Cos et de Cnide menaient leurs disciples au lit des malades. Ceux qui depuis enseignèrent à Rome suivirent cet exemple ; témoin Symmaque , contemporain de Martial , que ce poète accuse de lui avoir donné la fièvre, en le faisant tâter en hiver par cent mains toutes gelées.

Me centiim tetigêre manus aquilone gelatœ : Non habuifebrem, Sjmmache; nunc habeo.

Dans l'Amérique septentrionale , les jeunes gens qui se destinent à la médecine se mettent d'abord chez un apothicaire. Ils apprennent à connaître, à préparer les remèdes. Ils les portent aux raa-

description, l'idée nette d'une odeur à celui qui ne l'a pas sentie; il ne l'est pas moins de lui faire voir une maladie qu'il n'a jamais vue , ou dont il ne connaît pas les analogues par lui-même. Mais la vie est trop courte, l'art est trop étendu, pour qu'on ne soit pas forcé de recourir à l'expérience des autres: et si nous en avons assez nous-mêmes pour retrouver dans notre mémoire les images partielles dont l'ensemble forme le tableau qui nous est offert, elle ne sera pas en effet entièrement perdue pour nous ( 1789).

Le vœu de l'auteur, pour la création des écoles cliniques en France, a été rempli; et les écoles de médecine forment aujourd'hui de vrais médecins (an II).

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lacles, dont l'aspect les habitue ainsi par dcgi us à distinguer toutes les infirmités du corps luiniain par les signes qui les caractérisent : et en même temps ils recueillent une foule d'observations précieuses sur l'efficacité des moyens que l'art emploie pour les combattre.

En Italie , quelques universités exigent , avant d'accorder le bonnet de docteur , que les jeunes candidats aient suivi, pendant deux ou trois ans, un praticien connu dans toutes ses visites.

Les universités d'Edimbourg et de Vienne sont, à cet égard , au niveau des écoles de Ces et de Guide. Il y a , dans l'une et dans l'autre , un professeur de médecine clinique. C'est dans les salles mêmes d'un hôpital que se donnent les leçons; ce sont les différentes maladies qui leur servent de texte. Si le professeur a du talent, il indiqiK' à ses élèves l'ordre dans lequel les objets doivent être observés, pour être mieux vus, et pour mieux se graver dans la mémoire : il leur abrège le travail ; il les fait profiter de son expérience. S'il est sans talent, ses fautes sont bientôt dévoilées par la nature elle-même, qui parle à tous les sens des spectateurs ,' et dont il est impossible d'étouffer ou d'altérer le langage. Souvent même elles leur deviennent plus utiles que ses succès, en rendant plus ineffaçables des images qui, sans cela peut-être , n'eussent fait sur eux que des impressions passagères. Aussi les jeunes gens qui sortent de ces universités se distinguent -ils laci-

suif LES HOPITAUX. SZfQ

lemcnl de tons les autres. Leurs connaissances plus nettes , mieux classées , leur raison plus terme , leur tact plus siir et plus fin , sont une assez bonne apologie de cette forme d'instruction.

Un célèbre praticien, enlevé dans la force de l'âge à la médecine, dont il étendait tous les jours le pouvoir par ses travaux, et qu'il faisait honorer par la noblesse de sa conduite; aux malheureux, dont il était le père; à ses amis, auxquels il n'est resté , pour se consoler de sa perte , que le souvenir de ses vertus : M. Dubrueil , que je m'honore d'avoir eu pour maître , et dont l'amitié tendre et courageuse manque bien plus encore à mon cœur, que ses lumières à mon instruction, avait fondé quelques années avant sa mort , sous les auspices de M. le maréchal de Castries, une école pratique dans l'hôpital de la marine de Brest. Il était convaincu que tous les arts qui demandent la culture immédiate des sens , et dans lesquels les combinaisons de l'esprit ne peuvent jamais suppléer l'habitude et l'exercice, doivent être étudiés directement dans la nature même ; et que , par conséquent , les meilleurs professeurs de médecine sont les malades. Il croyait que le professeur en titre doit se borner à mettre ses élèves dans la bonne route ; à leur présenter les tableaux , de la manière qui les éclaire le mieux les uns par les autres , et qui rend les impressions plus durables en les rendant

35o OBSERVATIONS

plus distinctes. 11 pensait que celui qui veut faire plus, au lieu d'abréger pour eux les difficultés, leur fait perdre le fruit de toutes celles qu'ils peuvent avoir vaincues. Ainsi, quoiqu'il ne prétendît pas avoir donné à son établissement toute la perfection dont il eût été susceptible dans d'autres circonstances , M. Dubrueil est mort dans la douce persuasion qu'il avait fait un présent utile à notre art : et cette persuasion était d'autant mieux fondée , qu'il laissait à la téte de l'école de Brest un excellent esprit, incapable de mettre des préjugés acquis à grands frais à la place de sa raison naturelle et de l'expérience.

Aujourd'hui tous les jeunes gens parlent d'écoles-pratiques : ils les demandent à grands cris ; et la partie la plus saine des vieux médecins les désire également.

Je n'entrerai dans aucun détail sur leur nécessité, sur les avantages qu'on doit en recueillir, ni sur la forme qu'il serait convenable de leur donner (i).

Leur nécessité ne saurait être mise en question : elle résulte clairement de l'état actuel des études dans les écoles de médecine , et de la nature même de l'esprit humain, ou de la manière dont nous acquérons nos connaissances.

Leurs avantages ne sont pas moins évidents; l'on peut assurer qu'ils sont incalculables.

(i) C'est l'objet principal du Méiroii-o de M. Lachèzo.

Quand à leur forme, j'avoue que je ne la regarde pas comme une grande affaire (i). Ici, comme dans beaucoup d'autres choses, on fera d'autant mieux qu'on réglera moins. Si l'on se bornait à déterminer les droits que donnerait aux jeunes élèves , dans toutes les facultés de médecine , inie assiduité de deux ou trois ans , aux leçons des écoles-pratiques, tout se mettrait de soi-même dans le meilleur ordre. A plus forte raison serait - il à propos d'abandonner la méthode d'instruction au choix et au talent du professeur.

Il suffirait donc, selon moi, de permettre à tout médecin d'un hôpital d'y former une école d'après le plan qu'il jugerait le meilleur ; d'exiger de lui des journaux détaillés, et de statuer qu'après avoir suivi ses leçons , deux , trois ou quatre ans, les étudiants en médecine pourraient prendre d'emblée huit, dix, douze inscriptions, plus ou moins (2).

En laissant les professeurs arbitres du taux de

(1) J'observe seulement qu'on y pourrait offrir aux élèves des cours d'anatomic , d'opérations chirurgicales, d'accouchements , et do chimie pharmaceutique. Les premiers se feraient dans un amphithéâtre de dissection ; les derniers, dans la pharmacie de l'hôpital.

(2) Je n'attaque point ici le droit dont jouissent les facultés , d'examiner les étudiants en médecine , et de leur donner dos diplômes «le docteur.

leurs leçons, on risquerait peu qu'elles fussent jamais portées trop haut. La concurrence établie entre eux les forcerait, pour leur intérêt même, I à ne point en exagérer le prix. Mais si le talent ou la vogue pouvait les enhardir à le tenter, et qu'ils le fissent avec succès , voilà précisément ce qu'il serait aussi maladroit qu'injuste de vouloir prévenir. Leur noble émulation, alimentée par toute sorte de motifs , ne pourrait que tourner au profit des malades , des élèves et de l'art.

C'est avec de pareilles institutions qu'on aurait, dans les élèves , des surveillants éclairés et sévères de la médecine des hôpitaux ; surveillants toujours prêts à réclamer contre les faussetés ou les exagérations des journaux. Et les journaux euxmêmes , devant servir de base à la réputation de celui dont ils porteraient le nom , le forceraient à redoubler de soins auprès de ses malades , à perfectionner sa pratique , à rendre son enseignement le plus attrayant , le plus clair et le plus méthodique , afin d'attirer un plus grand nombre d'élèves autour de lui.

Je ne me permettrai plus qu'une réflexion : elle me paraît faite pour toucher tout gouvernement qui respecte la morale.

Aujourd'hui les jeunes médecins suivent rarement les hôpitaux avec quelque constance. Ils se jettent dans la pratique, sans avoir vu les objets qu'ils doivent reconnaître. Il faut poutant se donner l'air d'avoir tout vu ; il faut cacher son

inexj3érien<:e par le babil et par de grands mots. Ainsi, dans la matière la plus grave, ils s'exercent à l'art de tromper, ou du moins ils s'habituent à ces manèges de charlatanerie qui dégradent toujours le caractère. Et quand ils suivent les hôpitaux, quel fruit peuvent-ils en retirer? Ce n'est pas la nature qu'ils y voient; c'est encore moins la nature aidée par un art bienfaisant. Tout ce qui frappe leurs yeux égare leur jugement et flétrit leur ame. Ils ne recueillent que des images fausses, et n'apprennent qu'à se jouer de la vie des hommes. Dans l'ordre de choses que j'indique, en acquérant des connaissances vraies, ils dédaigneraient l'artifice , qui ne sert qu'à masquer l'ignorance : ils verraient le pauvre traité comme un être dont les souffrances et la vie sont sacrées , et rien n'altérerait dans leur cœur ce respect tendre pour les hommes , sans lequel il n'est point de moralité.

P. S. On pourrait appuyer d'une foule de raisons nouvelles la nécessite de diviser et de subdiviser les grands hôpitaux : mais j'ai cru inu-

I tile d'entrer dans de plus grands détails. Maintenant que l'opinion publique influe d'une manière si directe sur toutes les parties de la législation et du gouvernement, il est impossible

I qu'avec un si grand intérêt à s'éclairer, elle ne recueille pas toutes les lumières éparses et pres-

35/| OBSERVAT(()NS

que perdues jusqu'à ce jour. Quand la voix de tous les citoyens est libre, quand l'applicatiou des vérités découvertes n'est plus empêchée par les passions particulières, les vérités se découvrent , et leurs plus faibles germes, jetés comme au hasard dans les livres , ou dans les conversations les plus frivoles, se développent, croissent et fructifient avec une promptitude dont les penseurs eux-mêmes sont étonnés. <{([ Je suis donc persuadé que, dans peu, les vices des grands hôpitaux seront sentis de tout le monde. En faisant la peinture détaillée et fidèle de ces funestes asyles , je me serais exposé à faire la plus amère satire de l'administration qui les surveille ; et rien n'est plus loin de mon cœur que les inculpations personnelles. Mais l'œil sévère du public, porté successivement sur tous les objets qui l'intéressent , fera cette satire d'une manière bien plus rigoureuse , et surtout bien plus utile. On verra donc qu'il faut renoncer aux grands hôpitaux ; et bientôt sans doute il n'y en aura plus que de petits. C'est là peutêtre l'un des plus grands avantages des gouvernements où la volonté publique fait la loi et détermine le mode de son action. Les pr(\jugés se taisent; les passions malfaisantes se cachent; le bien se fait sans peine , parce que celui qui en est l'objet est celui-là même qui le commande: et la morale règne nécessairement partout; attendu qu'elle n'est que l'utilité de tous, et qu'il

implique contradiction que tous ne veuillent pas et ne cherchent pas leur utilité.

' En réduisant les hôpitaux à cent ou cent cinquante lits au plus, il sera moins nécessaire de les transporter hors des villes. Des hospices tels que je les propose peuvent rester au sein de Paris, sans grands inconvénients pour eux-mêmes ou pour le voisinage. On n'a pas besoin de soins recherchés pour s'y garantir du mauvais air, et pour prévenir les contagions. Les maisons qui environnent la Charité ne sont pas plus malsaines que celles des quartiers les mieux aérés. Cependant il sera toujours avantageux de choisir au moins une partie des emplacements à la campagne. Les malades y jouissent d'un air presque toujours préférable, et souvent nécessaire pour leur entier et prorapt rétablissement. On peut plus facilement y ménager les aspects, et tourner les salles d'une manière commode pour recevoir le soleil, ou pour s'en garantir à volonté: on peut s'y procurer de vastes promenoirs couverts pour les temps de pluie ou de froid ; et pour les beaux jours , d'autres promenoirs plantés d'arbres, dont les émanations, pendant six ou sept mois de l'année , sont si restaurantes pour les convalescents. Les terrains, les bâtiments, les denrées, la main-d'œuvre, tout est moins cher dans la campagne ; et les raisons d'économie , qui doivent entrer pour beaucoup dans les plans d'établissements pubhcs, suffiraient seules pour

y assigner la place clo tous ceux qu'il n'est pas absolument indispensable de laisser au milieu des villes.

D'ailleurs, il serait facile de faire des arrangements avec les municipalités des communes où l'on transporterait les hospices. Chacune d'elles a des pauvres à nourrir , des malades à soigner, enfin, un plan de charité publique à former sur de nouvelles bases. On pourrait leur fournir les moyens de le faire mieux et plus en grand, en réunissant les dotations des maisons à fonder avec celles qui peuvent avoir été assurées aux pauvres de ces communes, et avec les secours qu'ils doivent encore à la bienfaisance journalière de leurs habitants. Dans un arrangement de ce genre , des conditions avantageuses et agréables à tout le monde sont faciles à imaginer. Et si quelques médecins de réputation attiraient un jour, aux visites de ces hospices, beaucoup d'élèves empressés d'interroger la nature sous des yeux faits pour les diriger, qui ne sent combien l'éloignement des distractions de la ville, le silence et la paix de la retraite, les aideraient utilement dans l'étude de leur art, leur en aplaniraient les difficultés, et leur conserveraient d'instants précieux pour les travaux opiniâtres de l'observation, qui doit lui servir de fondement?

Je ne doute pas que l'établissement des nouvelles assemblées administratives n'entraîne par-

SUK LES HOPITAUX.

Lotit celui des maisons charitables de travail, commandées, en quelque sorte, par la voix publique, et réclamées par la raison de l'homme d'état autant que par l'humanité de l'homme sensible. Chacun voit aujourd'hui combien il est nécessaire d'extirper la mendicité ; chacun sent qu'on ne le peut qu'en offrant de l'ouvrage à l'indigent capable de travailler , et qu'en assurant un asyle à celui que l'enfance , la vieillesse , ou la maladie met dans la cruelle nécessité d'implorer l'assistance de ses semblables.

La société, comme le dit très-bien M. Sieyes dans sa belle Déclaration des Droits de l'Homme , doit des secours à tout individu qui se trouve hors d'état de pourvoir à ses propres besoins. Elle le doit , parce que l'état social faisant jouir les uns d'avantages sans nombre, il ne peut sans crime laisser les autres au-dessous de ce qu'ils seraient au fond des bois. Elle le doit aussi, parce que , s'il se trouve dans son sein une grande quantité d'êtres souffrants , elle est en danger sous plusieurs rapports, et que lors même qu'il y en a peu, cet état, dégradant à la fois et celui qui demande , et celui qui refuse , porte des atteintes sourdes, mais graves, au corps politique le mieux organisé d'ailleurs.

La grande maladie des états civilisés est la iuauvaise distribution des forces politiques, et la disproportion choquante des fortunes. Voilà la source de presque tous les désordres publics, et

(les calamités qui les accompagnent. Je conviens, . et l'on a pu le voir ci-devant dans une note , que les hommes ne naissent pas égaux en moyens, s'ils naissent et sont éternellement égaux en droits : mais, je le répète encore, les grandes inégalités ne sont pas du fait de la nature; et, comme l'observe très -bien le publiciste philosophe que je viens de citer, les institutions sociales sont faites pour corriger ce qu'elle peut laisser de vicieux à cet égard dans la situation de l'homme. Elles ont fait partout précisément le contraire : partout aussi, choqués des maux qu'elles seules avaient pu rendre aussi graves, les sages, les législateurs et les hommes bienfaisants , ont cherché de concert les remèdes qu'il était nécessaire d'y porter. Mais leurs vœux n'ont été bien remplis nulle part. Le jubilé des Juifs, le partage des terres chez les Spartiates , les lois agraires des Romains , sont des moyens également iniques et contraires au but de l'association, qui est l'exercice libre des facultés de chacun, et la paisible jouissance des biens qu'elles lui procurent. La taxe des pauvres, établie en Angleterre , peut être regardée comme une loi du même genre. Ses grands inconvénients sont assez connus : mais le plus intolérable de tous est de créer de nouveaux misérables pour secourir ceux qui le sont déjà; car, dans la perception de cette taxe , l'on saisit et l'on vend , comme dans celle des autres impôts, les meubles des contribuables inexacts ou incapables de

SUR LJis HÔPITAUX. 359 |)ayer. L'aumône elle-même, par laquelle le i iche soulage un peu son cœur des reproches secrets que lui fiiit l'aspect attristant du pauvre; l'aumône, indépendamment de la disproportion où elle se trouve presque toujours avec les besoins, ne va pas certainement mieux à son but; et, considérée sous un point de vue général, elle offre des caractères qu'd est indispensable de lui faire perdre, si l'on veut qu'elle cesse d'être immorale et funeste à la société. L'aumône est, sans doute ordinairement, un acte de vertu particulière ; mais presque toujours , elle est ini crime public. Elle peut satisfaire celui qui donne, lui procurer des jouissances qu'il demanderait d'ailleurs inutilement à son or; mais elle dégrade celui qui reçoit, elle l'habitue à la paresse, elle ouvre son cœur à tous les vices, et le prépare à tous les attentats.

Tant qu'un homme est en état de faire un travail quelconque, ce n'est pas l'aumône qu'il faut lui donner; c'est ce travail qu'il faut lui fournir : et quand la maladie , ou la vieillesse, ou l'enfance, le met hors d'état de payer ce tribut que chacun doit à la nature et à la société , la société est alors dans l'obligation d'en agir avec lui , comme une famille humaine , ou prévoyante , avec un serviteur qu'elle soigne malade et nourrit vieux , en mémoire de ses services passés , ou ([u'elle fait élever enfant, dans l'espoir de ceux fju'il peut lui rendre un jour.

'^6o OBSERVATIONS

Il n'y a Jà que des échanges réciproques; rien qui trouble les rapports naturels des hommes entre eux ; rien qui livre l'un à la merci de l'autre. L'un reçoit le prix de ce qu'il a fait ou de ce qu'il fera : l'autre est dans le cas d'un débiteur religieux qui s'acquitte noblement, ou d'un capitaliste qui fait des avances sur un fonds riche et productif.

Le travail honore l'homme : il ennoblit, il consacre toutes ses jouissances. Nul ne peut secouer ce joug imposé par notre condition , sans se dégrader et sans perdre de sa liberté. Car, plus les richesses sont considérables, et plus elles mettent dans la dépendance celui qui serait incapable d'y suppléer, au besoin, par des ressources personnelles.

Il n'est peut-être pas inutile de répéter que le bonheur du peuple tient à ses mœurs, et que ses moeurs tiennent beaucoup au respect qu'il conserve pour lui-même. Les autres classes de la société sont très -intéressées à nourrir en lui le sentiment qui maintient chacun à sa place, en empêchant que personne cesse de se montrer homme par orgueil ou par avilissement : car ce sentiment sera partout le plus sûr garant de la morale publique.

C'est d'après ces principes, que tous les hommes éclairés ont demandé d'une voix unanime un nouveau système de bienfaisance générale. C'est de là qu'il faut partir pour trouver celui

([ui remplira le mieux son objet; j'entends celui tie secourir la misère sans la flétrir, et sans cul- . tiver en elle les vices et les crimes par l'encouragement à la fainéantise. A ce motif sacré , vient s'en joindre un autre plus senti peut-être de la plupart des administrateurs, c'est-à-dire l'économie. En faisant travailler ceux qui le peuvent, on se ménage des ressources plus abondantes pour ceux qui ne le peuvent pas. Un atelier pu- .blic bien ordonné doit fournir de l'ouvrage aux hommes , aux femmes , aux vieillards , aux enfants. Chacun y trouve à faire ce que lui permettent ses forces et son industrie : chacun est payé suffisamment; et le produit doit couvrir les frais d'administration et les pertes inévitables. Un hôpital d'enfants délaissés pourrait également trouver , dans le travail de ceux qui sont déjà grands, le moyen de nourrir les petits, et de former les uns et les autres au rôle de citoyen.

Les ateliers auraient encore un avantage , auquel ceux qui se sont occupés de cette matière ont déjà pensé : c'est de maintenir le prix des journées sur un pied convenable , ce qui me parait de la plus haute importance pour la classe qui vit de ses bras, et ce qu'on ne pourrait obtenir par d'autres rnoyens, sans d'autres inconvénients non moins graves, dans des pays où les vrais propriétaires ne forment peut-être pas le huitième de la population.

Je pense donc qu'il est juste île secourir les

'6Gl OBSERVATIONS SUR LES HOPITAUX.

indigents, mais qu'il est essentiel de le faire en occupant ceux qui sont capables d'un travail quelconque. Ce soin me paraît également honorable pour eux-mêmes, utile à leur bonheur, exigé par le sévère devoir d'économiser les charités, et nécessaire à la conservation des mœurs publiques : il montre à côté de la bienfaisance ce sentiment profond de la dignité de l'homme , qui sert de base à presque toutes les vertus publiques et privées, et dont l'habitude peut seule transformer les peuplades en véritables nations, et les rendre dignes de la liberté.

FIN

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