DU CORPS ENSEIGNANT
IVIessieurs,
Quand les angoisses du despotisme , expirant de ses propres excès, vous ont appelés pour chercher des remèdes à tant de maux ; quand la voix d'une nation tout entière, où les sages commen-
(i) Ce premier discours est formé de notes écrites d'abord presque au hasard , et seulement pour servir de matériaux. II se ressent un peu de cette première composition. C'est le moins soigné quant au style, et celui qui avait le plus besoin d'être retouché.
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çaient à régénérer l'opinion, vous a confié le soin d'effacer jusqu'aux inoindres vestiges de son ancienne servitude, vous avez senti que les abus formaient un système dont toutes les ramifications s'entrelaçaient et s'identifiaient avec l'existence publique; que, pour tout reconstruire, il fallait tout démolir; qu'une machine politique avait besoin, comme toutes les autres, de l'accord de ses parties; et que plus votre ouvrage serait parfait, plus le moindre vice laissé dans ses rouages pourrait intervertir ou embarrasser ses mouvements.
Ainsi donc, messieurs, avant de mettre la main à l'œuvre, vous vous êtes environnés de ruines et de décombres; vos matériaux n'ont été que des débris : vous avez soufflé sur ces restes qui paraissaient inanimés : tout à coup une constitution s'organise; déjà ses ressorts déploient une force active ; la monarchie française recommence ; le cadavre qu'a touché la liberté se lève et ressent une vie nouvelle.
Ce concert d'approbations et d'éloges qui vous a constamment soutenus dans vos travaux, prouve assez que les principes dont vous êtes partis sont à la fois les plus solides et les plus féconds. L'abolition de toutes les tyrannies qui pesaient sur nos têtes ; l'organisation du meilleur système de liberté que les penseurs aient encore imaginé dans leurs rêves bienfaisants ; rétablissement d'une véritable morale publique : tels sont on résumé les dons inappréciables que la France a
i^eciis (le vous. La restitution des droits de la nature humaine , le germe impérissable du salut et de la félicité de l'espèce entière : tels sont les biens que vous devront et tous les climats du gjobe, et tous les siècles à venir. Car, messieurs, malgré les résistances impies que le génie du mal vous oppose, ce grand ouvrage s'achèvera. L'imprimerie, dont la découverte a prononcé dès long-temps l'arrêt des tyrans et des imposteurs, ira promulguer partout vos lois philanthropiques : toutes les langues les répéteront à toutes les nations : et si le cours orageux des événements pouvait priver de leurs fruits le peuple auquel elles sont destinées, et qui s'en montre digne par son courage, croyez , et j'en atteste ici les progrès que l'homme a déjà faits dans tous les arts, dans toutes les sciences , et cette perfection , sans doute indéfinie, dont il est susceptible, et les idées les plus douces à son esprit, et les passions les plus puissantes sur son cœur; croyez que vos travaux , perdus pour nous, né le seraient pas pour des contrées plus sages ou plus heureuses, et que du moins nos descendants recueilleraient bientôt cet héritage sacré pour le partager avec tous leurs frères.
Mais non, tant d'espérances ne seront pas vaines; nous ne laisserons pas échapper le fruit de tant de sohicitudes, de tant d'efforts de tant de .sacrifices : en léguant au genre h , main le premier de tous les bienfaits, ime org,- '•.'::;lion 2,
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sociale fondée sur la nature et les vrais rappott^ des hommes, nous voudrons jouir nous-mêmes de notre ouvrage; nous voudrons en jouir pour le perfectionner; nous voudrons en jouir poutdonner un grand exemple. Et c'est encore vous^ messieurs , qui après avoir été les organes de l'opinion publique , en établissant les grands principes de la liberté, hâterez, par l'influence active de quelques nouvelles lois, le développement ultérieur de cette même opinion : c'est vous qui, après avoir créé la plus imposante de toutes les organisations politiques , et posé des principes dont le développement ne peut qu'améliorer de jour en jour le sort de l'espèce humaine; c'est vous encore qui chercherez le moyen d'élever promptement les ames au niveau de votre constitution, et de combler l'intervalle immense qu'elle a mis tout à coup entre l'état des choses et celui des habitudes.
Ce moyen n'est autre qu'un bon système d'éducation publique : par lui votre édifice devient éternel; sans lui, l'anarchie et le despotisme, qui se donnent secrètement la main, n'auraient peut-être pas de longs efforts à faire pour en renverser toutes les colonnes : et peut-être aussi vous auriez à vous reprocher cette perfection elle-même, que vous ne perdez jamais de vue, et à laquelle vous tâchez d'atteindre.
Dans l'esclavage, l'homme tie peut avojr ni lumières, ni vertus; mais tant que la cruelle
nécessité Fy fetient, il ii'a besmtt tïî des unes ni des autres : lés lumières aggraveraient sa situation ; les vertus y seraient déplacées. Mais sous le régime de la liberté ses rapports deviennent plus étendus; tous ses mouvements prennent une activité singulière, ses passions acquièrent une énergie qui veut être dirigée : ce n'est plus cet engourdissertient et cette paix de mort qui nous présentent de grands empires sous l'image de vastes tombeaux. Les peuples libres vivent et se meuvent : il faut qu'ils apprennent à se servir des forces dont ils ont recouvré l'usage. La science de la liberté n'est pas si simple qu'elle peut le paraître au premier coup dkeil : Son étude exige des réflexions; sa pratique, des préparations antérieures; sa conservation, dés maximes mesurées^ des règles inviolables et plus sévères què les caprices même du despote. Cette science est intimement liée à tous les grands travaux de l'esprit et à la perfection de toutes les branches de la morale. Or, messieurs, c'est d'une bonne éducation publique seulement que vous devez attendre ce complément de régénération qui fondera le bonheur du peuple sur ses veftus^ et ses Vèï'tUs sur ses lumières. "
Il est inutile de vovdoir faire sentir l'importance de l'éducation en général. L'on a Vu dans tous les temps, et l'on a dit dans toutes les langues, que les habitudes gouvernent le genre humain. Or, l'art de l'éducation n'est que celui de faire
SUR l'éducation prendre aux hommes les habitudes qui leur seront nécessaires dans les circonstances auxquelles ils, sont appelés. Tous les législateurs anciens se sont servis de l'éducation publique comme du moyen le plus propre à maintenir et à propager leurs institutions. Quelques-uns d'entre eux ont regardé la jeunesse comme le domaine de la patrie, et n'ont laissé aux pères et mères que la satisfaction d'avoir produit des citoyens. C'est dans le premier âge qu'ils ont voulu jeter les semences de la moisson sociale. Les sectaires de tout genre, pour effacer des opinions déjà reçues, ou pour étendre et perpétuer celles qu'ils prêchaient aux hommes, se sont adressés d'abord aux ames mobiles , susceptibles, comme les enfants, de nouvelles impressions. Bientôt ils se sont emparés des enfants eux-mêmes, qu'ils ont façonnés d'après leurs vues, et plus ou moins habilement, suivant les époques.
Mais les législateurs anciens cherchaient tous à donner à leurs peuples une tournure particulière, et ne prétendaient souvent à rien moins qu'à les dénaturer, pour ainsi dire, et à leur faire prendre des habitudes destructives de toutes nos dispositions originelles. D'autre part, les sectaires, pour mettre leurs intérêts à l'abri de tout examen , et n'ignorant pas que leur empire, fondé sur les émotions superstitieuses, devait être maintenu par; liçs .mêmes moyens qui servaient à l'établir, se sont efforcés de prévenir tout développcmeiit
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de la raison; et, pour la retenir à jamais dans leurs chaînes, ont environné de prestiges cet âge tendre, dont les impressions gouvernent toute la vie.
Quant à vous, messieurs : vous n'avez pas d'opinions favorites à répandre; vous n'avez aucune vue particulière à remplir : votre objet unique est de rendre à l'homme l'usage de toutes ses facultés, de le faire jouir de tous ses droits, de faire naître l'existence publique de toutes les existences individuelles librement développées, et la volonté générale de toutes les volontés privées, constantes ou variables, suivant qu'il plaira aux circonstances. En un mot, dans vos principes , les hommes doivent être ce qu'ils veulent, vouloir ce qui leur convient, et faire toujours exécuter ce dont ils sont convenus. Il ne s'agit donc point d'élever un édifice éternel (i) , mais de mettre toutes les générations à portée de s'entendre facilement pour régler leurs intérêts comme bon leur semblera. Il ne s'agit point de faire contracter aux hommes certaines habitudes , mais de leur laisser prendre toutes celles vers qui l'opinion publique ou des gotits innocents les
(i) S'il est fondé sur la nature de l'homme. Ton peut lui prédire une durée indéfinie ; car il n'y a plus que la raison qui soit douée d'une force suffisante pour le détruire. S'il est imparfait, clic le perfectionnera; et ces corrections, bien loin de l'ébranler , le rendront d'autant plus solide , qu'elles en feront le modèle de toutes les reformes politiopies.
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appelleront. Or, ces habitacles ne peuvent manquer de faire le bonheur des particuliers, en assurant la prospérité nationale.
Ainsi, c'est peut-être un problème de savoir si les législateurs français doivent s'occuper de l'éducation publique, autrement que pour en protéger les progrès , et si la constitution la plus favorable au développement du moi humain , et les lois les plus propres à mettre chacun à sa place, ne sont pas la seule éducation que le peuple doive attendre d'eux. Sans une bonne organisation sociale, on peut commencer, mais on n'achève point d'élever les hommes : il faut alors qu'ils s'élèvent eux-mêmes , en résistant à de fausses impulsions sans cesse renouvelées. Dans une société bien ordonnée, au contraire, tout invite les hommes à cultiver leurs moyens naturels : sans qu'on s'en mêle , l'éducation sera bonne ; elle sera même d'autant meilleure, qu'on aura plus laissé à faire à l'industrie des maîtres et à l'émulation des élèves ; et comme elle se proportionnera toujours aux facultés pécuniaires et aux talents, on verra moins de sujets perdre leur jeunesse à des études au-dessus de leur portée, ou se préparer une existence douloureuse en aspirant à des professions au-dessus de leur fortune. D'ailleurs, dans ce système, l'éducation n'étant jamais gratuite, les maîtres, d'un côté, seraient toujours intéressés à perfectionner leur enseignement, et à suivre l'opinion publique dans
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le choix des objets, afin d'attirer la foule autour d'eux; de l'autre, les élèves mettraient mieux à profit des leçons qu'ils auraient payées, et n'abandonneraient pas légèrement des études pour lesquelles ils auraient fait des avances. Ici, comme dans lout le reste, le législateur se contenterait i de parler à l'intérêt individuel, de lui fournir , tous les moyens de s'exercer , et de le diriger in- I vinciblement vers l'intérêt général , par le plus simple de tous les ressorts politiques.
D'après cela, les principes rigoureux sembleraient exiger que l'Assemblée nationale ne s'oqcupât de l'éducation que pour l'enlever à des pouvoirs ou à des corps qui peuvent en dépraver l'influence. Il semble que pour lui donner plus d'énergie, ce serait assez de la livrer à elle-même ; ou s'il paraissait disconvenable de retirer les fonds destinés à son encouragement, il faudrait du moins les employer en faveur des individus qui ont, par leurs lumières, payé déjà quelque tribut à la société , plutôt que de ceux qui clierchent encore seulement à s'instruire.
Mais l'ignorance du peuple est si profonde, l'habitude de regarder les établissements pour l'instruction publique et gratuite , comme le plus grand bienfait des rois, est si générale, et les idées que j'énonce se trouvent si peu conformes à l'opinion dominante, qu'en les supposant démonlrées dans la théorie, il serait sans doute dangereux , peut-être même impossible de les
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mettre en pratique sans de grandes modifications.
Dans les circonstances actuelles, si l'éducation n'était pas dirigée d'après des vues nationales, il pourrait en résulter plusieurs inconvénients graves et menaçants pour la liberté. L'espoir de la patrie réside surtout dans la génération qui s'élève; et l'esprit de cette génération ne peut être regardé comme indépendant des maîtres qui l'instruisent, ou des écrivains qui vont s'emparer de leurs premières opinions. Ces écrivains et ces maîtres ne doivent jamais pouvoir se trouver en opposition avec la morale publique. En conséquence, il convient que la volonté toute puissante de la nation les enchaîne à ses plans, leur indique son but, et forme partout des centres, soit par les académies, soit par les écoles, d'où les lumières iront se répandre au loin. D'ailleurs , il y a des études, ainsi que des professions, qu'il est du devoir des magistrats d'inspecter soigneusement ou d'encourager d'une manière spéciale : ces études seules exigeraient des établissements publics. '>
L'Assemblée nationale portera donc ses regards sur l'éducation, pour lui donner de meilleures bases. Il serait indigne d'elle de toucher à cette partie , sans atteindre au degré de perfection dont elle est aujourd'hui susceptible, et sans indiquer les améliorations qui pourront s'y faire par la suite. Le corps enseignant ( qui ne sera pourtant plus un corps suivant l'acception commune) doit
être organisé d'après un système qui satisfasse à tout, ou du moins qui prépare tout. C'est une machine dont il faut changer le mobile et le régulateur. Mais on ne peut la perfectionner qu'en la simplifiant; et ce serait l'indice d'un bien petit esprit, de croire qu'il y a beaucoup de roues nouvelles à mettre en jeu. Les législateurs français n'ont pas la manie de régler ; ils aiment mieux que tout se règle de soi-même.
Mais quelles sont donc les vues fondamentales d'après lesquelles on doit se conduire dans cette réforme ?
La première, et peut-être la plus importante de toutes, est de ne soumettre les collèges et les académies qu'aux magistrats qui représentent véritablement le peuple , c'est-à-dire, qui sont élus et fréquemment renouvelés par lui. Aucur» pouvoir permanent ne doit avoir à sa disposition des armes aussi redoutables. C'est la plume qui conduit l'épée , et qui donne ou enlève les sceptres; ce sont les instituteurs de la jeunesse, les philosophes et les écrivains de tous les genres qui font marcher les nations à la liberté , ou qui les précipitent dans l'esclavage. Il faut donc qu'ils , soient toujours aux ordres de l'intérêt pubhc. En conséquence les académies et les collèges doivent être mis entre les mains des départements ; et je crois utile de les reconstituer sous des formes nouvelles, ne fût-ce que pour les avertir qu'ils n'appartiennent plus au même régime.
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Si les académies continuaient; à dépendre immédiatement du pouvoir exécutif, il est clair qu'il disposerait à son gré des membres dont elles seraient composées, et cela d'une manière directe ; mais il disposerait aussi, quoique plus indirectement, des gens de lettres pour qui ces places seraient un objet d'ambition, c'est-à-dire, de presque tous. S'il était chargé d'organiser et de surveiller les écoles publiques, l'éducation et l'enseignement y seraient subordonnés à ses vues , ou plutôt à celles de ses ministres , lesquelles ( nous en avons assez de preuves ) ne sont pa§ toujours conformes aux intérêts du peuple. Je veux bien croire que , dans ce moment de crise , les académies et les corps enseignants montrent beaucoup de patriotisme; mais il ne faudrait pas trop coriipter sur la durée de ces dispositions heureuses; et peut-être quelque jour, dans l'Académie française elle-même, qui servait naguère d'asyle à la philosophie, verrait-on des philosophes repentants écrire ou parler avec indécence contre la révolution.
En second lieu, l'on doit considérer toutes les dépenses publiques pour l'instruction comme les récompenses de travaux déjà fiiits , ou comme les encouragements de travaux à faire. Et même, dans la sévérité des principes, les encouragemenls ne sauraient être que des récompenses. La société ne fait aucune acception de personnes : entre ceux qui ne lui ont rendu aucun service, ou qui ne
se sont distingués par aucun talent , elle ne prend point de parti; elle ne leur doit pas plus aux uns qu'aux autres; et ses faveurs seraient, dans ce cas, de véritables injustices. Mais quand elle vient au secours de celui qui a déjà donné des preuves de capacité, ou qui a bien mérité d'elle par son travail, elle fait une chose juste,, elle fait une chose utile pour elle-même.
Les places des académies doivent donc être accordées seulement à des hommes que l'opinion publique y désire ; c'est donc au peuple ou à ses représentants à désigner les sujets entre lesquels ils pourront être choisis. Je propose de faire tout le contraire de ce qu'on faisait sous notre ancien régime ; les académies présentaient les candidats , et le roi les agréait: dans mon système, ils seraient présentés par la véritable puissance publique, et choisis par les académies.
On n'a pas besoin de prouver que les écoles militaires et les bourses nobles ne peuvent plus exister maintenant, et que les autres bourses doivent être distribuées sur de nouveaux principes.
L'Assemblée nationale ne voit en France que des hommes et des citoyens. Ainsi, tant qu'un enfant ne s'est pas fait connaître comme plus intelligent et plus laborieux que ses camarades du même âge ou à-peu-près , lui donner une bourse, c'est commettre une véritable iniquité envers tous ceux qui pourraient y [)rétendre
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comme lui. Je conclus qu'il ne faut point de !| bourses pour les premières études, et qu'elles doivent toujours être le prix de quelque succès.
Selon moi , ce principe s'applique encore aux chaires de professeur. Tout homme a le droit d'enseigner ce qu'il sait , et même ce qu'il ne sait pas. La société ne peut garantir les particuliers des fourberies de l'ignorance, que par des moyens généraux qui ne lèsent pas la liberté. Enseigner est un genre de commerce : le vendeur s'efforce de faire valoir sa marchandise; l'acheteur la juge, et tâche de l'obtenir au plus bas prix : le pouvoir public, spectateur et garant du marché, ne saurait y prendre part, soit pour l'empêcher, soit pour le faire conclure; il protège tout acte qui ne viole le droit de personne ; il n'est là que pour les laisser tous agir librement , et pour les maintenir en paix.
Mais quand un homme se rend utile dans les arts de première nécessité ; quand il se rend célèbre dans ceux qui cultivent les mœurs et répandent du charme sur la vie, les agents publics peuvent, doivent même, afin de l'encourager et de lui procurer la confiance des parents, l'investir d'un titre , et lui donner des secours qui le mettent à portée de propager ses connaissances d'une manière aussi fructueuse pour lui qu'avantageuse à ses concitoyens. Une chaire est alors une véritable prime d'encouragement.
Au premier coup d'oeil, on |)eut croire l'édu-
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cation gj-atuite nécessaire au progrès des lumières ; mais , en y réfléchissant mieux , on voit , comme je l'ai dit, que le maître qui reçoit un salaire , est bien plus intéressé à perfectionner sa méthode d'enseignement , et le disciple qui le paie , à profiter de ses leçons. Les meilleures écoles de l'Europe sont celles où les professeurs exigent une rétribution de chacun de leurs disciples. Je voudrais que parmi nous ils ne fussent plus dispensés de mériter l'estime publique. L'intérêt est un aiguillon fort naturel du talent; et c'est en général sur son influence que l'habile législateur compte le plus.
En troisième lieu , tous les hommes employés à l'éducation , quel que soit d'ailleurs leur habit et leur genre de vie, doivent, quant aux fonctions d'instituteurs, dépendre imiquement des agents du peuple. Sous d'autres rapports, ils peuvent bien continuer à faire des corporations libres, telles que l'Assemblée les autorise; mais dans tout ce qui regarde l'enseignement et la direction de la jeunesse, ils ne seront plus que des individus, répondant de la tâche qu'on leur confie, et ne pouvant être maintenus, inquiétés , destitués , que par le même pouvoir dont ils tiennent leurs places. Il est peut-être utile que les collèges correspondent entre eux ; mais il y aurait quelque danger à des liaisons étroites, fon- <lées sur un institut, sur des règles, sur des chefs communs. Sans rejeter entièrement les congré-
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gâtions, qui, sans doute, ont, à Cettains-égards , plusieurs avantages , je Voudrais les voir employer aVéG ménagement', voudrais qu'on se mît en garde contre l'esprit de corps, dont elles ne seront jamais entièrement exemptes. )|
En quatrième iiéU , si l'on opère les changements qui paraissent indiqués par les observations précédentes , il faut bien se garder de considérer ces changements conîme des moyens d'économie. L'éducation publique est loin d'être trop richement dotée î mais l'emploi de ses fonds veut être dirigé sur d'autres principes. La Société, je le répète , doit seulement récompenser et encourager : son intention ne peut être d'affaiblir le ressort de l'émulation. Voilà cependant ce qu'elle fait, en plaçant ceux qui enseignent ou qui s'instruisent hors des circonstances qui leur feraient sentir à chaque moment la nécessité du succès. Ce n'est donc pas une misérable économie que je ieonseille ; c'est une meilleure répartition des ifevenus affectés à cet objet.
Depuis les petites récompenses des écoles de paroisse, jusqu'aux places des premières académies du royaume , il faut qu'il y ait des moyens d'avancement pour les hommes qui valent ou qui peuvent valoir : il faut que les paroisses, les cantons, les districts , les départements, se chargent des frais ou d'une partie des frais qu'exige l'éducation dont se montrent susceptibles les enfants mallrailés de la fortune. D'un autre côté,
le maître qui fortne Un certain nombre d'élèves marquants , ou qui porte dans sa manière d'ensei^ gner des vues utiles et neuves, mérite et des honneurs et des récompenses : celui qUe ses infirmités ou la vieillesse force d'abandonner ses travaux , a droit à des secours. L'Assemblée nationale doit assigner pour cela des sommes qui tie puissent être employées à autre chose. Les départements , ou les municipalités sous leurs Ordres , en seront les distributeurs.
La révolution actuelle est l'ouvrage des lettres et de la philosophie. La nation pourrait-elle ne pas respecter ses bienfaitrices? Qui ne sent aujourd'hui l'importance d'enchaîner les écrivains à la patrie, et uniquement à elle? Mais d'ailleurs, la liaison de toutes les sciences et de tous les artâ entre eux, et avec la prospérité publique, ne peut de nos jours être méconnue que des esprits les plus superficiels. Ainsi, philosophes, littérateurs, savants, artistes, la nation doit tout honorer, tout récompenser. Gardez'-vous de croire les arts de pur agrément étrangers aux considéra^ lions de la politique. Le but de l'association est d'assurer les jouissances de l'homme. Comment dédaigner ce qui les multipHe? Ne faisons point, comme nous le reprochent nos ennemis domestiques , une révolution de Goths et de Vandales. Songeons que les nations les plus libres et les plus heureuses sont celles où les talents ont reçu les récompeuses les plus éclatantes. L'enthou-
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siasme des arts nourrit celui du patriotisme; et leurs chefs-d'œuvre consacrent la mémoire des bienfaiteurs de la patrie. Voudrions-nous que le génie pût regretter le temps du despotisme? Le despotisme l'enchaînait, l'avilissait, en faisait un instrument de servitude : mais il savait le caresser habilement ; et ses faveurs allaient le chercher quelquefois dans l'obscurité. La liberté fera mieux: elle ne lui tracera que de nobles travaux; elle lui rendra tout son essor; elle versera sur lui ses bienfaits de tous les genres , et ne le dégradera point en lui souriant.
En cinquième lieu. Mais faudra- 1 -il que l'Assemblée nationale discute et trace les plans d'enseignement? des méthodes pour toutes les sciences qui peuvent être enseignées , seraient - elles un ouvrage de sa compétence ? Non , sans doute : ces méthodes vont se perfectionner par les progrès successifs des lumières publiques , et par l'influence indirecte des lois. En exigeant de l'instruction pour les places ambitionnées , vous aurez bientôt des hommes instruits; en récompensant les bons livres élémentaires , vous en aurez bientôt dans tous les genres. Encore une fois, chargés de tout réformer, serait-ce à vous d'opérer par vous-mêmes toutes les réformes? Chargés de créer successivement chaque pièce de la grande machine politique, serait-ce à vous d'en produire à l'instant tous les effets ? En réhabilitant une grande nation dans tous les droits
I (le la liberté, vous vous êtes engagés à former (les citoyens; vous vous êtes engagés en faisant des lois équitables, c'est-à-clire , pour rendre à ce mot son sens originel , des lois fondées sur l'égalité, à leur donner des défenseurs éclairés et courageux ; en préparant l'amélioration des hommes par celle des choses, à préparer aussi le perfectionnement des choses par celui des hommes. Mais comment exigerait -on que votre voix allât se faire entendre dans les lycées et dans les gymnases, pour y façonner la jeunesse, ou potir y diriger ses maîtres ? L'un et l'autre emploi me paraissent également étrangers à la mission du législateur. Sans doute, ils le sont bien plus encore à celle d'une convention natio-
,nale, dont le devoir exclusif est la fabrication des ressorts sociaux , et qui ne doit agir ellemême sur les rouages qu'ils animent, qu'autant que son action devient absolument nécessaire pour leur imprimer le mouvement.
Je ne parle point ici des obstacles qu'un bon plan d'éducation publique rencontrerait dans l'ignorance même de la plus grande partie de la nation , dans les préjugés d'une autre partie plus dangereusement, quoique peut-être moins ignorante , et dans les débris de quelques institutions anciennes que vous avez été forcés de ménager, par égard pour les inquiétudes de l'opinion. Sans recourir à l'empire des localités, il me suffit d'invoquer celui des principes. Un habile cultivateur
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ne prétend pas enfanter lui-même des fleurs et (les fruits : il confie à la terre les semences qui les produisent ; il plante et cultive les arbres qui les portent, attendant de l'influence des saisons, et du cours régulier de la nature, ce que tous les efforts de l'art solliciteraient vainement.
Il ne vous est pas donné, messieurs, de faire éclpre tout à coup une race nouvelle , ni même de tracer les moyens de détail qui doivent régénérer les habitudes de tout un peuple , comme vous avez régénéré sa constitution. Vous devez donc vous borner à jeter patiemment les germes de tout le bien que la perfectibilité de Thomme nous promet ; de créer la machine de l'éducation nationale d'après les mêmes motifs et dans le même esprit que toutes les autres; je veux dire, d'organiser le corps enseignant sur des principes simples, qui lui communiquent la plus énergique activité, qui préviennent les inconvénients, qui repoussent les abus , qui résistent même à l'action destructive du temps , et se prêtent à toutes les additions utiles. Tel est l'objet que notre devoir nous prescrit , que les circonstances nous permettent , que la plus saine raison nous indique ; et c'est le seul vers lequel je me propose de tourner vos regards.
Ce que l'Assemblée ne peut se dispenser de régler elle-même, c'est donc l'organisation de l'enseignement public en général; c'est à elle de constituer les écoles qui seront entretenues on
encouragées aux frais de la nation ; de déterminer le genre d'instruction que les élèves doivent y recevoir, d'indiquer l'esprit dans lequel on y doit enseigner , etc. , etc. Mais serait-il hors de propos ' qu'elle examinât en même temps si les écoles de théologie sont véritablement utiles à l'éducation des prêtres qui doivent être à l'avenir bien plus des moralistes que des casuistes ; si tout ce qu'ils y apprennent ne s'apprendrait pas mieux sans elles; si les chaires de droit, nécessaires avec des lois compliquées et barbares , ne deviendront pas inutiles avec des lois simples et peu nombreuses ; si la nécessité de répondre dans des examens sévères, en présence du peuple et de ses représentants, sur la constitution et les lois, avant d'être mis sur la liste des éligibles aux emplois qui demandent cette connaissance , ne sera pas un plus sur moyen d'en rendre l'étude générale , que toutes les écoles de droit imaginables?
Il était peut - être impossible d'exiger dans la première formation des municipalités de campagne , que tous les éligibles sussent lire et écrire ; mais c'est une condition qu'il faut annoncer pour l'avenir; il faut même déterminer dès à présent l'époque à laquelle on ne pourra plus sans cela prétendre aux moindres offices publics : cette loi seule fera beaucoup plus pour l'instruction , que les moyens coûteux qu'on a cent fois vainement employés.
Dans les universités on enseigne beaucoup de
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choses en latin. Je snis loin de vouloir proscrire l'étude des langues mortes ; il est au contraire à désirer qu'on l'encourage ; je voudrais surtout qu'on pût faire renaître de ses cendres cette belle langue grecque dont le mécanisme est si parfaitement analytique , et dont l'harmonie appelle toutes les beautés du discours. Pour bien apprécier sa propre langue, il faut pouvoir la comparer avec une autre; et c'est les meilleures qu'il faut prendre pour objet de comparaison. Que le grec et le latin soient donc regardés comme propres à fournir des vues précieuses sur les procédés de l'esprit dans l'énonciation des idées ; qu'on les estime , qu'on les recommande à raison des excellents livres qu'ils nous mettent à portée de connaître beaucoup mieux : rien de plus raisonnable sans doute. Mais je crois nécessaire d'ordonner que tout enseignement public se fasse désormais en français. Les hommes qui réfléchissent savent combien il est difficile de donner à la plupart des idées un certain degré de précision dans une langue étrangère ; combien , au contraire , il est facile de la faire servir à jeter du vague sur les notions les plus simples, et de la mettre aux gages des charlatans de toute espèce. Ils savent aussi que sans le perfectionnement de la langue vulgaire, on espérerait en vain dissiper les erreurs du peuple, et que ce perfectionnement est l'ouvrage d'une culture assidue et méthodique. A force d'exprimer toutes sortes
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<1 idées , on apprend à chercher les formes qui les reproduisent le mieux, et à bien limiter le sens des signes. Les progrès de l'art de la parole amènent à leur suite ceux de Fart de penser ; ou plutôt ces deux arts n'en font qu'un , parce que l'idée n'existe véritablement que lorsqu'elle est représentée dans notre esprit par des signes quelconques.
Sixièmement. Tou« les travaux de la société 1 doivent être libres. Ce principe est incontestable. liCs hommes naissent avec des facultés et avec le droit de les exercer. Le législateur ne peut non plus attenter à ce droit , que leur enlever ces facultés. Les jurandes et les maîtrises sont d'un côté l'attentat le plus outrageant contre la liberté de l'industrie, et de l'autre, l'impôt le plus odieux sur les consommateurs qui la paient. En faisant acheter à l'artiste la permission de pratiquer son art, vous commettez une criante injustice, vous étouffez le talent, vous renchérissez le travail. Les six corps , leurs subdivisions , et toutes les corporations de commerçants et d'ouvriers quelconques , ne peuvent donc plus exister sous un régime libre. On n'aurait pas besoin d'une grande sagacité pour prédire la ruine prochaine de Paris , si le commerce s'obstinait à vouloir les conserver dans son sein.
Mais il faut distinguer les professions en deux classes : celles de la première exercent des travaux ou font des négoces , toujours appréciables
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par ie public, et sur lesquels ses erreurs ne sont nullement dangereuses ; elles doivent être livrées à toute la liberté possible : celles de la seconde,ou vendent au public des matières dont il ne peut évaluer la qualité , ou font pour lui des travaux qui passent la sphère de ses connaissances, et sur lesquelles les méprises mettent souvent en péril la vie d'un très -grand nombre d'individus; cette seconde classe est très-bornée ; c'est la seule qu'il soit nécessaire de soumettre à la vigilance immédiate du pouvoir public. Elle comprend les médecins , les chirurgiens , les apothicaires , les droguistes , je pourrais ajouter les orfèvres , les notaires, et peut-être aussi les boulangers.
Les métaux, travaillés par les orfèvres, ont un titre et un prix que la loi doit déterminer, parce que l'acheteur est rarement en état de les fixer lui-même avec précision. Quant au prix de la main-d'œuvre , l'ouvrier est en droit de la taxer comme il lui convient. L'acheteur, de son côté, doit en trouver le tarif dans ses goûts ou dans ses fantaisies; c'est à lui de bien évaluer l'argent qu'il donne et le travail qu'il reçoit : la société ne peut le mettre à l'abri de toute erreur à cet égard.
Les notaires (i) chargés de recueillir et de légaliser les conventions , dépositaires de la con-
(1) Mirabeau avait rc-digé, peu de temps avant sa mort, un plan d'organisation du notariat. M. Frochot, qui l'avait
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;;ince iles citoyens, et souvent de leur fortune, sans autre garantie que le caractère sacré de leur profession , se trouvent dans une classe intermédiaire entre les fonctionnaires publics et le commun des hommes d'affaires. Us ne peuvent être choisis, comme les uns , par le suffrage du peuple ou de ses représentants ; ils ne doivent pas être abandonnés, comme les autres, à l'exercice libre de leur art sans aucune surveillance, sans formalité préliminaire qui constate leurs lumières et leur morale scrupuleuse.
Voilà, dis -je, même dans le régime le moins réglementaire , des genres de travaux dont la loi doit fixer le mode, que le magistrat ne peut perdre de vue , et dont il est absolument nécessaire de soumettre l'apprentissage et la pratique ultérieure à des formes de police invariables autant que sévères.
En parlant des boulangers ou des marchands de farine et de blé, je n'ai pas prétendu décider affirmativement que le législateur soit tenu de faire fléchir encore à leur égard les grandes maximes de la liberté indéfinie. Cette question tient à plusieurs autres; elle ne me paraît pas avoir été suffisamment débattue : aussi ne fais-je qu'énoncer un doute ; et ce n'est pas ici le lieu de le résoudre.
aidé dans ce travail, se chargera sans doute de sa publication ( 1791 ).
SUR l'éducation
Mais ceux qui veulent exercer quelques-unes de ces professions, seront-ils donc tenus de faire les mêmes avances ? Pour que cela ne fût pas souverainement inique , il faudrait que cela fût indispensable : or, il n'en est rien. Assurez -vous de leur probité, de leur capacité; surveillez toutes leurs opérations : vous le pouvez facilement et à peu de frais; mais voilà tout.
Quand vous dirigerez , messieurs , les regards du magistrat sur quelque genre d'industrie, ce sera , non pour en gêner l'exercice , mais pour en prévenir les fraudes et les contraventions. Comme vous n'avez que cet objet en vue, vous vous en tiendrez aux moyens qu'il exige , et vous ne laisserez pas subsister des règlements par lesquels on prétend obvier à certains abus, nxiis qui réellement en produisent une foule d'intolérables.
Si vous n'admettez aux emplois civils que des hommes instruits dans les lois ; si vous donnez les places ecclésiastiques au concours, vous pouvez , dans le fait , vous passer d'écoles de droit et de théologie. On apprend aussi bien l'un et l'autre dans de bons livres , que dans les cahiers d'un professeur. Mais les sciences ou les arts , dont l'étude demande l'aspect de certains objets qu'on retrace mal dans les livres, ne peuvent être enseignés qu'en présence de ces mêmes objets, mis dans un ordre convenable pour la pins grande facilité de l'instruction.