‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 60 sur 65 · SUR LES FÊTES PUBLIQUES, CIVILES ET MILITAIRES · texte numérisé non relu

SUR LES FÊTES PUBLIQUES, CIVILES ET MILITAIRES

ESSIEURS,

En vous soumettant mes vues sur l'éducation publique , j'ai cru devoir diriger vos regards vers une question subsidiaire qui se liait étroitement à mon sujet, et dont le régime de la liberté nous apprendra bientôt à sentir la haute importance : je veux parler des fêtes nationales.

A la suite d'un projet de décret dont l'ensemble était plus important encore , il eut paru déplacé d'en distraire votre attention, pour l'attachera des détails que beaucoup d'hommes sages sont

habitués à regarder comme des jeux d'enfants, ou qui du moins, quant à leur utilité reconnue, ne pouvaient guère soutenir le parallèle avec ce que vous veniez d'entendre. J'ai donc jugé convenable d'en faire un article à part ; j'ai remis à un autre moment la discussion que je me proposais d'entcmer, et je vous ai demandé d'avance la parole pour cet objet.

Ne croyez cependant pas, messieurs, que je vienne avec un plan systématique et régulier, avec des formules de lois , propres à fournir , dans l'instant même, la matière d'une délibération , et dont j'entende justifier et défendre en tous ses points le dispositif. Mes prétentions se bornent à vous rappeler en peu de mots les liens secrets qui unissent les fêtes des peuples libres à leurs institutions politiques, les sources de bonheur et d'enthousiasme que le législateur peut y faire trouver aux individus, les motifs qui sollicitent vos déterminations sur l'emplgi d'un mobile puissant que vous ne devez pas livrer au hasard : je me borne à tracer, non ces déterminations elles-jneme, mais l'esprit dans lequel elles doivent être préparées; car si j'ose en esquisser Je modèle , c'est moins dans l'espoir de vous le faire adopter, que pour mieux expliquer mes idées par des exemples. Enfin, dans un sujet qui, présentant à l'esprit tant de grands tableaux , et réveillant dans l'ame tant d'émotions profondes , semblé être tout entier du domaine de l'imagi-

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nation et du sentiment , j'écarte à dessein tout ce luxe de pensées et d'expressions qu'il appelle , et je me hâte d'entrer en matière pour ménager un temps dont vous devez de jour en plus devenir plus avares.

L'homme a des besoins de plus d'un genre, qui veulent tous être satisfaits pour le complément de son existence. Les uns tiennent à la conservation de l'individu , à la propagation de l'espèce ; ils constituent plus spécialement la partie physique de l'existence humaine : les autres résultent des rapports sociaux qui s'établissent nécessairement entre des êtres sensibles réunis; ils constituent le moral de l'homme, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu.

Ces derniers besoins se divisent encore en deux classes , dont la première comprend tous ceux qui doivent nécessairement être satisfaits, sans quoi les rapports des individus sont dénaturés , ou les relations de chacun d'eux avec le corps social totalement interverties dans leur mode et dans leur objet; elle sert de base aux lois de la justice, et c'est à elle que ces lois se rapportent. Les besoins de la seconde classe dépendent d'une faculté qui n'est pas exclusivement propre à l'homme , mais qu'il paraît avoir reçue dans un degré plus éminent que les autres animaux ; j'entends celle de partager les affections de tous les êtres, et particulièrement de ses semblables. C'est de là que naissent tous les sentiments de bienveillance,

l'enthousiasme de l'amitié, le dévouement à la patrie; enfin, toutes les passions douces ou sublimes qui donnent son véritable prix à la vie , et qui, d'après l'admirable plan de l'auteur des choses, nous font trouver notre bonheur le plus pur dans ce qui peut augmenter celui des autres. Cette faculté, qui nous identifie avec toute l'espèce humaine, est peut-être encore plus que les premiers besoins le principe de notre sensibilité; et comme, d'autre part, elle est égalcrppnt la cause de ce penchant à l'imitation qui nous rend susceptibles de toute sorte d'habitudes nouvelles, et constitue l'extrême perfectibilité de notre na^ ture,il s'ensuit que les lois mêmes de notre existence , après avoir déterminé la formation de la société, indiquent et préparent tout à la fois les principales jouissances que nous devons chercher dans son sein.

Les besoins physiques sont impérieux , mais ils sont très - bornés : leur satisfaction ne souffre aucun retardement, mais elle est extrêmement facile ; et pourvu qu'on les satisfasse , n'importe comment , le bien - être réel qui en résulte est à peu près le même. Ce n'est donc point sur eux qu'on doit fonder l'extension du bonheur des hommes. Mettons ces besoins à couvert, parce qu'ils en sont une condition nécessaire ; mais cherchons ailleurs une base qui lui fournisse plus de latitude ; cherchons d'autres moyens de verser sur la vie tout le charme qu'elle comporte.

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La vie ne peut pas être regar dée comme un bien par elle-même : elle n'est que la place des affections dont nous sommes susceptibles. C'est donc surtout par le côté qui les admet en plus grand nombre et dans un degré d'énergie plus indéfini , qu'il faut agir sur nous , si l'on veut que nous puissions dire en arrivant au terme fatal : Nous avons vécu.

On est obligé de convenir que l'accomplissement de ce but heureux ne dépend point uniquement du législateur ; mais ce que le législateur ne fait pas en masse , le moraliste le fait en détail. Celui-ci vient porter dans le cœur des individus, ou dans le sein de la vie domestique, les mêmes principes salutaires que le premier a placés dans la grande association. Le moraliste corrige les maux dont le législateur n'a pu délivrer entièrement les choses humaines ; il confirme les biens que les institutions publiques ont augmentés ; il augmente ceux qui se sont dérobés à leur influence. Quand ces deux fonctions se trouvent réunies dans les mêmes mains , ou quand elles sont dirigées par le même esprit , leurs effets sont bien plus sensibles encore; alors paraissent ces grands phénomènes sociaux , qui nous montrent de quelles vertus l'homme est capable , à quelles jouissances la nature le destine; cômme les absurdes législations et les gouvernements tyranniques prouvent jusqu'à quel point d'avilissement et de misère il est possible

de ravaler de grandes nations qui couvrent les plus heureuses et les plus fertiles contrées.

Voilà, messieurs, ce qui fit jouer un si beau rôle à quelques petites peuplades de la Grèce, dont l'histoire est encore la seule véritablement instructive, je pourrais dire, la seule lisible. Les philosophes , qui les avaient éclairées par leurs écrits , furent choisis pour rédiger leurs lois. La Crète dut les siennes à Minos , Sparte à Lycurgue, Athènes à Solon; les disciples de Pythagore organisèrent tous les petits états de la Grande- Grèce, et même cette fatale république romaine, qui devait donner si long-temps des fers à toute la terre, puisque Numa, son législateur, était sorti de la même école. Voilà ce qui promet de plus grands avantages encore à l'empire français, dont les nouvelles lois ont été préparées par les travaux des sages , et prononcées par des hommes dont plusieurs recevront ce litre de la postérité.

Mais entre ces institutions anciennes, et le système philosophique dont vous avez tenté l'entière exécution , il existe plusieurs différences remarquables, dont les plus importantes attestent les progrès de la raison dans les derniers siècles ; mais dont quelques-unes aussi , je l'avoue , me paraissent à l'avantage des premières époques de lumières et de liberté.

C'est de nos jours seulement que les procédés de l'esprit ont été recherchés avec exactitude , démontrés avec précision ; que la route des dé-

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couvertes utiles dans tous les genres a été tracée d'une manière ineffaçable , pour rester à jamais ouverte aux hommes susceptibles d'une attention commune. C'est de nos jours que toutes les connaissances humaines ont commencé à se correspondre, à s'éclairer mutuellement ; qu'elles se sont organisées en ensemble , et que l'intelligence , perfectionnée par ce grand travail luimême, a laissé sur toutes les colonnes de l'édifice des moyens sûrs de les compléter , inscrits en caractères visibles à tous les yeux. C'est de nos jours principalement que toutes les parties de la morale et de la politique sont venues se rallier autour de quelques principes généraux qui vous ont servi de guides dans vos discussions, et qui fournissent une règle fixe pour apprécier à l'avenir toutes les lois.

Les anciens s'étaient fait de bien fausses idées de la liberté , puisqu'ils avaient cru pouvoir la conserver en ayant des esclaves : ils avaient méconnu l'égalité naturelle des hommes, puisqu'ils la foulaient aux pieds d'une manière si outrageante , et que leurs philosophes mêmes établissaient dans la nature une différence entre l'esclave et l'homme libre ; leur ignorance des vrais principes de la propriété se montre de toutes parts; et, plus d'une fois, ils les violent légalement, sous prétexte de corriger la distribution trop inégale des fortunes : enfin la sûreté publique n'avait point été perfectionnée parmi eux ; et l'on voit

que dans ks agitations populaires , dont leur histoire fournit tant d'exemples, la police avait peu de force pour contenir les violences , et que l'ostracisme, si nécessaire peut-être relativement aux opinions, allait frapper trop souvent sur les personnes et sur les propriétés.

Mais dans la connaissance des hommes , dans l'art de les diriger , presqu'en se jouant , vers un but quelconque , de produire les plus grands effets par les plus petits moyens , aucun législateur, aucun gouvernement moderne ne peut leur être comparé. Zaleucus veut arrêter les progrès du luxe dans la ville de Locres; il fait proclamer une loi qui permet aux baladins et aux femmes de mauvaise vie de porter de riches habits et des broderies d'or et d'argent. Des statues se trouvent souillées dans une place publique de Lacédémone'; quelques étrangers , arrivés récemment de Chio, sont convaincus d'être les auteurs du fait : le lendemain paraît un édit des éphores qui donne aux habitants de cette île le droit de commettre librement toutes sortes d'infamies. Léoiiidas , à la tête des trois cents Spartiates , qui défendirent si héroïquement le passage des Thermopyles , ordonne à ses soldats de se parer et de se parfumer comme pour un jour de fête. Ces mêmes héros, avant de quitter leurs foyers, certains qu'ils allaient à une mort inévitable , avaient célébré d'avance leurs propres obsèques , par des jeux funèbres , en présence de leurs pères , de 2- 29

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leurs îïières et de leurs amis. Dans une circonstance calaniiteuse, Fabricius part à la tête d'une petite armée sur laquelle repose le salut de la république romaine : il fait jurer à ses soldats , non de vaincre ou mourir ; il leur fait jurer de revenir vainqueurs.

Jusqu'ici, messieurs, vos institutions portent l'empreinte de la froide sagesse, de la justice, de la vérité; mais il y manque peut-être encore ce qui saisit l'homme par tous les sens, ce qui le passionne , ce qui l'entraîne. Vous avez assuré ses premiers besoins en lui rendant l'usage libre de toutes ses facultés, en protégeant tous ses travaux , en créant des forces qui veillent à sa sûreté personnelle : vous avez établi ses vrais rapports avec ses concitoyens ; vous avez pourvu à ce que ces rapports ne pussent jamais être violés impunément. Par vous , la loi reprend tous ses attributs , ce bandeau qm lui voile les personnes , cette balance qui pèse indifféremment les faits et dicte les jugements, ce glaive qui représente la force publique armée pour le maintien de l'ordre : en un mot, vous vous adressez à la raison sévère , à l'impassible équité ; et vous en prenez le ton et le langage. Mais ce caractère , le plus essentiel à toute législation , n'en maintiendrait peut-être aucune durant une certaine suite d'années.

L'homme, en sa qualité d'être sensitif, est mené bien moins par des principes rigoureux, qui de-

PUBLIQUE. 45r mandent de la méditation pour être saisis sous toutes leurs faces, que par des objets imposants, des images frappantes, de grands spectacles, des émotions profondes. Ces émotions lui rendent toujours son existence actuelle plus chère, en la lui faisant sentir plus vivement ; et par ce moyen , l'on pourrait le passionner pour une organisation sociale entièrement absurde, injuste, et même cruelle; je dis plus, lui faire trouver du bonheur dans ce misérable état de choses. Les exemples viennent en foule à l'appui de cette assertion; mais l'abolition de la servitude monacale étant irrévocable, ce n'est plus ici le lieu de les rappeler.

L'homme, dis-je encore une fois, obéit plutôt à ses impressions qu'au raisonnement. Ce n'est pas assez de lui montrer la vérité : le point capital est de le passionner pour elle : c'est peu de le servir dans les objets de nécessité première, si l'on ne s'empare encore de son imagination. Il s'agit donc moins de le convaincre que de l'émouvoir; moins de lui prouver l'excellence des lois qui le gouvernent, que de les lui faire aimer par des sensations affectueuses et vives , dont il voudrait vainement effacer les traces, et qui, le poursuivant en tous lieux , lui présentent sans cesse l'image chère et vénérable de la patrie.

Pardon , messieurs , si je vous arrête aussi long-temps sur une considération dont les théoriciens ne semblent pas avoir tenu compte : mal-

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ii;ré leurs calculs sur le progrès des lunnières, malgré les effets rapides et sûrs qu'ils leur supposent avec beaucoup de fondement , je persiste toujours à la regarder comme très - importante , comme très -féconde en vérités pratiques. Et si , dans le fait, elle est rigoureusement applicable aux individus ^ elle l'est bien plus encore aux nations prises collectivement , surtout à la nation française , qui , propre à la culture de tous les talents, et capable de toutes les vertus, est en même temps, s'il m'est permis de le dire, douée d'une mobilité si grande , que pour tenir à ses travaux , pour conserver ses goûts et ses meilleures qualités, elle paraît avoir besoin de les transformer en passions , et de les environner toujours de quelques prestiges.

Or je dis , messieurs , que vous ne pouvez vous dispenser de jeter un regard sur cette partie essentielle de votre mission; et j'ajoute que, par une bonne organisation des fêtes nationales , vous commenceriez à remplir utilement l'objet politique et moral dont je viens de vous parier.

On n'ignore pas les effets extraordinaires que ces fêtes , dirigées dans un certain esprit , ont produits chez tous les peuples. L'antiquité la plus reculée nous en offre des exemples précieux.

C'est par les fêtes de Jérusalem que le législateur des Juifs leur inspira ce fanatisme, tout à la fois religieux et national , qui survit encore à leur existence politique , et triomphe de leur

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dispersion, de leurs malheurs, et même de leur avilissement.

Les Parsis , dans une situation très - analogue , n'ont subsisté si long -temps, qu'à la faveur de quelques rites particuliers qui les réunissaient de cœur, lorsque leur réunion positive devenait impossible. Les Chinois , ce peuple esclave et lâche, qui s'étonne de ne pas trouver le bonheur au milieu de ses rizières abondantes, et qui, malgré quelques fragments de la plus haute sagesse , épars dans ses institutions , rampe sous la tyrannie cérémonieuse de ses magistrats et de ses lois bizarres ; les Chinois ne sortent guère de leur léthargie habituelle que dans quelques fêtes emblématiques, dans celle surtout où le chef de l'empire rend un hommage solennel à l'agriculture, et vient incliner le sceptre devant la charrue nourricière. En lui mot , tous les anciens peuples de l'Asie, quelques-uns même de ceux du nord de l'Europe , tels que les premiers Russes , les Scandinaves, et jusqu'aux nations civilisées du ÎN^ouveau-Monde , dont les religions , amalgamées avec la politique, leur montraient, dans les chefs du gouvernement , les enfants du Dieu de l'univers , et qui , dans les temples magnifiques cousacrés à ce dieu, venaient chaque année resserrer les liens qui les enchaînaient à la patrie : tous ces peuples, dis-je, ont dù leur attachement aux lois par lesquelles ils étaient gouvernés , et le caractère propre qui les a distingués de tous les au-

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très, à leur réunion dans certaines époques, à certain culte qui devenait le garant de leur intime fraternité, à des jeux puérils en apparence.

Mais aucun législateur n'a tiré si grand parti de ce mobile puissant , et ne l'a dirigé d'après des vues si profondes que ceux des Grecs et des Romains. Chez les Grecs , surtout , ils avaient parfaitement senti combien les lois pouvaient en recevoir d'énergie, et combien son action pouvait concourir, avec elles, à produire des peuples aimables et guerriers , libres et sociables , fidèles aux sentiments de la nature et susceptibles du plus généreux dévouement, exempts des besoins du luxe et passionnés pour les jouissances des arts : c'est-à-dire , combien il était approprié à la nature du cœur humain, aux circonstances politiques dans lesquelles on invoquait leur génie, à ce climat heureux, dont l'influence, imprimant à toutes les passions une égale activité, fournissait tant de moyens de les balancer les unes par les aùtres, et d'en faire l'élément de toutes les vertus.

Cependant, messieurs, en vous proposant ces vues générales comme des modèles , je suis loin de croire que vous ne deviez pas consulter, dans leur application pratique, la différence des temps, des lieux, des hommes. Les données des législateurs grecs n'étaient pas, à beaucoup près, les mêmes que les vôtres ; leurs institutions ont dû s'y plier, et profiter habilement de tout ce qui s'y

trouvait d'avantageux. Des peuples presque neufs, Ja plus belle langue qui jamais ait été parlée chez les hommes , une religion riante qui les environnait partout de leurs dieux, et prétait lui nouveau charme aux bois, aux campagnes, aux fleuves, aux sites les plus romantiques, par la présence de ces dieux indulgents et sensibles, qui n'étaient pas étrangers aux affections humaines : rien de tout cela n'existe pour nous; nos fêtes ne doivent donc point ressembler à celles d'Athènes , de Corinthe ou de Syracuse.

Les Grecs sortaient à peine de la barbarie, quoique , par des combinaisons d'événements que l'histoire nous fait mal connaître, ils eussent déjà le premier instrument de civilisation, cette langue dont je viens de parler, admirable presque dès sa naissance. Leurs forêts , infestées de brigands et de voleurs, en avaient été purgées par des hommes pleins de courage ; leurs marais croupissants , remplis de reptiles venimeux , avaient été desséchés, assainis; d'industrieux cultivateurs avaient défriché les terres, et de vastes contrées avaient reçu d'eux les leçons du labourage , l'art d'augmenter par la culture les productions des arbres à fruit, celui d'élever la vigne, et d'en tirer une boisson que ses effets étonnants faisaient passer pour un présent plus spécial de la divinité. L'agriculture exigeait une exacte observation du cours des astres, dont les révolutions périodiques règlent la marche des mois, dos saisons et des

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années : il fallait fixer les époques des divers travaux ; plus ces travaux étaient importants, et plus on devait juger nécessaire de les honorer par des commémoraisons destinées à diriger l'habitant des campagnes. Enfin la société venait de se former; ses bienfaits venaient de tirer l'homme du fond des bois et du creux des antres pour l'amener dans de fertiles plaines : au lieu du gland dont il s'était nourri jusqu'alors, la société, secondée des premiers arts qu'elle enfante, commençait à lui fournir une nourriture plus saine , plus analogue à son organisation : à la voix de ses bienfaisants instituteurs , elle avait fait descendre du haut des montagnes les tigres et les lions, c'est-à-dire les hommes sauvages; et la douce harmonie de la parole humaine avait créé des peuples, bâti des villes , établi des lois et quelque ombre de gouvernement. Voilà quels étaient les faits vers lesquels il fallait tourner sans cesse les regards de ces peuples encore grossiers : voilà ce qu'il fallait offrir à leur vénération , à leur reconnaissance , et leur donner à la fois comme l'objet des souvenirs les plus chers, comme un encouragement utile, et comme un guide dans tout ce que l'état social exigeait d'eux. Tels furent aussi les sujets que leurs législateurs adoptèrent pour les fêtes publiques : la formation de la société, ses premiers travaux, la fuite et le retour de certains astres , qui servent à mesurer le temps, et qui sont des agents d'une grande importance dans l'uni-

vers : et , comme les phénomènes qui s'y manifestent, si dignes de l'admiration des êtres les plus éclairés, le deviennent facilement des hommages supertitieux de l'ignorance; comme le culte des forces de la nature, de ces forces bienfaitrices , auxquelles l'homme doit tous les éléments de ses jouissances et de son bonheur , mais qui , s' exerçant quelquefois d'une manière menaçante, laissent toujours dans son ame des terreurs secrètes; comme ce culte n'avait pas peu contribué à rapprocher les premiers humains , à fléchir leurs esprits indociles , à cultiver leurs mœurs sauvages , à donner à l'édifice social ûne base imposante , l'on fit entrer dans toutes les institutions politiques cette même religion qui passait pour leur avoir donné naissance , et qui réellement avait fourni de grands moyens pour les établir. Les dieux et les lois, la magistrature et le sacerdoce, se donnèrent donc mutuellement la main. Cet accord se fit sentir partout, en paix, en guerre, dans la vie publique, dans la vie privée, mais particulièrement dans les jeux destinés à réunir les citoyens : et, bien qu'il soit tant de fois , depuis , devenu très-funeste à la liberté des peuples , les législateurs le firent servir alors , au contraire, à nourrir tôus les sentiments énergiques qui la conservent, et à remplir plusieurs autres objets d'une utilité générale.

Vos circonstances , messieurs , le but ver.s lequel

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vous devez tendre , les moyens que vous devez

employer , sont absolument différents.

Depuis long-temps une grande nation gémissait sous le triple joug du despotisme, du sacerdoce et de la féodalité ; ces principales branches de tyrannie se subdivisaient dans un nombre infini de ramifications qui venaient atteindre l'homme , jusque dans les plus petits détails de la vie domestique. Partout ses droits étaient méconnus. S'il voulait agir, il sentait ses mouvements empêchés ; s'il voulait suivre une route , à chaque pas des barrières injustes lui fermaient le passage: une ombre de société donnait à cet état cruel quelque chose de plus désolant, en lui donnant le caractère du système et de la règle. On parlait de lois , et la volonté publique n'avait jamais été recueillie ; on parlait de gouvernement , et les chefs du peuple n'avaient aucun compte à rendre; on parlait de justice, et les magistrats n'en prononçaient les oracles que pour s'y soustraire, pour exécuter quelquefois en grand les mêmes rapines qu'ils punissaient en petit : on parlait d'un Dieu, pçre de tous les humains, d'une religion de paix , destinée à les réunir par des sentiments fraternels , à perfectionner la morale; et ce Dieu, cette religion servaient de prétexte aux barbaries les plus révoltantes , d'aliment aux divisions les plus cruelles, d'instrument pour la violation de tous les droits de l'homme,

sur lesquels sont fondés ses devoirs et la moralité de ses actions. Les forces publiques s'étaient concentrées dans un petit nombre de mains ; les fortunes avaient suivi la même pente. Dans ce beau pays , où la nature a prodigué ses largesses , à peine pouvait-on compter quelques milliers d'opulents sur plusieurs millions de misérables. D'un côté se trouvaient le pouvoir, la richesse , le caprice furieux , et le dégoût qu'ils enfantent ; de l'autre, la pauvreté, l'abjection, et l'effroyable état moral qu'elles nécessitent. Ainsi tout était tombé dans le dernier abyme de la corruption : les uns par l'excès des jouissances sans désirs, par le défaut de rapport entre leurs circonstances et leurs moyens naturels; les autres, par l'excès des besoins, par leur avilissement extrême, par la distance incommensurable que le hasard avait mise entre eux et des êtres de la même espèce.

Cependant au milieu de ce désordre , et , s'il faut le dire, par un enchaînement d'effets qui lui faisaient porter son remède avec lui, les arts avaient été cultivés ; la culture des arts avait amené celle des lettres ; les lettres nous avaient appris à nous mieux servir du raisonnement; et la philosophie ne s'était peut-être élevée à ce degré de perfection qui rendait nos métaphysiciens , nos moralistes et nos écrivains d'économie publique les précepteurs des peuples, même les plus libres alors, que par le sentiment sans cesse renouvelé des maux et des outrages

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qu'éprouvait parmi nous la nature humaine. D'autre part, les abus de tout genre, portés à leur comble, étaient devenus intolérables poulie peuple le plus patient qui fut jamais; les déprédations du trésor public affaiblissaient chaque jour l'autorité du monarque ; l'excès des impôts en avait rendu toute extension nouvelle absolument impossible; et, par un juste retour, les calamités de la nation commençaient à se faire sentir à leurs propres auteurs , à ceux dont elles avaient été jusque-là le patrimoine.

Tout à coup une crise imprévue s'annonce ; un déficit énorme, dans ce qu'on appelait les finances du prince, se déclare ; la révolution commence. Votre convocation , messieurs , vos sages décrets , les fautes des ennemis du bien public , et l'énergie d'un peuple déjà mûr pour la liberté, ont fait le reste.

La révolution , la constitution ; voilà ce que nos fêtes publiques doivent retracer, honorer, consacrer. Il n'y sera pas question d'une victoire remportée sur le sanglier d'Érimanthe , sur le lion de Némée, sur l'hydre de Lerne, mais de l'extirpation des abus féodaux, sacerdotaux, judiciaires, despotiques ; vous y parlerez au peuple des événements qui ont amené les institutions nouvelles; et , pour donner à ces institutions un accent plus animé, un aspect plus pittoresque et plus sensible , vous les attacherez à ces événements immortels.

On pourrait dire, à la vérité, que l'état du territoire de la Grèce primitive est l'emblème lidèle de la situation politique d'où nous sortons ; que la révolution produite dans son sein, par les (léfricliements et par la destruction des êtres nuisibles, hommes ou bétes saunages, est l'emblème des travaux de cette Assemblée et des efforts d'un peuple généreux que la voix de la liberté vient de faire sortir tout à coup de sa longue léthargie. J'en conviendrais sans peme : mais nous ne chercherons pas nos images si loin de l'objet dont elles doivent nous entretenir. Nous devons rappeler des faits importants, nous devons y lier les lois nouvelles qui en ont été la suite , et , pour ainsi dire , l'ouvrage. Fixer les uns dans la mémoire , imprimer le respect des autres dans toutes les classes de la société : tel doit être l'objet de nos fêtes ; et ces fêtes doivent , à leur tour, venir se mêler facilement à toutes nos habitudes antérieures.

Par l'effet de plusieurs circonstances particulières, la religion des Grecs entrait assez naturellement dans leurs fêtes nationales. Une imposante sévérité ne lui interdisait point de se trouver au milieu des chants, des danses et des jeux; elle était , pour ainsi dire, plus profane qu'eux-mêmes : sa présence ajoutait à leûr éclat tout le charme des illusions poétiques ; et fille de l'imagination , elle en nourrissait les élans, elle en étendait l'empire , elle en encourageait les travaux. Ajoutez à

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cela que, destinée à rendre la vie plus chère et plus douce aux hommes , cette religion (sans doute très-imparfaite ) ne les détachait pas de la terre pour les transporter dans les cieux ; qu'elle resserrait/'au contraire , tous les liens qui les unissaient à leur famille, à leurs concitoyens , à la patrie, et qu'elle se rapprochait par là du caractère et du but des institutions civiles.

Mais la religion chrétienne , plus sublime dans ses vues , paraît avoir négligé tous les soins d'icibas. Elle prêche l'abnégation de soi-même , le renoncement aux objets de nos plus tendres affections : c'est un commerce intime et continuel de la créature avec la Divinité : le tumulte , la joie , toutes les passions étrangères à la seule qu'elle proclame, altèrent sa pureté majestueuse; et son visage se voile à l'aspect des bruyants transports et des attachements humains qui les inspirent. Notre respect pour ses dogmes augustes et pour sa morale divine, se montrera bien mieux dans une attention scrupuleuse à ne pas la tirer de l'enceinte sacrée des temples, que dans un empressement aveugle à la transporter au milieu de spectacles , où tout ne peut être digne de ses regards. L'objet de nos fêtes nationales doit être seulement le culte de la liberté, le culte de la loi. Je conclus donc , à ce qu'on n'y mêle jamais aucun appareil religieux; et je crois entrer ainsi dans les intentions que vous avez manifestées ,

et donner une preuve de ma profonde vénération pour la foi de nos pères.

Quand des Grecs, après la bataille de Marathon, font prononcer l'éloge funèbre des guerriers morts pour la défense de la liberté ; quand ils écoutent avidement aux jeux olympiques leur propre histoire , écrite et prononcée par Hérodote; quand ils s'animent aux chants de Pindare, ou qu'ils distribuent aux artistes célèbres, aux sages, aux grands citoyens, des couronnes, des applaudissements et des marques de respect, ils sont bien plus près de ce que vous devez faire ; ou plutôt ils vous fraient la route , et vous n'avez qu'à suivre leurs traces.

En effet , messieurs , vous voudrez sans doute , non-seulement que les fêtes de la France célèbrent les jours heureux où des troupeaux d'hommes sont devenus une nation , et qu'en faisant sentir l'esprit des lois à qui cette révolution mémorable a donné naissance, elles en gravent l'amour dans tous les cœurs; vous voudrez aussi que les vrais patriotes , hommes d'Etat , guerriers , philosophes, y trouvent leur récompense dans des éloges qui consacrent leur mémoire; que les grands poètes , les orateurs éloquents , y récitent leurs vers, y prononcent leurs discours, y recueillent les acclamations d'un peuple immense; que les grands peintres , les grands sculpteurs , y livrent leurs ouvrages à son admiration passionnée ; que

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les musiciens célèbres y lassent entendre des ac cents inconnus à des oreilles esclaves ; enfin que les mis et les autres augmentent la pompe du spectacle et par leur présence même, et par les décorations que de si nobles circonstances pourront inspirer à leur génie.

Je citerai aussi les triomphes des Romains et leurs saturnales , comme très-conformes à l'esprit qui doit diriger nos fêtes , si ces triomphes n'avaient été destinés à nourrir la fureur avide d'un peuple conquérant , et si les saturnales , en rappelant d'une manière illusoire l'égalité primitive des hommes , n'avaient encore mieux attesté les différences oppressives et barbares que les lois de l'esclavage avaient mises entre eux.

Mais revenons à l'état actuel des choses : voyons le parti qu'il est possible d'en tirer pour notre objet, et cherchons les moyens d'y mettre en pratique le résultat des considérations précédentes.

Le citoyen et le soldat sont deux êtres distincts, qui se rapprochent à quelques égards , il est vrai , mais qui diffèrent essentiellement à plusieurs autres. Par soldats, j'entends seulement ici les troupes de ligne; car les gardes nationaux ne sont que des citoyens armés pour le maintien de l'ordre intérieur , ou de leurs droits menacés par quelque force entreprenante ; et tous les citoyens, au premier signal de la patrie, deviendront gardes nationaux: mais ni l'esprit qui leur est permis,

OU plutcft qu'il leur est ordonné de porter dans leur service, ni le genre d'obéissance que leur chef peut exiger d'eux , ni leurs rapports avec la chose pubhque, ni le point de vue sous lequel ils doivent envisager la loi , ne sont les mêmes que pour des troupes réglées. Enchaînés à la même constitution, à la même autorité centrale, leurs liens sont différents : il faut donc des fêtes civiles et des fêtes militaires ; il en faut aussi , je crois , qui servent de point de ralliement entre les citoyens et cette même armée qu'ils entretiennent pour leur défense extérieure.

Les événements de la révolution qui regardent plus particulièrement les citoyens, et les lois qui s'y rapportent d'une manière directe , feront le sujet des premières ; les événements relatifs aux soldats , et les lois dont il est le plus essentiel de leur imprimer le respect, feront le sujet des secondes : enfin les troisièmes , ou la troisième , car une seule de ce genre suffit chaque année, la troisième, dis-je, renouvellera le pacte ou le serment qui He les militaires au reste de la nation; et, sans doute en même temps, elle resserrera les noeuds politiques et fraternels qui réunissent toutes les parties de l'empire autour d'un centre commun.

Je vous propose donc, messieurs, de décréter ce qui suit : je ne m'attache point à développer en détail les motifs de chaque article ; il ne peut rester aucun doute à cet égard,

StI K l'iÊDUC ATION

PROJET DE DÉCRET

ARTICLE PREMIER

L'Assemblée nationale , considérant que , chez tous les peuples libres, les fêtes publiques ont été l'un des moyens les plus puissants d'attacher les citoyens à la patrie , de les unir entre eux par les liens d'une heureuse fraternité , de nourrir le respect des lois , de donner plus d'éclat aux récompenses dont les actions utiles , les grands talent^ et les grandes vertus sont jugés dignes par la nation: considérant, en outre, que les rapports et les devoirs des troupes de ligne diffèrent essentiellement de ceux des autres membres de la société ; qu'il est nécessaire que la même différence se retrouve dans leur culte patriotique ; mais qu'il ne l'est pas moins d'instituer une cérémonie commune , qui les rassemble tous sous les étendarts de la constitution : décrète qu'il y aura chaque année quatre fêtes civiles, quatre fêtes militaires, et une grande fête nationale, dans laquelle soldats et citoyens viendront se confondre à la voix fraternelle de l'égalité, et renouveler, au nom de Ions les départements et de toutes les

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fractions de l'armée, le serment de maintenir l'unité de l'empire.

Les quatre fêtes civiles se célébreront aux quatre grandes époques de l'année , dans la huitaine qui précède, ou dans celle qui suit les solstices et les équinoxes. La première se nommera la fête de la Constitution , en mémoire du jour où les communes de France se constituèrent en Assemblée nationale. La seconde se nommera la fête de la Réunion ou de l'abolition des ordres: elle sera destinée à rappeler l'un des plus grands événements de la révolution, celui peutêtre dont les résultats doivent devenir un jour le plus utiles au peuple. La troisième sera dite la fête de la Déclaration : on y célébrera la déclaration des droits de l'homme , sur laquelle est fondé tout le système des lois nouvelles et la constitution elle-même. La quatrième enfin s'appellera la fête de V Armement ou de la prise d'armes : son objet est de conserver le souvenir de l'accord admirable et du courage héroïque avec lequel les gardes nationales se formèrent tout à coup pour protéger le berceau de la liberté.

Ces quatre fêtes ne se borneront pas à rappeler les faits importants de la révolution; elles consa-

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creront aussi d'une manière plus spéciale le respect des lois qui s'y rapportent ; et les discours ou les pièces de poésie que les magistrats y laisseront prononcer, devront concourir au même but.

Elles seront célébrées par toute la France, dans les chefs-lieux de département, dans ceux de district, de canton, et dans les plus petites communes ; les communes enverront des députés à la féte de leur canton, les cantons à celle de leur district, et les districts à celle de leur département.

On y prononcera l'éloge funèbre des hommes qui auront rendu des services à la patrie, ou qui l'auront honorée par leurs talents; on y distribuera toutes les récompenses publiques , les prix des Académies, ceux même des collèges; on y représentera , aux frais du public , des pièces de théâtre, tragiques, comiques ou lyriques, analogues aux circonstances, et propres à nourrir à la fois l'enthousiasme de la liberté et le respect de la force publique qui la protège. On y exposera les nouveaux chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, de mécanique, enfin de tous les arts quelconques ; et la musique , les chants et les danses, viendront seconder l'effet de ces grands tableaux.

Les directoires de département et de district, ou les conseils des communes, régleront tout ce qui concerne la police de ces fêtes ; c'est eux qui en fixeront le jour et la durée, qui en approuveront

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les plans, qui détermineront le sujet des éloges, des discours ou des ouvrages en vers qu'on y récitera; c'est eux, en un mot, à qui l'exécution du présent décret est confiée, et à qui l'Assemblée nationale en recommande l'esprit , bien plus que l'observation minutieuse.

H y aura chaque année quatre fêtes militaires , qui se célébreront aux mêmes époques que les fêtes civiles. La première s'appellera la fête de la Révolution; elle a pour objet de ramener les regards de l'armée sur ce grand changement qui vient de s'opérer dans les choses, lequel n'intéresse pas moins le soldat que les autres citoyens. La seconde s'appellera la fête de la Coalition , en mémoire de la conduite des troupes de ligne pendant l'été de 1789, où la voix de la liberté les réunit autour de la patrie, et où les agents égarés du despotisme tentèrent en vain d'en faire les instruments de leurs vengeances et de l'oppression publique. La troisième sera dite la fête de la Régénération; elle consacrera les nouvelles lois qui régénèrent l'armée, et qui, rapprochant son organisation du vrai système de l'égalité politique autant que le permet la discipline, rendent le soldat français digne du peuple libre dont ses armes doivent protéger et les propriétés et la constitution. La quatrième sera la fête du Serment militaire: sou but est de faire sentir à l'ar-

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mée ses rapports particu'liers avec la chose publique, de lui retracer ses devoirs en caractères sensibles, et de la pénétrer de respect pour l'indispensable sévérité des règles qui la gouvernent.

Ces fêtes seront célébrées par toutes les garliisons, par tous les régiments, ou par toutes les fractions de régiment en station dans un lieu quelconque. On y prononcera des discours ou des ouvrages de poésie, appropriés aux sentiments que la circonstance doit produire, mais surtout les éloges funèbres des guerriers dont la vie aura été consacrée à la défense de l'état et au maintien de la liberté publique; on y donnera des représentations théâtrales gratuites, comme dans les fêtes civiles et d'après la même intention ; l'on y distribuera toutes les récompenses dont les membres des régiments ou de la garnison se seront rendus dignes; enfin une musique guerrière, des danses et des décorations du même genre , ajouteront à l'éclat et rendront plus ineffaçables les impressions de ces utiles spectacles.

Des commissaires nommés par le corps des jurés du régiment ou de la garnison régleront la police et l'ordre des fêtes militaires ; ils en fixeront le joilr et la durée; ils détermineront le sujet des ouvrages qu'on y prononcera; ils feront le choix des pièces dramatiques qui seront représentées; et rien ne se passera sans leur approba-

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lion foniielle ou sans leur aveu : leurs soins entretiendront la décence au milieu de la liberté ; et du sein de la joie et du plaisir, ils feront sortir des leçons profondes ou des tableaux propres à réveiller toutes sortes d'émotions patriotiques.

11 y aura de plus une grande féte nationale, dite la fête de la Fédération ou du Serment, laquelle a pour objet de renouveler le serment de fraternité qui lie tous les citoyens entre eux, et tous les départements du royaume à l'autorité centrale et à la constitution. Cette féte se célébrera tous les ans, le \l[ juillet, sous les yeux et sous les auspices du Corps législatif, qui chargera son comité d'éducation d'en ordonner le plan , d'en régler les détails, et d'en faire surveiller la police par des commissaires du département et de la municipalité de Paris. Tous les districts du royaume enverront à la grande Jeté nationale un député qui sera pris indifféremment parmi les simples citoyens ou les hommes publics en fonction. Les corps militaires enverront un député par mille hommes, lequel sera pris indifféremment parmi les simples soldats, les bas-officiers ou les officiers supérieurs.

I/csprit d'après lequel cette féte doit être dirigée est parfaitement le même que celui des autres fêtes publiques ; seulement les vues en sont

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plus générales, et les moyens doivent répondre

à la grandeur de ces vues.

La sévère majesté de la religion chrétienne ne* lui permettant pas de se mêler aux spectacles profanes, aux chants, aux danses, aux jeux de nos fêtes nationales , et de partager leurs bruyants transports, il n'y aura désormais aucune cérémonie religieuse dans ces fêtes.

Le roi ne pourra jamais assister aux fêtes na-' tionales sans être accompagné du Corps législatif : le président du Corps législatif et le roi seront toujours placés à côté l'un de l'autre, sur deux sièges parfaitement égaux.

Les gens de lettres et les artistes sont invités à publier leurs idées sur la décoration des différentes fêtes, instituées par le présent décret. L'adoption des meilleurs plans en sera le prix le plus désirable; mais leurs auteurs recevront, outre cela, des récompenses ou des honneurs publics.

Encore une foiS) messieurs, j'insiste plutôt sur le sens et le but de ce décret , que sur le décret

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]iii-méme. Il est facile de faire mieux; mais ce n'est qu'en partant des mêmes principes , ce n'est qu'en suivant la même route. Chez tous les peuples de la terre, les fêtes nationales peuvent produire les plus grands et les plus utiles effets; chez les Grecs , elles ont enfanté des prodiges : deux grandes expériences nous ont appris que les Français n'étaient pas moins susceptibles d'en éprouver l'influence, que les habitants du Péloponèse et de l'Archipel hellénique.

Rappeliez- vous ce jour mémorable où, de toutes les parties de l'empire , accourant dans une douce ivresse, les enfants de la Constitution vinrent lui jurer sous vos yeux une invincible fidélité; rappelez-vous cette foule de scènes louchantes et sublimes, dont la capitale fut alors le théâtre, et qui se répétèrent comme par une sorte de sympathie ou d'Inspiration, non-seulement dans nos campagnes les plus reculées, mais jusque chez les nations les plus lointaines. Ce jour ne vous a-t-il pas montré l'homme sous des rapports nouveaux ? ne vous a-t-il pas fait connaître des jouissances dont l'imagination ne peut deviner le charme, et que vous aviez entièrement ignorées ?

En vous rendant à cette salle, quel spectacle frappa vos regards dans tout l'espace occupé par la longue chaîne de cette phalange fédérale, dépositaire des vœux et des serments de la France entière ! En vain l'horizon se couvre de nuages épais; eu vain ces nuages versent à grands flots

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une pluie presque continuelle, comme pour retracer dans cette fête l'image des obstacles que le patriotisme avait rencontrés sur tous ses pas : l'ordre de la marche n'est jamais interrompu , la gaieté circule sans cesse de rang en rang ; des femmes délicates descendent au milieu des rues , apportent du pain , du vin , des aliments de toute espèce, aux soldats de la liberté, et se plaisent à braver auprès d'eux les torrents du ciel. On marche aux acclamations d'une foule innombrable : •on arrive dans un cirque immense qui semble renfermer tout un peuple. Ces spectateurs, que l'œii se fatigue à parcourir, sont là depuis l'aube du jour, se jouant, assis, de l'inclémence du temps. D'autres spectateurs couvrent les arbres, les maisons , le coteau qui domine le lieu de la scène. La pluie redouble; elle ne fait que rendre plus vifs et plus animés les chants , les ris et les danses.

Mais qui peindra le moment où le drapeau sacré s'élève dans l'air, où l'engagement solennel se prononce, où le pacte de la grande famille sociale se consomme? Pour espérer de tout reproduire, il faudrait n'avoir rien senti. Le désordre s'empare de toutes les ames ; un même sentiment les rempht; un même vœu s'exhale de toutes les bouches; des larmes délicieuses roulent dans tous les yeux. Les foudres guerriers qui tonnent ajoutent à l'émotion générale des impressions dont on ne peut se rendre compte; et tout cet appa-

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reil militaire prête un charme inexprimable à cette cérémonie de paix et de fraternité.

Mais les travaux du Champ - de - Mars , qui l'avaient précédée, ne sont-ils pas pkis impossibles à décrire? Quel est donc ce peuple qui, secouant encore, pour ainsi dire, son esclavage, connaît déjà tous les mouvements de la liberté; qui, j)rononçant à peine depuis un an le doux nom de patrie, sait trouver ses plaisirs les plus purs dans son dévouement à cette divinité tutélaire! Les philosophes ne le croyaient-ils pas eux-mêmes incapable de sortir, sans de longs efforts, de l'état d'abjection où l'avait précipité le despotisme? Peuple sensible et généreux! comblé de tous les bienfaits de la nature, ah! qu'il jouisse enfin de tous les bienfaits des lois! il les a mérités par ses vertus; il les a conquis par son courage.

Je voulais, messieurs, vous parler aussi de la féte funéraire célébrée peu de temps après dans le même lieu: mais je sens que je m'égare au milieu de tant de tableaux ; mon cœur est oppressé (le tant de sentiments divers. Deux de vos membres vous ont rapporté les impressions qu'ils avaient recueillies dans cette dernière fête. On vous a dit quel silence morne et religieux avait régné dans toute l'enceinte du cirque! comme la marche des gardes nationales avait été grave et pensive! comme une consternation profonde, mais magnanime, s'était emparée de tous les

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spectateurs 1 Les accents prolongés d'une musique lugubre, des coups de canon tirés à temps égaux et par intervalle ; les signes de la douleur sur tous les drapeaux, sur tous les habits, sur tous les instruments guerriers; quelques cyprès épars autour de l'autel et du catafalque, des inscriptions simples, dont l'une peut être comparée à ce que l'antiquité nous a laissé de plus beau dans ce genre : tout , en un mot , portait dans l'ame et les regrets les plus sentis sur la perte qu'on venait d'éprouver , et le vœu le plus profond d'imiter ce vertueux dévouement, de mériter des larmes si honorables.

Oui, sans doute, il est peu d'ames, j'aime à le croire, soit dans les murs de la capitale, témoins de cette imposante cérémonie, soit dans les autres lieux de la France , qui la répétèrent ; il est peu d'ames assez abjectes pour n'avoir pas alors désiré des occasions, mais, hélas! des occasions moins douloureuses, de se dévouer à la patrie.

O saint amour de la patrie ! 6 amour plus saint éncore de l'humanité! vous ffiites la véritable gloire, le véritable bonheur de l'homme. Régnez pour toujours chez une nation digne de ressentir vos nobles élans et votre inépuisable enthousiasme : enflammez les courages, élevez les ames, épurez les mœurs, enfantez les plus grands exemples, resserrez tous les cœurs par les liens fraternels d'une égalité touchante; et faites que chacun de nous trouve à jamais sa propre félicité

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