‹ Œuvres complètes de Cabanis [electronic resource]Chapitre 61 sur 65 · SUR L'ÉTABLISSEMENT D'UN LYCÉE NATIONAL · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTABLISSEMENT D'UN LYCÉE NATIONAL

JVIessieurs,

Le grand objet de l'éducation publique, qui vous occupe dans ce moment , offre à l'esprit une foule de points de vue nouveaux ; il ouvre aux recherches de la philosophie des sentiers peutêtre entièrement inconnus; il attend des lumières du siècle d'importantes améliorations et dans son but et dans ses moyens. Mais ni les discussions spéculatives auxquelles il peut donner lieu, ni le

choix des plans frenseignement , ni la inéthode raisonnée qii'il faut suivre pour perfectionner et propager les bienfaits de la science, ne sont du domaine de cette Assemblée. Vous devez laisser faire librement à cet égard comme à tout autre; vous devez préparer tout le bien possible, vous devez le nécessiter, en quelque sorte, en appliquant à l'esprit humain , s'il m'est permis de parler ainsi, cette chaleur vivifiante qui le féconde et qui hâte ses progrès.

Mais après avoir mis l'homme à l'abri de l'homme; après avoir replacé tous les individus dans les rapports mutuels d'indépendance , où les avait mis la nature; après avoir assuré la permanence de ces rapports par la protection et par le frein des lois; après avoir tracé dans ces lois mêmes la seule route où chacun puisse trouver l'ampliation de son existence, en concourant à la prospérité générale, soit par d'utiles travaux, soit par les connaissances qui les enfantent ou les dirigent; après avoir enfin répandu dans le sein de la société des principes d'encouragement et des centres de lumières : votre tâche est remplie; et ce n'est même pas à vous qu'il convient de faire tous les bons établissements publics relatifs à l'éducation.

Ceux qui se trouvent intimement liés à l'organisation du corps enseignant sont, je le répète ici, les seuls qui vous regardent ; ils ne regardent que vous ; ils ne peuvent être déterminés que par

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VOUS : et s'il en est qu'on doive considérer comme le complément de ce corps; s'il en est qui, nécessaires comme partie de la machine sociale, telle que vous l'avez organisée, soient réclamés encore par toutes les considérations politiques, philosophiques et morales, votre mission même vous impose le devoir d'en faire le sujet de vos délibérations et la matière de vos décrets.

Le but général de l'association, messieurs, est le perfectionnement du bonheur de l'homme; le but général de l'éducation est le perfectionnement des moyens par lesquels s'étend notre existence et peut s'accroître notre bonheur. L'homme est lin être sensible, c'est-à-dire, capable d'être averti qu'il existe par une série de mouvements qui s'opèrent en lui, et par l'action des corps qui l'environnent, action que les lois de la nature font servir et rendent nécessaire au maintien de ces mouvements. L'exercice de nos organes est une suite de notre sensibilité; à son tour, c'est par lui qu'elle est reproduite , c'est par lui qu'elle est entretenue. Il faut donc rapporter tous nos besoins à cette même sensibilité.

Mais, d'autre part, les moyens qui nous ont été donnés pour les satisfaire dépendent également de l'exercice de nos organes ; ou plutôt ils ne sont que cet exercice considéré sous de certains rapports, et dirigé d'après de certaines lois, dont la nature surveille à notre insu l'exécution, ou d'après un plan que l'expérience et le raisonne-

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ment nous suggèrent : ainsi nos besoins et nos moyens se réunissent et se confondent à leur source. Ils sont les uns et les autres des émanations de la sensibilité, dernier fait auquel on puisse remonter dans l'étude de l'homme; et l'on voit en ceci, comme dans tous les ouvrages de la nature, par quelle simplicité de ressorts elle produit tant d'effets si variés et si contraires en apparence, et comment tout s'y correspond, s'y compense, ou s'y nécessite dans une constante réciprocité.

Au premier coup d'oeil, l'éducation semble avoir uniquement en vue la culture des moyens dont l'homme fut doué par l'auteur de son être ; mais, dans le fait, elle tend à développer ses besoins à peu près dans la même proportion; et, d'après ce qui vient d'être dit, l'on voit facilement pourquoi les uns concourent autant que les autres à l'augmentation de ses jouissances. L'important n'est pas de resserrer ses besoins en deçà des limites de la nature, ni de donner à ses moyens une extension forcée qui l'embarrasse et la fatigue , mais de les maintenir dans un état de balancement et d'équilibre, de manière qu'ils croissent et décroissent toujours ensemble.

Maintenant , pour sortir de ces principes , qu'on peut qualifier d'abstraits , et dont l'immédiate application ne se fait peut-être pas sentir, je dis que l'éducation est la culture de l'homme; c'est le dévcl(j|)pemcnt de tout ce qui concourt à sou a. 3i

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existence; c'est l'apprentissage de la vie, et l'art de la rendre plus complète et plus heureuse. Or, dans ce sens, l'homme est élevé par les lois mêmes qui le font vivre , par les phénomènes que ces lois produisent en lui , par cette chaîne non interrompue de sensations et de mouvements qui lui sont propres : il est élevé par les impressions successives et continuelles qu'il reçoit des objets extérieurs, et dont celles même qui paraissent produites à son insu déterminent toujours, dans les modifications de son être, des changements plus ou moins remarquables.

Mais ce n'est pas encore là ce qu'on entend proprement par éducation. Ce mot désigne la partie de la culture humaine qui peut être soumise à l'art , et sur laquelle les circonstances dépendantes des hommes ont une influence certaine. Or, ces circonstances, qui peuvent être changées ou dirigées, embrassent la vie presque entière; elles s'étendent à nos rapports le moins appréciables; elles nous poursuivent jusque dans nos habitudes les plus intimes. Je veux dire que , directement ou indirectement , il est presque toujours possible d'altérer, de corriger, jusqu'à certain point , les relations de l'homme avec les objets qui l'environnent, ou d'affaiblir et de balancer les effets de ces relations : et quoique la nature se soit exclusivement réservé l'empire de quelques-unes; quoique ses déterminations soient, à quelques égards, absolument invincibles; quoi-

qu'il fût absurde de prétendre la contrarier, et que d'elle-même, peut-être sans aucune participation de notre part, elle sache nous former au rôle que son plan nous destine ; en un mot , quoique ses leçons, qui parlent à tous nos sens, doivent servir de règle pour celles que nous voulons nous donner à nous-mêmes, ou que nous recevons d'autrui; l'éducation, considérée comme un art, est incontestablement un art très-étendu; son action sur l'existence physique et morale de l'homme est à peu près indéfinie ; les progrès méthodiques dont il est susceptible sont absolument incalculables; et je n'hésite point d'assurer hardiment que nulle part encore l'expérience n'a montré, même de loin, tous les avantages qui peuvent en résulter pour le bonheur des individus, et pour la prospérité des grands corps sociaux, qui seuls en garantissent la durée.

L'homme est, dis -je, le disciple des forces vivantes qui l'animent, lesquelles produisent en lui des mouvements dont il est averti, tantôt par des sensations immédiates qui les accompagnent, tantôt par d'autres sensations plus éloignées ou moins distinctes, mais qui cependant dérivent de la même source. Il est également, et bien plus encore peut-être le disciple de tous les objets de la nature avec lesquels il peut avoir quelque relation, c'est-à-dire, qui peuvent agir sur ses organes. Mais le but immédiat de son éducation n'est autre chose que la connaissance de ces objets; ils

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en sont donc à la fois le terme et le moyen. II ne lui importe pas également de les connaître tous : plusieurs lui sont et lui resteront éternellement étrangers ; c'est sans inconvénient qu'ils lui restent inconnus : il n'éprouve de la part de quelques autres qu'une action faible ou passagère; des notions superficielles à leur égard lui suffisent. Les seuls qu'il ait besoin de connaître sous toutes leurs faces, sont ceux qui doivent renouveler fréquemment sur lui leurs impressions , ceux avec lesquels il se trouve dans un commerce constant, ceux dont les rencontres sont capables de lui causer des dommages sensibles, ou de lui procurer de notables avantages. Voilà sans doute la matière principale de ses observations et de ses études : mais aussi voilà ce que la nature met toujours soigneusement à sa portée, autant à peu près que ses besoins l'exigent.

L'art ne consiste pas à dédaigner et repousser les sages dispositions de la nature ; il consiste au contraire à les adopter avec choix, à les imiter avec adresse , à les combiner avec intelligence. De tous les objets dont l'homme doit vivre entouré, celui sans doute qu'il lui est le plus essentiel de bien connaître , avec lequel ses rapports sont les «plus étendus, et qui nécessairement influe le plus sur son existence ; c'est l'homme : c'est avec l'homme qu'il commerce sans cesse, depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui qui l'enlève de la scène du moiule. Susceptible de vivre dans

PUJîLIQUJï. 485 autrui et par autrui , cette qualité distinclive qui l'iucorpore, pour ainsi dire, avec toute son espèce, et qui fait la principale force de la chaîne sociale , lui défend de mener une vie isolée. S'il est perfectible, c'est par des communications de pensées; s'il est heureux, c'est par des communications de sentiments; et ses plus grands maux lui viennent des faux rapports qui s'établissent entre lui et ses semblables.

Cela posé, l'art de coexister convenablement avec eux est la partie fondamentale de l'éducation; et cet art, comme tous les autres, étant le fruit de l'exercice, ne s'apprend qu'au milieu des hommes. Chez les nations simples, il est presque le seul moyen de jouissances; chez les nations civilisées , il devient un besoin journalier et pressant; chez les peuples libres, il entre en quelque sorte dans les devoirs du citoyen. A toutes les époques de la vie du genre humain , sous toutes les institutions sociales , au fond des forêts et des déserts incultes , ou dans les campagpes fertilisées par le travail , sous le chaume des hameaux, ou dans le sein des grandes villes, l'homme ne s'élève point sans le concours des hommes : il serait absolument impropre à la plus importante de ses fonctions.

Mais peut -il s'établir de véritables relations morales entre l'enfance et les périodes de la vie qui s'en éloignent considérablement? La société de l'enfant et de l'homme fait, de l'adoles-

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cent et du vieillard, peut -elle être fondée sur l'union de ces ames, si dissemblables dans leurs goûts et dans leurs passions? Non, sans doute. L'enfant a besoin de son père pour le secourir et le défendre; il a besoin de sa mère pour le nourrir, pour le soigner, pour le soulager dans les continuelles infirmités du premier âge : mais les besoins de son cœur le portent vers les enfants comme lui; un doux penchant le fait sourire à leur aspect ; c'est avec eux qu'il aime à jouer ; c'est avec eux qu'il aime à se développer et vivre. Qu'y a-t-il de commun entre sa vie et celle des êtres dont il ne saurait partager les désirs, et qui ne peuvent plus s'associer à ses affections naissantes? Il semble qu'à l'entrée de la carrière,quand nous ne sommes pas en état de faire des choix raisonnés , l'instinct , par une espèce de plan machinal, nous rapproche, par préférence, des êtres qui peuvent faire route , et la terminer avec nous.

Mais il y a plus : l'instinct choisit ici comme l'instituteur le plus sage et le plus profond. Ce que nous apprenons des enfants de notre âge est d'une tout autre importance que ce que nous apprendrions des personnes plus expérimentées; ou plutôt, avec les premiers, nous nous élevons véritablement, nous acquérons des idées justes, la nature fait éclore dans nos cœurs tous les germes des sentiments droits , elle nous plie par degrés à toutes les habitudes de la morale ,

■AU moyen de la mutuelle indéjDendance où nous laisse encore l'ignorance des chimères du monde ; avec les autres, nous n'entendons que des choses au-dessus de notre intelligence, nous nous a-ccoutumons à recevoir sans examen , à répéter sans jugement des mots vagues, dépourvus pour nous de toute signification. Nos ames se glacent et se dessèchent dans un commerce qui ne leur inspire rien ; et , tandis que nous perdons un temps si précieux pour la culture de cette aimable qualité, qui, confondant notre existence avec celle de nos semblables , nous rend tout à la fois et plus habiles à les connaître, et plus propres à leur plaire, et plus susceptibles de goûter tout le charme des communications sociales , nous perdons également les plus irréparables occasions de développer en nous ces sentiments bienveillants et expansifs qui forment la base de toutes les vertus, et qui sont comme les garants de la fidélité des relations que la nature détermine, ou que les conventions établissent entre les hommes.

Ces réflexions, auxquelles je ne me permettrais pas d'attacher si long-temps votre attention, si je ne les croyais propres à répandre du jour sur l'importante matière qui s'agite maintenant, laquelle touche par tous les points aux vues métaphysiques les plus profondes et aux considéra lions morales les plus étendues ; ces réflexions , dis-je , nous ramènent à la nécessité de l'éducation publique, dont j'ai sommairement énoncé

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les motifs dans mon esquisse d'organisation du corps enseignant : elles me rajDprochent ainsi de l'objet particulier que je viens aujourd'hui vous soumettre, et qui, je pense, ne s'y trouvera point étranger.

Mais je sollicite encore un moment d'indulgence. Souffrez que je rappelle ici quelques idées générales, d'où je suis parti dans cette esquisse: elles se confondent, d'une part, avec ce que vous venez d'entendre , et de l'autre , se lient non moins naturellement à ce qui me reste à dire.

J'observe d'abord, en passant, que l'éducation publique , bien que la meilleure pour les hommes , bien que la seule propre à leur faire déployer toutes leurs forces, ne me paraît pas convenir également aux femmes. Les femmes y contracteraient peut-être des qualités qu'elles n'ont pas, et qu'on estime justement dans nous : mais ce ne serait qu'en perdant celles qui font leur plus grand charme, et, par conséquent, auxquelles tient leur bonheur. Elles doivent donc en général., à mon avis , être élevées sous les yeux maternels , ou du moins dans le sein de la vie domestique; et j'en ai dit les principales raisons. Je n'ajoute rien dans ce moment; mais je me propose de vous présenter, avant que votre travail se termine, quelques considérations particulières sur cet objet : j'y joindrai des vues pour amalgamer et fondre plus rapidement les habitudes des deux sexes dans l'esprit des nouvelles lois , et pour diriger

vers le patriotisme l'influence de celui des deux qui restera toujours en possession d'attacher un attrait puissant aux goûts qu'il inspire ou qu'il partage.

Mais de ce que l'éducation publique forme des hommes tels que l'éducation privée n'en forma jamais, il ne s'ensuit pas que la société soit en droit de la prescrire comme un devoir : de ce que la société doit recueillir les fruits de l'éducation de chaque citoyen, il ne s'ensuit pas qu'elle en doive faire elle-même les frais. Cette question rentre dans toutes celles de l'industrie. Qui doute que les succès de l'agriculture et du commerce n'intéressent le public ? cependant le public croirait-il pouvoir en diriger à son gré les entreprises , ou sera-t-il tenu d'en fournir les avances? Les travaux des arts ne se font-ils pas mieux pour lui - même sans son intervention ? Quel genre d'encouragement pourrait en perfectionner les procédés, en multiplier les chefs-d'oeuvre à l'égal des espérances, des libres calculs, ou même des spéculations jalouses de ceux qui les cultivent? Très-certainement il n'est pas de son intérêt de troubler les individus dans l'exercice de leurs forces et de leur intelligence , ni de vouloir leur tracer des règles , et les faire agir selon ses vues. Pour mener à la fortune , à la considération , il faut nécessairement que leurs travaux lui soient utiles ou agréables : les avantages qu'il en retire sont la mesure de ceux qu'on peut s'en promettre.

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Mais, indépendamment de ce motif, dont lu validité n'est plus contestable, je dis que la puissance publique n'a pas le droit de franchir, à l'égard des membres du corps social , les bornes de la surveillance contre l'injustice, et de la protection contre la violence ; et, par la même raison, ce qu'ils ont droit d'en attendre à leur tour se réduisant à la garantie de leur sûreté et de leur liberté personnelle, les seules choses qu'un être isolé ne puisse s'assurer par lui-même, elle ne peut exiger de chacun que les sacrifices nécessaires au maintien de la liberté et de la sûreté de tous. Au reste, ces sacrifices n'en méritent pas le nom , puisqu'ils sont de véritables avances publiques, destinées à consolider les droits et à protéger l'emploi des moyens que nous avons reçus de la nature. Je pourrais dire plus : car l'existence sociale tend à perfectionner , et perfectionne en effet tous les dons de cette même nature , qui semble ne nous avoir placés si loin de l'état auquel elle nous fait aspirer, que pour nous rendre les artisans de notre propre fortune , pour offrir un aliment éternel à l'insatiable activité qui nous dévore , et pour donner une extension presque indéfinie aux courts instants de la vie humaine, soit par les désirs qui la remplissent , soit par le but qu'elle peut atteindre.

Mais ceci se rapporte encore à un principe plus général. La société n'existe que par les individus; en conséquence, non-seulement elle doit exister

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pour eux, et consacrer, s'il le faut, à la défense de chacun , la force de tous , et les moyens qu'ils ont mis en communauté; mais elle doit surtout respecter elle-même cette existence particulière, la seule qui soit de la nature, la seule dont auciui intérêt ne puisse légitimer la violation. Elle doit la mettre religieusement à couvert des atteintes dont les passions audacieuses ou les erreurs publiques la menacent; elle doit, quand les unes ou les autres en ont altéré l'essence , la rétablir avec soin dans toute son intégrité, et lui fournir les moyens de se déployer, de s'étendre, de se multiplier, pour ainsi dire, sous toutes les formes, et dans tous les genres d'activité dont elle est susceptible. Il faut , sans doute , que les citoyens soient étroitement liés à l'intérêt national; mais ils ne peuvent l'être d'une manière durable que par leur intérêt propre. Chacun d'eux , en coexistant avec la nation, doit cependant rester dans sa sphère, et s'y mouvoir d'après les lois qu'il s'impose lui-même. Ainsi l'ordre social le plus parfait serait, si je ne me trompe, celui où le pouvoir public ne se ferait sentir aux individus que pour les maintenir réciproquement dans les limites de la justice, et dont la surveillance simple et facile, comme celle de l'intelligence universelle qui gouverne le monde , garderait presque le même caractère d'invisibilité.

Voilà des vérités également certaines sous lous les régimes, et dans tous les systèmes d'économie

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publique; mais elles le sont bien plus encore dans nos sociétés modernes, dont la propriété fait la base, et dont les passions que son esprit enfante deviennent le principal mobile. Les peuples chez lesquels le législateur avait fondé sur d'autres principes la durée de l'association, semblent, à l'inverse de nous, n'avoir existé que par elle et pour elle : la patrie n'était pas seulement le centre de ralliement des citoyens; c'était, en quelque sorte, la source de tout leur être, le seul point par lequel ils sentissent et goûtassent la vie. Tout devait être commun chez ces peuples; et les travaux, et les jeux, et les repas , et même les objets des affections les plus exclusives. Cette patrie, devant laquelle ils se dépouillaient de tous les droits de l'homme, leur devait, en dédommagement , une protection plus étendue , une satisfaction plus facile de leurs besoins, et des jouissances inconnues, qui devenaient d'autant plus vives, qu'étant peut-être entièrement factices, elles transportaient sans cesse l'ame hors de son assiette naturelle. C'est à quoi les lois de quelques hommes de génie avaient très-bien pourvu.

Quant à nous, il en est tout autrement. Nos institutions, et celles de nos voisins, se rapportent presque uniquement à la propriété. C'est par la propriété que nous tenons au système social : nos habitudes ont suivi la direction que ce ressort devait leur imprimer ; et la fortune publique s'est

fondée sur le libre développement des fortunes particulières. Il s'ensuit de là, que, parmi nous, tout ce que les individus peuvent faire par euxmêmes ne doit être fait que par eux , et que le gouvernement ne doit prendre sur lui que les entreprises dont l'exécution leur serait entièrement impossible.

En appliquant ce principe à l'éducation, il m'a paru qu'on devait la regarder, relativement aux maîtres, comme une simple branche d'industrie , et , relativement aux élèves , comme l'essai, la culture, et le premier développement de toutes les industries en général. Sous ces deux points de vue, elle se refuse également à l'influence active et directe du pouvoir public. L'expérience et la raison prouvent d'ailleurs , que moins la société se mêle de ce qu'elle doit livrer à la liberté des spéculations , et plus elle en recueille elle-même de fruits. L'intérêt, l'émulation, la direction de l'opinion publique, le besoin, tous les jours plus impérieux, d'obtenir ses suffrages , la certitude des avantages réels qui doivent en résulter, feront plus pour l'éducation des hommes que le système de lois et de règlements le mieux combiné dans cet objet. J'ai donc établi que, suivant la rigueur des principes, le législateur ne devait d'autre éducation au peuple que celle des lois elles-mêmes et d'une administration libre et sage.

Cependant, comme, d'un autre côté, tous les

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travaux utiles ont droit à des récompenses, et ceux qui peuvent le devenir, à des encouragements; comme l'ordre, la liberté, la prospérité publique, sont évidemment fondés sur les lumières; comme les besoins du peuple sont très-urgents à cet égard, et que ses habitudes ou ses préjugés exigent de vous de grandes considérations, je n'ai cru ni prudent, ni convenable de consacrer ces maximes sans les mitiger dans la pratique.

C'est là ce qui m'a conduit à considérer l'éducation, non- seulement comme un art particulier qu'il faut laisser perfectionner librement, ainsi que tous les autres, à raison de son importance ou des avantages qu'en retirent et ceux pour lesquels il s'exerce, et ceux dont il devient la profession, mais comme un art universel par son influence, qui fait la destinée des individus et des empires, et dont, par conséquent, il importe le plus de hâter les progrès. Dans cette vue, mais toujours voulant rester le plus près possible des principes ci-dessus établis, lesquels me paraissent tenir essentiellement à la nature de l'homme et de la société , je vous ai proposé de conserver encore , aux frais du public , des chaires de professeurs , des bourses, des emplacements de collèges ou d'écoles, pour en faire des primes d'encouragement, soit en faveur des hommes éclairés qui seront jugés propres à l'enseignement public, soit en faveur des jeunes élèves qui se seront distins;ués dans leurs différentes études. J'ai pensé qu'il

était important, surtout à cette époque, de multiplier les centres de lumières, et de rapprocher ainsi l'instruction de tous les citoyens ; mais j'ai cru qu'il valait mieux la faire payer, du moins en partie, immédiatement par ceux mêmes qui vont la chercher, et dans le moment où ils la recueillent , que par ceux qui n'en partagent pas directement les avantages, et sous la forme d'une imposition , qu'ils peuvent regarder comme trèsiniquement répartie. J'ai cru, en outre, que le vrai moyen d'exciter l'émulation du maître et du disciple , était d'attacher la progression du salaire de l'un au perfectionnement de sa méthode, et de faire sentir journellement à l'autre la nécessité de se rendre profitables des leçons qui ne seront pas entièrement gratuites.

Quoique ce système soit fondé sur d'autres motifs que sur votre esprit général d'économie , il produirait cependant avant peu quelques diminutions de dépense, assez considérables peut-être; mais ce n'est pas de cela qu'il doit être ici question. Ces économies vous paraîtraient sans doute mesquines et méprisables, si elles n'étaient liées à des mesures utiles, grandes, et, j'ose le dire, véritablement politiques; car voilà surtout comment le législateur peut être économe ; voilà aussi comment il doit être libéral, quelquefois toucher presqu'à la prodigalité.

C'est en effet , messieurs , dans les mêmes vues, et d'après les mêmes principes, que je viens vous

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proposer un établissement pour lequel je sollicile toute la magnificence nationale.

L'objet de cet établissement est de procurer à l'élite de la jeunesse française les moyens de terminer une éducation dont le complément exige, dans l'état actuel, le concours des circonstances les plus rares et des secours les plus étendus. Son enceinte renfermerait une immense collection des produits de la nature, des chefs-d'œuvre du génie dans les sciences ou dans les arts, des machines par lesquelles leurs découvertes se démontrent ou leurs travaux s'exécutent. Cent élèves envoyés par tous les départements , d'après des formes prescrites , y seraient entretenus aux frais de la nation, chacun pour un temps déterminé : là se trouveraient réunis, en vertu des incorruptibles suffrages de l'opinion publique , les philosophes , les gens de lettres , les savants , les artistes les plus célèbres que la France a vu naître dans son sein, ou qu'elle s'est appropriés par une généreuse adoption. Tout ce qui peut faire éclore, agrandir, développer les facultés intellectuelles, y serait enseigné par eux, dans un esprit, et d'après une méthode générale, applicable à tous les genres , et que la concentration de tant de lumières, leur influence réciproque, et le caractère même de l'institution, rendraient de jour en jour plus parfaite; ou plutôt l'enseignement de la méthode formerait la base, et serait le but le plus essentiel du Lycée national ( car tel est le nom

PUBLIQUK.

que je donne à cette école , dépositaire des pins riches espérances de la nation ) ; c'est-à-dire que l'art de diriger l'entendement dans la recherche de la vérité, ou de l'appliquer aux différents objets de nos études , doit être regardé comme la partie fondamentale des vues que je me propose. Il s'agit de cultiver l'instrument universel; cet instrument dont le plus ou moins de perfection fixe la place des individus, et, par eux, celle des empires dans la scène du monde. Il s'agit de former des hommes propres à tout, qui puissent également ou discuter les lois au milieu des représentants du peuple, ou tenir les rênes de l'état, ou doter les sciences de nouvelles découvertes, ou porter dans les arts le seul génie vraiment inventif, puisque lui seul nous met sur la route des inventeurs. Il s'agit de créer ou de perfectionner, pour le secours de l'esprit, des télescopes et des leviers semblables à ceux que l'optique et la mécanique ont créés pour le secours des yeux et des mains , et de les rendre également propres à lui soumettre tous les objets sur lesquels il peut vouloir diriger son attention. L'enseignement de cet art demande une chaire particulière, et cette chaire un esprit capable de communiquer son impulsion à tous les autres professeurs; car leurs leçons, quelque diverses qu'elles paraissent , ne doivent être qu'un développement expérimental de ses principes, abstraits et généraux par leur essence; elles doivent en 2. 3^

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(jffrir l'application usuelle sous toutes les formes, et contribuer à les rendre plus nettes, plus ineffaçables, plus familières aux élèves, par cet exercice contiiuiel et varié, ou même répandre sur elles toutes les nouvelles lumières dont la pratique des sciences et des arts peut les enrichir.

Pour sentir l'importance et les avantages d'un pareil établissement, il suffi^ d'un petit nombre de réflexions.

Les hommes reçoivent de la nature les instruments nécessaires à la satisfaction de leurs besoins. Les différents âges de l'espèce humaine produisent des caractères et des esprits qui s'adaptent sans peine aux événements; les événements eux-mêmes les façonnent bientôt à leur guise; et, s'il est généralement vrai que les circonstances ne manquent jamais aux hommes pris en masse, il l'est encore plus que les hommes, considérés individuellement, ne manquent jamais aux circonstances. Cette prodigalité des dons de la nature , cette sagesse surtout , qui semble en avoir calculé le genre et la proportion, se manifestent également sous toutes les latitudes et dans tous les climats de la terre. Chaque pays exige dans ses habitants certaines qualités particulières; ces qualités naissent avec eux, ou se forment rapidement par l'influence des causes physiques et par les habitudes qu'elles entraînent. On croirait que tout est prévu pour toutes les époques, pour tous les cas, pour toutes les localités particulières;

il est certain, du moins, que nnlle part la jDerfectibilité de l'homme ne se refuse à ses besoins, et, qu'à moins que la société ne la paralyse par de perverses institutions, elle est susceptible partout, non des mêmes progrès, mais d'un accroissement qui n'y laisse rien à désirer pour celui du bonheur.

Tous les climats produisent donc des liommes , et nul climat ne les dégrade. Il suffit, pour qu'ils restent tels , c'est-à-dire pour qu'ils restent hommes, qu'un régime social absurde ne les transforme point en des animaux stupides ou féroces : il suffit , pour y donner à la nature humaine une grande existence morale, que les lois et les gouvernements tendent à lui faire sentir sa force, à l'encourager dans ses tentatives, à l'exalter par ses succès.

Mais, quoique sa perfectibilité, prise dans ce sens général , soit commune à tous les hommes , il y a des différences notables entre les habitants des diverses parties du globe. Dans chacune de ces parties, il y en a de peuple à peuple ; et, sur le territoire du même empire, les provinces, les villes les plus voisines, souvent même les hameaux qui se touchent, ne se ressemblent pas. En vain sommes -nous soumis aux mêmes lois, régis par le même gouvernement; en vain parlons-nous la même langue, l'action de ces causes si puissantes ne saurait effacer entièrement le caractère que les causes physiques propres à chaque local nous

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impriment; et nous conservons, au milieu de tous les froissements de la société, ces traits originels et distinctifs, comme les animaux transportés dans nos ménageries , ou les plantes que l'art fait vivre dans l'exil de nos jardins.

L'Europe , que des hasards heureux ont arrachée d'assez bonne heure à la barbarie , ïiqais que des hasards moins favorables retiennent encore dans un état de civilisation très-incomplet et tthsinégal; l'Europe, qui d'ailleurs renferme dans son sein presque tous les sols et tous les climats, offre à l'observation, par l'effet de cette double circonstance, des exemples de presque tous les faits relatifs à l'homme, et, notamment, une foule de variétés dans le génie des nations dont elle est couverte. Depuis le pôle boréal jusqu'au détroit qui la sépare de l'Afrique, parcourez, dans votre pensée, la chaîne non interrompue de ces nations si différentes les unes des autres , et qui le seraient encore bien davantage, sans le commerce continuel qui les mêle, et sans les émigrations qui les confondent. Sur cette immense surface , quel séjour fortuné, quel sol favorisé du ciel arrêtera vos regards ? sur quelle région , sur quel peuple la nature a-t-elle versé tous ses présents, et, s'il est permis de parler de la sqrte, toutes ses préférences ?

Mon intention n'est point, messieurs, de faire l'éloge du beau pays dont nous avons l'immortel honneur de rédiger les premières lois. Mais, sans

PUBLIQUE. 5oi

sortir de inoti sujet, je crois pouvoir dire qu'il n'en est point de plus fertile en grands talents dans tous les genres, en esprits flexibles et sûrs, hardis et mesurés, fermes et sagaces, propres aux sciences sévères autant, et plus peut-être, qu'aux arts d'agrément, et capables, malgré leur mobilité précieuse, d'une opiniâtreté d'attention qui paraît incompatible avec la légèreté dont on a long-temps accusé le caractère national, ou qui présage du moins que nous cesserons bienstôt de mériter ce Reproche , sous le régime grave que la conservation de la liberté nous commande. Nos chefs-d'œuvre multipliés ou reproduits vont porter en tous lieux les attestations vivantes du génie français. A la gloire des arts et des lettres , pour laquelle le dernier siècle et le commencement de celui-ci ne laissaient rien à désirer, s'est jointe la gloire plus durable et plus influente de la philosophie et des progrès de la raison. Notre langue, enrichie par nos poètes, agrandie par quelques hommes éloquents, assouplie par une foule d'écrivains industrieux, a contracté, dans les méditations de quelques esprits analytiques, inie marche rigoureuse et une précision qui mettent enfin la vérité, pour ainsi dire, aux ordres de l'entendement humain. Devenue la langue commune des hommes cultivés de l'Europe, elle ne nous a procuré long-temps qu'une vaine primauté: maintenant , l'empire littéraire qu'elle nous conserve, et les lumières quelle ne cesse de répan-

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dre, agissent de concert pour assurer les salutaires effets du grand exemj3le dont tous les peuples opprimés nous seront redevables.

Ce n'est pas seulement à son heureux climat , aux impressions variées qui s'y recueillent par tous les sens , c'est encore à cette même langue , dont les écrits vont secouer le flambeau d'une vie nouvelle sur les campagnes les plus reculées, que la France doit sa fécondité singulière en hommes propres à tout. La grande action des langues anciennes s'exerçait par la parole ; celle des langues modernes s'exerce par les livres. Les 'premières, vivifiées par des accents pleins de passion , par une prosodie qui se prétait à tous les effets, et même par une sorte d'intonation musicale, dont on ne retrouve plus aucun vestige, même dans notre poésie , étaient surtout faites pour maîtriser le cœur par les sons et les images; pour mouvoir une grande multitude au gré de l'orateur qu'on suivait avidement des yeux et des oreilles; pour causer de profondes émotions ou propager l'ivresse contagieuse de l'enthousiasme. Les autres , peu susceptibles des grands mouvements de l'éloquence, sont douées, en revanche, de plus de clarté, de plus de précision; emploient des procédés plus sûrs , des formes plus méthodiques; et gagnent en véritable lumière ce qu'elles perdent en éclat de couleur, en séduction d'harmonie. Parlées, elles laissent presque toujours les auditeurs indécis et froids; écrites, elles s'cmpa-

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rent lentement de la raison, et gravent dans l'esprit une conviction durable.

De toutes les langues modernes, la française est celle qui mérite le plus et ces reproches et ces éloges. Si elle règne maintenant chez les peuples les plus éclairés , c'est à ses livres qu'elle le doit , à ses livres qui sont devenus les principaux instituteurs du genre humain ; et malgré la vigilance et les efforts du despotisme, la France n'est point restée étrangère aux bienfaits de cette langue, perfectionnée par des sages, et qui sans doute peut un jour contribuer à les reproduire.

Heureusement organisés par la nature, et préparés aux développements d'une éducation philosophique par quelques ouvrages répandus en tous lieux, mais plus encore peut-être par la tournure que ces mêmes ouvrages ont donnée aux habitudes publiques, une foule de bons esprits existent dans les différentes parties de l'empire. Il fallait que de grands changements politiques vinssent les tirer de leur léthargie ; il faut aujourd'hui que des encouragements, dispensés avec sagesse, les soutiennent dans leurs efforts, et leur fournissent les moyens d'achever leur propre culture. 11 faut les mettre en état d'enrichir la patrie de grands et d'utiles travaux, en se procurant à eux-mêmes un accroissement d'existence, de bonheur, et peut-être une gloire éternelle. Quelle moisson plus riche à préparer! quelle mine plus précieuse à mettre en valeur!

5o6 SUR L É l) Il C ,V ï J () N

sur ce point) qu'aux individus qui l'ont déjà servie, ou qui donnent des preuves non équivoques de leur aptitude à la servir un jour, s'empare avidement de ce précieux héritage , dont la fertilisation doit être regardée comme le plus impérieux de ses devoirs, le plus sage de ses calculs, la plus économique de ses avances. Il faut surtout que d'un centre commun où toutes les lumières seront réunies, de ce véritable sanctuaire du feu sacré , dont la garde sera commise au génie créateur et conservateur, jaillissent des étincelles propres à le répandre en tous lieux , à dissiper les ténèbres de l'ignorance, à faire pâlir les clartés mensongères du faux savoir, en un mot, à changer le cours de l'opinion publique dans sa source même, qui est l'éducation, et réformer l'ensemble des mœurs nationales par la réforme des procédés et des habitudes de l'esprit.

L'effet le plus immédiat de l'établissement que je propose, sera de donner un grand mouvement à toutes les écoles, de mettre à leur place un grand nombre dliommes qui n'y sont pas, d'en faire éclore sur-le-champ un nombre beaucoup plus considérable, également propres, les uns à reculer les bornes des sciences, les autres à porter dans les arts l'invention qui les enrichit , presque tous à remplir honorablement les différents emplois de la société.

Cette es[)érance n'est point une chimère.

puBLiQUj;. 507

Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup (l'œil sur l'iiistoire des peuples, ou des siècles les plus fertiles en grands hommes, et sur l'histoire particulière de ces grands hommes euxinémes, surtout lorsque les circonstances qui les ont formés s'y trouvent peintes avec exactitude. Pour sentir tous les avantages qu'en peut recueillir la famille sociale , et par suite la grande famille du genre humain , l'imitatrice de tous nos efforts, ou l'héritière de tous nos succès, il suffit encore d'arrêter un instant nos regards sur les siècles de prospérité, de gloire et de vertus, dont les ajtmales du monde nous ont conservé le tableau. Quelques esprits transcendants, et quelques ames grandes et fortes, n'y changent-ils pas la face des empires? Si telle nation s'est illustrée par une suite de victoires, c'est souvent à un seul homme qu'elle le doit : c'est sous lui qu'elle a contracté des habitudes qui sont devenues la source de . ses triomphes. Le génie d'un législateur transforme une horde obscure en un peuple respectable : les méditations d'un sage créent la philosophie , et ses disciples éclairent l'univers. Chez les Grecs, on avait remarqué que s'il naissait dans une ville ou dans un territoire quelque homme extraordhiaire, sa réputation lui donnait bientôt des émules , et ses leçons ou ses exemples , des successeurs. Plusieurs des anciens croyaient que tous les phénomènes du monde moral sont des espèces de germes qui tendent à croître et

5o8 - SDJl l'É !) U G ATJ OiN-

se développer, comme les semences de tout ce que la nature fait végéter ou vivre.

Quoi qu'il en soit de cette opinion par laquelle ils cherchaient à se rendre raison d'un fait, ce fait est certain. Il est certain d'ailleurs que la liste des hommes véritablement grands est trèsbornée, même dans les époques les plus brillantes, et chez les nations les plus favorisées de la fortune. Or, les circonstances par lesquelles ils peuvent se multiplier ne sont pas inconnues : ces circonstances sont susceptibles de se reproduire par de sages institutions , où la puissance de la loi seconderait les bienfaits de la nature, et les faveurs quelquefois exclusives du hasard. Et maintenant qui nous dira combien la plus faible augmentation dans le nombre des hommes supérieurs doit amener de chances nouvelles et favorables ? quel mouvement inconnu leur passage sur le théâtre du monde doit imprimer à l'émulation particulière, à l'esprit public, au perfectionnement de l'espèce humaine? Encore une fois , quelques têtes de moins , et toutes les données de l'histoire seraient entièrement changées; quelques têtes de plus, et les promesses de l'avenir deviennent incalculables.

Mais il ne s'agit pas tant ici de créer une grande quantité d'esprits de la première classe, que de lépandre en tous lieux, par leur moyen, les véritables procédés philosophiques , et les habitudes du bon sens. Peu d'hommes sont capables d'em-

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lirasser tous les objets, et de se cultiver pour tous les genres : mais il n'en est point qui ne soient propres à beaucoup plus de choses qu'on, ne pense. Dans l'imperfection de notre éducation présente, chacun trouve encore un rôle qui lui convient, lorsqu'il n'est pas trop contrarié ])ar les erreurs des lois, ou par ses erreurs particulières. Dans un système fondé sur la raison , les esprits s'égaliseraient presque entièrement, non sans doute relativement à la somme de l instruction, à la masse des idées; mais par l'effet de cette droiture et de cette justesse qui s'appliquent à tout , par l'effet de l'aptitude universelle. La grande différence d'homme à homme s'effacerait bientôt à cet égard, après avoir disparu tout à coup dans les rapports civils et politiques. L'on verrait les lumières suivre la même pente et prendre le même niveau que les richesses ou les distinctions; et ce nouveau genre d'égalité, tel du moins que le permet la nature, constaterait en grand l'opinion de l'illustre Vernlam, qui , de cette hauteur où ses immortels écrits l'aviâient placé si loin des autres hommes, convenait avec candeur qu'il devait tous ses succès à la méthode, à cette méthode qu'il avait créée, et dont il donnait et les premières leçons et les premiers exemples; laquelle, selon lui, pouvait combler, à peu de chose près, les intervalles qui séparent les esprits les plus distants en apparence. Methodua ferc exœquat ingénia.

5lO SUK L'jiDUCATION

De semblables propositions, j'en conviens, ne sont jamais vraies dans un sens absolu, et leur généralité même indique les restrictions et les exceptions qu'elles exigent. Mais dans les circonstances ordinaires , et pour l'ensemble des hommes, leur certitude est assez constante pour ne laisser aucun prétexte au découragement , et pour couvrir d'un opprobre ineffaçable les législateurs qui n'ont pas su donner à l'existence d'un peuple quelconque l'extension morale que les lois éternelles destinent à tous, presque indifféremment.

Tel est aussi le point essentiel vers lequel se dirigent mes vues dans l'établissement projeté du Lycée na^ànal. Destiné à compléter l'éducation d'une jeunesse choisie par l'apprentissage raisonné de ce qu'on peut appeler l'art universel, cette école encyclopédique embrasse sommairement toutes les connaissances humaines; mais c'est surtout en allumant le flambeau qui les éclaire , en donnant à l'instrument qui les crée ou les perfectionne, toute la perfection que luimême il peut atteindre.

La chaire de méthode en sera donc la base : les autres chaires s'y rapporteront comme à leur centre commun; elles lui resteront subordonnées, comme à leur régulateur; et leurs leçons développeront par des exemples variés et pratiques ce qu'elle aura renfermé dans des maximes plus abstraites , plus générales.

L'art de raisonner on de conduire soîi esprit,

PUBLIQUE. 5l r

n'est autre chose que l'art de bien voir, de bien entendre, de sentir juste. Relativement aux objets de première nécessité , la nature nous apprend cet art, sans que nous y songions, et, pour ainsi dire , malgré nous. Le châtiment est si près de l'erreur, que l'erreur se corrige bientôt d'elle-même. Des sensations pénibles nous avertissent que nous avons mai jugé : des sensations agréables les remplacent, quand nous parvenons à juger mieux, et ne les remplacent qu'alors.

Il est aisé de voir pourquoi nous devons multiplier les essais jusqu'à ce que nous ayons atteint ce but. Mais , pour cela , nous suivons une route déterminée, nous employons des procédés constants. L'observation nous apprend que cette route, la seule bonne, est toujours la même, que ces procédés se ressemblent dans tous les cas : c'est ce que nous appelons la méthode de la nature; et la logique consiste à savoir l'imiter au moyen de certaines règles qu'on se trace, ou plutôt d'après la connaissance exacte de celles c|ue nous avons suivies presque automatiquement dans les circonstances les plus simples où nous avons raisonné juste.

Dans les circonstances plus compliquée , dans celles surtout où les faux jugements n'entraînent pas avec eux leur punition , l'erreur devient d'autant plus facile, que des passions étrangères, et le besoin d'aller promptement aux résultats , nous portent à juger avec une précipitation funeste.

'5 r 9. s lj R l' É D U C A T [ (J N

Cette disposition de l'esprit, singulièrement accrue par les habitudes sociales, doit être considérée comme la principale source de ses écarts, et de tous les maux qu'ils enfantent. Le but d'une bonne éducation sera donc toujours d'en corriger les effets , de l'étouffer , s'il est possible , dans son berceau, ou de lui substituer des dispositions toutes contraires, c'est-à-dire, de nous accoutumer à mettre dans tous nos jugements la iTiéme circonspection que la nature nous fait apporter dans ceux qui paraissent son ouvrage.

Les objets au milieu desquels nous sommes placés, ou plutôt avec qui nous pouvons avoir des rapports , sont les seuls qu'il nous importe de connaître; et l'arbitre suprême de notre destinée nous a donné tout ce qu'il faut pour acquérir cette connaissance.

Tout objet que nous voulons étudier est un problème à résoudre : tout problème à résoudre n'est qu'un objet qu'il s'agit d'étudier dans chacune de ses parties, dans son ensemble, et dans ses relations avec ceux qui nous sont déjà connus. Pour cela, il faut, en quelque sorte, le démontrer pièce à pièce, le remonter de la même manière, et le mettre à côté de ce qui doit lui servir de terme de comparaison. Une idée s'analyse comme un corps physique se décompose et se recompose. Nous ne sommes les maîtres d'iuie idée, ou même elle n'existe véritablement , qu'après cette opération; mais alors aussi quand nous venons à

l'énoncer, nous savons avec exactitude ce que nous voulons dire; et si la manière dont elle est exprimée reproduit fidèlement le travail qui s'est fait dans notre esprit pour nous en rendre compte , nous ne portons dans l'esprit des autres que des images nettes et précises.

Plusieurs objets placés à côté les uns des autres se ressemblent ou diffèrent ; nous les classons par leurs analogies ou leurs dissemblances : les qualités communes qui les réunissent, ou les qualités distinctives qui les séparent , nous servent également à les enchaîner dans un ordre qui soulage la mémoire, rend leur rappel plus facile, et simplifie leur étude ultérieure, ou leur emploi, soit pour de nouvelles découvertes, soit pour l'étude de nouveaux objets. Cet acte de l'intelligence s'appelle généralisation. Les généralités sont bonnes, quand elles n'expriment véritablement que les qualités ou les faits, communs aux objets qu'elles embrassent.

La marche est absolument la même pour les idées. Les idées particulières se. rallient entre elles par des rapports communs. L'énoncé de ces rapports forme ce qu'on appelle une idée générale; et lorsqu'ils sont réels et bien déterminés , elle est exacte et précise.

Un objet connu nous sert de base et de moyen pour en étudier d'autres. Par gradations succès-sives, nous marchons des objets les plus simples ou les plus faciles à Qonnaître jusqu'aux plus 2. 33

complexes, ou dont letiule offre le plus de difficultés. Si la chaîne qui les lie ne souffre aucune interruption, s'ils s'éclairent et se démontrent l'un par l'autre , s'ils vont tous se rallier à un chef ou à quelques chefs principaux , leur ensemble forme une série de connaissances incontestables, et leurs différents points de ralliement, des résultats aussi certains, et d'une application féconde.

> Nous partons d'une ou de plusieurs idées bien déterminées et bien précises, pour arriver par degrés à d'autres qui ne le sont pas encore. Le connu nous sert d'instrument pour découvrir l'inconnu , et de point de comparaison, de modèle, de preuve pour l'apprécier. De ces idées particulières, nous tirons des axiomes qui, d'abord, n'en comprennent qu'un petit nombre; mais dont la sphère s'agrandit progressivement, ou qui plutôt vont se confondre dans d'autres axiomes moins circonscrits et moins bornés ; lesquels , à leur tour, se rangent sous les plus étendus et les plus généraux.

Toutes les fois que celte échelle est formée de degrés continus, sans interruption, sans lacune; toutes les fois qu'on n'admet pour évident que ce qu'on a considéré sous toutes les faces, et qu'on n'enchaîne l'un ,à l'autre que les objets qui se rapportent évidemment , l'on peut être sûr d'avoir suivi la véritable marche analytique, ou la méthode de la nature.

Mais les opérations de l'esprit ont besoin d'être

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représentées par des signes : sa route a besoin d'être marquée par des espèces de pierres numéraires. Le raisonnement ne se forme qu'au moment même où ses termes sont exprimés dans une langue quelconque ; et nous ne sommes certains d'avoir bien raisonné , que lorsque nous avons, par ce moyen, conservé l'empreinte de tous nos pas; c'est-à-dire, lorsque chaque membre de nos idées, et les points de contact par les- ' quels elles s'enchaînent, ont été signalés avec la plus sévère exactitude.

Sous un autre aspect , l'art de raisonner et l'art de parler sont donc une seule et même chose ( par art de parler, il faut entendre ici celui de fixer les idées par des signes j : |a nature nous en inspire les procédés, non-seulement pour communiquer avec nos semblables , mais aussi pour nous aider à discuter avec nous-mêmes, pour nous servir de guides dans tous nos jugements. C'est bien encore là sa méthode, puisque c'est très-certainement celle de la raison.

Pour connaître les procédés de l'esprit, il faut donc suivre pas à pas la formation du langage ; pour les rendre plus parfaits , il faut apprendre à le perfectionner lui-même , toujours d'après les lois que la nature lui trace , et selon la direction qu'elle lui imprime. Voilà ce qui faisait dire à l'abbé de Condillac, que les langues sont des méthodes analytiques, et toutes les méthodes analytiques de véritables langues. Cette vérité

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fondamentale, qu'il a développée le premier dani^ toute son élendue, ouvre une nouvelle route à l'étude de l'entendement humain , et jette nn jour singulier sur l'organisation systématique de nos connaissances.

Il résulte donc, de tout ce qui précède, que la nature nous fait suivre une certaine marche dans dans nos jugements les plus faciles à rectifier, soit par la simplicité des objets sur lesquels ils se forment,- soit par leur importance, qui nous y ramène jusqu'au moment de la conviction; que cette marche est nécessairement bonne , et la seule bonne ; que de sa connaissance dépend celle des principes du raisonnement; qu'en la prenant pour modèle et pour règle , on peut le ramener de tous ses écarts, lui donner toute la rectitude dont il est susceptible , et préparer à l'esprit de l'homme des triomphes qu'on ne soupçonne même pas ; qu'enfin tout cet artifice consiste dans la juste appréciation des signes de nos idées , dans leur parfaite exactitude , dans leur enchaînement naturel, ou dans la bonne organisation du langage et dans la précision des termes.

Cela posé , l'étude de la grammaire universelle doit être inséparable de celle de la méthode universelle; et même, à proprement parler, elles ne .sont qu'une seule et même étude. Aussi, messieurs, vais-je vous proposer de confier leur enseignement aux mêmes professeurs, à qui vous indiquerez parlà le point de vue sous lequel vous considérez

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leurs travaux , l'esprit philosophique qui doit les animer, et le but où vous les faites tendre.

Mais il ne suffit pas, pour familiariser les élèves avec la bonne méthode , de leur en donner des notions théoriques et générales, il faut encore leur en montrer l'application pratique dans l'étude des sciences et des arts ; il faut leur faire voir que les objets peuvent être très -divers, mais que c'est toujours le même instrument analytique, toujours la même manière de s'en servir. Par là, non-seulement ils le connaîtront mieux , mais ils apprendront à le manier avec plus de justesse et de facilité, dans tous les cas; et, chemin faisant, ils acquerront beaucoup d'idées nouvelles , qui ne peuvent que multiplier pour eux les données et les moyens d'instruction.

Car chaque science a son genre d'idées propres, chaque art, ses procédés et son mode d'action, soit sur la nature, soit sur l'homme lui-même. Tout individu bien organisé recueille donc dans leur étude , ou dans l'examen réfléchi de leurs travaux, une foule d'impressions d'où résultent, même pour une tète médiocrement active, des combinaisons sans nombre. Outre cela, tous les arts et toutes les sciences sont liés par des rapports plus ou moins sensibles : la même chaîne les embrasse, ou plutôt ils forment séparément des chaînes particulières , entre lesquelles il s'établit de fréquentes communications, et qui vont toutes s'attacher au même anneau principal. ïo-

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talement distincts, dans un sens, ils se rapprochent singulièrement dans l'autre; certaines lois les séparent, mais certaines lois les réunissent. Ils se donnent la main, ils s'éclairent mutuellement, ils ont des vues et des principes communs.

Et c'est sous ce dernier rapport que le Lycée national, pour remplir son objet, doit être une école encyclopédique. Ce n'est pas à dire qu'il faille y créer des chaires de tout ce qui peut être enseigné , y faire soutenir des thèses de tout ce qui peut être su^ de omni scibili, comme dans les écoles du quinzième siècle ; mais les grandes iriventions de l'intelligence et de l'industrie humaine doivent s'y démontrer 'sommairement, et dans leurs ramifications principales.

Ces procédés analytiques du raisonnement , auxquels je crois si nécessaire de ramener l'espèce humaine, déplaisent fort, je l'avoue, aux esprits superficiels que la moindre attention fatigue, et à ces dogmatiques si tranchants, qui, jugeant de tout sans avoir réfléchi sur rien, épouvantent à chaque pas l'homme sage de leurs intrépides certitudes. Les uns et les autres pensent avoir suffisamment réfuté les vues de ce genre qui leur sont offertes , en les traitant d'idées abstraites, ou métaphysiques : mais ils ne savent pas plus la valeur des mots dont ils se servent, que l'utilité du flambeau qu'ils rejettent; etcomuie ses premiers effets seraient de leur apprendre à n'employer aiicime expression vague, cVsl pré-

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cisément parce qu'il leur est tout-à-fail étranger, qu'ils en parlent, comme de tout le reste, sans savoir ce qu'ils disent, ou même ce qu'ils veulent dire.

A proprement parler, la métaphysique est le seul guide de l'homme : sans elle , il n'éprouverait que des sensations isolées; il ne les comparerait jamais ; il ne tirerait aucun résultat de leur comparaison. La métaphysique de Locke, d'Helvétius, de Bonnet, de Condillac, n'est que l'art de juger, dont la nature nous enseigne elle-même les éléments. Toutes les fois que nous comparons et concluons, nous faisons de la métaphysique: nous en faisons lorsque, de plusieurs faits épars, nous composons des notions générales ; que de certaines observations individuelles , nous tirons des règles ou des principes : c'est de la métaphysique que l'art de cultiver un champ, d'élever un troupeau, de construire une chaumière, en un mot, de pourvoir au moindre de nos besoins, et c'est d'elle seule que le genre humain peut attendre l'agrandissement de son existence , sa perfection et son bonheur.

Vous ne l'ignorez pas, messieurs, vous dont les grands travaux ont été préparés par cette méthode créatrice ; vous qui faites recueillir au peuple français le fruit des lumières qu'elle a répandues; vous qui, tant de fois, avez pu remarquer, par des exemples frappants et pris dans vos délibérations mêmes, quelle marche ferme et

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siîre elle donne aux esprits qui savent se la rendre familière, comme, tour à tour, elle prête des ailes au génie pour s'élancer sur des mers inconnues, ou le fixe au rivage, telle qu'une ancre immobile et conservatrice; comme, au contraire, son oubli porte le désordre, la confusion , le vague, l'inconséquence , dans les discours les plus étudiés d'ailleurs ; comme en nourrissant ce torrent de paroles, dont la facilité d'improviser inonde les assemblées délibérantes , il ne devient pas moins l'opprobre de l'éloquence, que le fléau de la raison.

D'autres personnes , partant de ce point que l'art de raisonner réduit à ses termes les plus simples ne fournit que des procédés dont la nature , sans aucun maître, leur a souvent inspiré l'usage, se récrient sur la puérile précaution d'enseigner à grands frais aux hommes ce qu'ils font sans peine et d'eux-mêmes, et de mettre tant d'appareil à cette méthode philosophique, qui n'est, au fond , que du bon sens. Quoi, disent-elles d'un air dédaigneux, n'est-ce donc que cela? Non vraiment: c'est du bon sens , et voilà tout. Mais que pourrait-il y avoir de plus dans une bonne direction de votre esprit? On se borne, j'en conviens, à vous montrer ce que vous avez fait, d'instinct, quand vous avez raisonné juste; mais on vous donne aussi les moyens d'éviter ce que vous avez fait plus d'une fois, sans doute, quand vous avez raisonné faux. Il ne vous suffit pas d'avoir jugé

PUBLIQUE. Sa r

sainement de quelques objets , il faut apprendre à juger ainsi de tout : il faut vous tracer des règles pour atteindre sans cesse le degré de certitude que chaque matière comporte : il faut vous habituer à parcourir, le fil en main, les labyrinthes les plus embarrassés, pour en arracher de vive force , au grand jour, les fantômes mons- ^ trueux qui les peuplent ; c'est-à-dire , les erreurs cpi? s'y cachent, et qui, du fond de ces repaires, Iraviàllent les imaginations.

Si i;et art est si facile, pourquoi les fruits en sont-il.'. si rares ? Toutes les fois que l'homme embrasse des chimères , n'est-ce pas pour avoir déciaigiie ce guide? n'est-ce pas du moins pour l'avoir méconnu? Or, qui pourrait entreprendre de nier les écarts absurdes , les préjugés ridicules , les déplorables folies où les esprits, même les plus sages, sont tombés dans tous les temps, et tombent encore chaque jour? Ah! pour trouver amplement de quoi gémir sur cette disproportion qui paraît exister entre l'exercice de nos facultés rationnelles et celui de nos autres facultés actives, on n'a pas besoin d'aller chercher les exemples loin de soi!

Un lycée , tel que je le projette , ne peut être exécuté que dans une grande ville. Là seulement .se trouvent rassemblés tous les instruments et tous les objets de nos études : de riches bibliothèques, des collections de ce que la nature offre de plus curieux , et de ce que l'art a créé de plus

àll s un l'i£J)IJ CATION

extraordinaire, de |)lus grand ou de plus utile; à côté des excès effrénés du luxe, et comnie pour en expier le délire, une foule de précieux monuments des arts ; des théâtres perfectionnés par le génie de quelques poètes sublimes , et par le goût d'un public éclairé; la réunion des philosophes, des savants, des littérateurs, des artistes les plus célèbres , qui sont venus eux-mêmes y chercher tous les éléments de leur instruction, et dans le commerce desquels l'on puise un grand nombre d'idées et de connaissances, que la lecture seule des livres ne donne jamais.

Indépendamment de ces secours, dont il serait très-superflu de vouloir faire remarquer l'importance, c'est dans les grandes villes que le concours de tous les peuples nous présente l'homme sous toutes ses formes extérieures; c[ue le conflit de tous les préjugés les détruit ou les mitigé les uns par les autres , et les force à se transformer en une raison universelle ; que la lutte de tous les intérêts, de toutes les passions, développe tous les talents, dévoile, dans le cœur humain, de nouveaux replis, dont l'étude est indispensable à quiconque veut le bien connaître, et suggère de nouvelles combinaisons au moraliste qui le peint, au penseur qui le calcule, à l'orateur, au poète, à l'artiste qui cherche à l'émouvoir, ou veut en reproduire les émotions, au législateur qui doit en épier, en diriger les penchants, en respecter les besoins, cl fonder sur celte base le

système des lois et l'organisation des forces qui les maintiennent en activité.

C'est dans les grandes villes, qu'avec l'élite des étrangers, arrivent de toutes parts les richesses du commerce , de l'industrie , des lumières ; que , depuis la misère la plus délaissée , jusqu'aux fortunes les plus choquantes, l'on peut observer tous les états et toutes les scènes de la vie; qu'enfin, s'il est permis de le dire, la corruption même, résultat nécessaire de ces circonstances réunies, fournit, au sage qui médite sur la nature de l'homme et sur l'art social , des observations et des vues utiles au bonheur de l'humanité. Sans les villes, les relations de peuple à peuple eussent été nulles ; celles d'homme à homme , très-bornées. Sans les villes , l'espèce entière fût restée dans l'ignorance, dans l'abjection, dans la servitude ; et son existence serait à jamais la proie de l'audace et du charlatanisme.

Laissons donc les moralistes superficiels insister, avec une complaisance pédantesque, sur la dépravation des grandes villes; et, s'il faut convenir qu'elles entraînent en effet avec elles certains inconvénients, osons dire, sans détour, que les lumières dont elles sont le foyer, et l'esprit de liberté qui s'y fomente, les absolvent dignement aux yeux du vrai philosophe, et qu'ils les ont déjà bien acquittées avec les champs et les hameaux.

Parmi celles à qui je pourrais, au nom du

genre humain, payer un juste tribut d'éloge et de reconnaissance, ne me serait-il pas permis du moins de citer Paris? Paris, célèbre depuis tant de siècles par les mœurs aimables et hospitalières de ses habitants; Paris, qui, dans les chaînes du despotisme, conservait une indépendance d'esprit , que les tyrans étaient forcés de respecter ; qui, par le règne des lettres et des arts, a préparé-<:elui de la philosophie, et, par la philosophie, tous les triomphes de la morale publique; Paris , qui , après en avoir créé les principes , après avoir enseigné aux campagnes et leurs véritables besoins, et leurs droits impérissables, s'est armé le premier pour sceller de son sang le signal qu'il donnait à l'empire ; Paris enfin , qui , depuis le commencement de cette révolution , déterminée par son courage , offre à l'Europe attentive le spectacle des plus persévérants et des plus généreux sacrifices. Eh bien ! messieurs , cette ville , d'où sont parties tant de lumières , mérite d'en être toujours le foyer. Elle le mérite, non-seulement parce qu'elle leur a donné naissance , mais aussi parce qu'elle réunit dans son sein toutes les circonstances qui peuvent les accroître ; parce qu'aux motifs de la gratitude que lui doit le peuple français, se joignent ceux de l'utilité publique, et de la perfection même de toute grande école , commune et nationale. La nation n'a pas reçu de Paris tous les services qu'il peut lui rendre : c'est

en lui fournissant les moyens de la servir encore , qu'elle peut les reconnaître clignement.

Permettez-moi, messieurs, de rappeler ici l'une de vos maximes les plus invariables, et de l'appliquer au sujet dont j'ai l'honneur de vous entretenir. Vous regardez, et vous vous prescrivez comme un grand devoir de maitenir l'intégrité de l'empire , de multiplier les liens qui la garantissent , d'enchaîner les quatre-vingt-trois fragments au centre commun , par toute sorte de relations politiques. Le Lycée peut donner une nouvelle énergie à cette force centrale , qui les retient dans l'harmonie et dans l'unité, ha noble émulation de tous les départements n'en se^ pas le seul moyen : ils regarderont, sans doute, le droit d'envoyer à l'école de la nation leurs sujets distingués comme un droit précieux ; ils mettront dans le choix beaucoup de scrupule; ils tourneront souvent les yeux vers elle , comme vers une source publique d'instruction. Mais ce n'est pas tout. Revenus dans leurs foyers , les jeunes élèves , c'est-à-dire l'élite des citoyens, y porteront des habitudes uniformes, des principes homogènes, des goûts peu dissemblables, l'esprit de la vraie fraternité sociale , fondée sur les grands principes qui la motivent , et cet établissement deviendra bientôt un puissant ressort politique.

Mais je me hâte de terminer ces observations préliminaires. Entraîné par mon sujet, je sens que

SlG SUR l'ikD [IC ATIOK

j'abuse de votre attention; et, sans la grandeur des objets que je viens de parcourir, je ne me pardonnerais pas l'étendue de ce discours.

J'ajoute seulement deux courtes réflexions. La première , c'est que le Lycée national n'est aucunement, comme je l'ai déjà dit, contraire à mes principes généraux, touchant l'éducation gratuite, puisque les chaires des professeurs et les places des élèves n'y seront que des récompenses ou des encouragements mérités ; la seconde , qu'en fondant cent places pour les élèves , il s'en trouvera d'abord une pour chaque département, et, de plus, dix-sept à distribuer, chaque fois, entre ceux qui auront fourni les meilleurs sujets dans les élections précédentes : ce qui deviendra , pour la jeunesse, un nouveau principe d'émulation, et, pour les départements, un nouveau motif d'intégrité dans leurs choix.

Voici, messieurs, le décret que je vous propose.

On reprochera, peut-être, à quelques articles d'exposer trop en détail les motifs qui les dictent, et le but vers lequel ils se dirigent; mais, si je ne me trompe, c'est ici l'un de ces cas particuliers, où le législateur doit faire lui-même le commentaire de la loi.

PROJET DE DECRET

L'Assemblée nationale, considérant combien il importe de donner à l'éducation publique une grande activité ; à la jeunesse studieuse des encouragements et des moyens d'instruction ; à tous les départements la facilité de recueillir, par des sujets de leurs choix, et de faire répandre , jusque dans le scindes campagnes, les vérités utiles, et surtout l'esprit philosophique dont elles sont l'ouvrage; aux hommes les plus célèbres du siècle dans les sciences, dans les lettres, et dans les arts, un asyle honorable, un point de ralliement, où leurs lumières, accrues par cette réunion, et dirigées à la fois vers le même but, se transforment en propriété commune, entre les mains d'élèves choisis, dignes de tenir un jour euxmêmes le flambeau sacré du savoir, et de lui donner plus d'éclat.

Décrète ce qui suit ;

ARTICLE PREMIER

Dans la ville de Paris , que toutes les circonstances appellent à rester toujours la patrie des talents et le théâtre de leurs progrès, il sera

■^28 SUR l'éducation

formé, sous le nom de Lycée national, une école encyclopédique, destinée à perfectionner l'éducation de cent jeunes hommes, choisis dans toutes les fractions de l'empire , et , par eux , l'esprit public, qui seul peut conserver aux lois toute leur puissance. Les professeurs et les élèves seront également entretenus aux frais de la nation.

TL

Le département et la municipalité de Paris seront chargés d'assigner, pour cet étabHssement, un local et des bâtiments convenables. Les bâtiments devront être propres à loger, avec décence, les cent élèves énoncés ci-dessus, et les professeurs qui le seront ci-après. Il faudra, de plus, qu'ils puissent fournir un nombre suffisant de vastes salles, soit pour l'enseignement, soit pour contenir la bibliothèque et les autres collections d'objets d'études, d'instruments des sciences, ou de modèles des arts.

Les cent élèves seront envoyés, d'abord, un par chaque département; les dix-sept autres, par autant de départements, tirés au sort la première fois, et, dans la suite, par les dix-sept qui auront envoyé les meilleurs sujets à l'élection précédente.

Les élèves seront logés dans le Lycée même , et recevront une pension annuelle, chacun , de douze

cenls livres, tant pour l'ameublement que pour la table et l'entretien. Ils ne pourront être admis dans le Lycée avant l'âge de vingt ans , ni passé celui de trente.

La durée du séjour qu'ils y feront sera de trois ans. Les départements qui auront envoyé les dixsept sujets les plus distingués du cours , et qui , par conséquent, auront le droit, au bout du terme, d'en envoyer chacun deux nouveaux, pourront autoriser les anciens à recommencer leur triennalité.

IjCS élèves seront choisis par les électeurs des départements, à la pluralité absolue des suffrages, sur une liste d'éligibles fournie par les communes.

Les élèves pourront assister de droit aux leçons de tous les professeurs; mais il leur sera libre de choisir les études qui leur conviendront le mieux. Ils seront maîtres de les restreindre, autant qu'ils le jugeront convenable, au degré de force au au genre de leur esprit; et l'on ne se servira jamais , à leur égard , d'autre mobile que de l'émulation.

YL

Les premiers professeurs du Lycée seront choisis par six commissaires de l'Assemblée nationale, 2. 34

53o SUR L'jiUTJ CATION

six du département, et six de la municipalité, lesquels s'adjoindront un certain nombre de gens de lettres , de savants et d'artistes. Les aspirants aux chaires s'inscriront ou se feront inscrire dans le lieu qui leur sera désigné par des avertisseinents publics; et c'est sur cette liste que les électeurs choisiront les sujets qui leur paraîtront les plus dignes. Dans la suite , le Lycée en corps fera ce choix , lorsqu'il s'agira de remplacer quelques professeurs.

Chaque professeur sera logé convenablement dans le Lycée , et recevra des appointements annuels de quatre mille livres, tant pour son aipeublement que pour sa table et son entretien.

Vin.

La première chaire sera celle de méthode ou de l'art de diriger l'esprit dans tous les objets de nos études. Le professeur, ou les professeurs, à qui cette chaire sera confiée , enseigneront les procédés du raisonnement et le mécanisme du langage, ou la grammaire universelle, qu'on peut en regarder, à la fois, comme le principal instrument , et comme le premier modèle.

La seconde, sera celle d'économie publique et de morale.

La troisième , sera celle d'histoire universelle ,

PUliLIQUE. 53 1

tlont l'objet principal doit être la peinture des mœurs et des gouvernements de tous les peuples de la terre.

Ces trois chaires auront chacune deux professeurs.

Celles des sciences exactes et des sciences naturelles se réduiront aux suivantes :

Une de géométrie et d'algèbre ;

Une de mécanique et d'hydraulique;

Une de physique générale;

Une d'histoire naturelle, dont les leçons embrasseront le tableau des trois règnes;

Une de chimie, où se fera leur analyse;

Une de physique expérimentale;

Une de physiologie, ou de physique animale.

Les professeurs de ces trois dernières chaires auront chacun un adjoint; les deux premiers, pour les opérations qu'exigent les expériences, le dernier, pour le manuel des démonstrations anatâmiques. Ces trois adjoints auront chacun douze cents livres d'appointements, et un logement dans le Lycée. Ils seront choisis par le professeur auquel ils seront attachés.

Les chaires de langues seront,

i" Trois de lans^ues anciennes :

Une d'hébreu et de ses dialectes ;

532 SUR L'J^l)ucAT^o^

Une de grec; Une de latin.

■2*" Trois de langues orientales :

Une de turc ; Une d'arabe; Une de persan.

3" Quatre de langues d'Europe :

Une d'Italien ; Une d'espagnol ; Une d'anglais; Une d'allemand.

Les professeurs de toutes ces langues ne se contenteront pas d'en enseigner les mots et la grammaire ; ils mettront aussi dans les mains de leurs élèves les meilleurs ouvrages qu'elles ont produits, et. ils s'en serviront comme du moyen le plus sûr de donner à leurs leçons de l'intérêt et du succès.

Il V aura deux chaires de littérature :

Une d'éloquence , Et une de poésie.

Les professeurs de ces deux chaires développeront les procédés de l'art d'écrire. Leurs leçons offriront l'analyse raisonnée des chefs-d'œuvre de toutes les langues et de tontes les époques, desquels tons les passages les plus remarquables

seront récités, avec un commentaire digue des modèles qui les auront fourni; et ces riches exemples, non-seulement viendront animer l'aridité des préceptes, mais aussi feront passer dans l'amc des auditeurs le sentiment et l'enthousiasme dont ils sont l'ouvrage.

Les chaires des arts seront au nombre de quatre; savoir:

Une de peinture; Une de sculpture; Une d'architecture; Une de musique.

Les professeurs de ces quatre chaires s'attacheront surtout à la démonstration des priîicipes généraux , ou de la métaphysique des arts qu'ils seront chargés d'enseigner.

, Ceux de peinture et de sculpture donneront leurs leçons en présence même des chefs-d'œuvre dont elles doivent expliquer les secrets, et faire sentir les beautés sublimes.

Celui d'architecture, en exposant les règles de cet art, fera connaître les grands monuments anciens et modernes. Il comparera l'esprit et le goût des différents siècles. Il fixera les idées du beau, dans un genre dont les procédés et les effets ne paraissent pas tenir immédiatement à des sensations bien prononcées ou bien distinctes Il expliquera les différents systèmes de foi lificalion, et la pratique des ponts et chaussées.

534 SUR l'éducation

Le professeur de musique en démontrera I;» formation , comme le professeur de méthode celle du langage. Il partira des lois physiques et des affections sensitives sur lesquelles cet art est fondé. Il le fera naître et se développer suivant d'antres lois, aussi simples en elles-mêmes qu'admirables par leurs produits. Il rendra compte de la manière dont on est parvenu à reproduire par des signes les sens modulés et harmoniques. Il indiquera ce qu'il y a d'étonnant et ce qu'il y a de vicieux dans cette écriture. Enfin, il enseignera la composition, ou plutôt la métaphysique en grand, d'un art trop dédaigné de nos jours, mais dont les anciens avaient senti l'importance, et qui jette des clartés nouvelles sur l'étude morale de l'homme.

Quand tous ces professeurs seront nommés, ils se rassembleront pour régler leur police intérieure. Le plan qui sera rédigé par eux, n'aura d'effet qu'après avoir été approuvé par l'Assemblée nationale, sur l'avis de son comité d'éducation. Il ne s'y fera de changement, à l'avenir, que d'après des délibérations du Lycée en corps.

Les professeurs pourront admettre à leurs leçons toute sorte d'auditeurs, autres que les élèves du Lycée, et recevoir pour cela telle rétribution qu'il leur plaira d'exiger.

Les professeurs qui se retireront au bout de dix ans recevront la moitié de leur traitement en pension de retraite ; la retraite de ceux qui se retireront après vingt ans révolus sera de la totalité de leur traitement. Ceux qui, pour cas d'infirmité , se retireront avant l'une ou l'autre de ces époques, recevront une pension qui sera fixée par le corps législatif, sur la demande du département et de la municipalité de Paris.

L'Assemblée charge le département et la municipalité de Paris de former sur-le-champ, dans le local du Lycée, une bibliothèque, un cabinet d'histoire naturelle , un laboratoire de chimie , un cabinet de physique expérimentale, une collection de machines et d'instruments des arts, un musée ou choix des chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, de gravure, et de modèles d'architecture. liCs bibliothèques nationales, le cabinet du jardin des plantes, les statues , les tableaux ou gravures recueiUis par l'ancien- gouvernements , et autres objets de ce genre , appartenant à la nation , seront, de préférence, employés à cet effet. Les corps administratifs de Paris présenteront, dans trois semaines, au plus tard, à dater de ce jour, un plan pour l'exécution de toutes les parties (ki présent décret, qui les concernent; et le

536 SUR LEDUCA.T10W

comité d'éducation auquel ce plan sera d'abord soumis, en rendra compte huit jours après à l'Assemblée nationale. ■ *

Il y aura un garde de la bibliothèque, un du cabinet d'histoire naturelle et du laboratoire de chimie, un du cabinet de physique et de celui des machines et instruments, un du musée, ou des chefs-d'œuvre des arts. Il y aura de plus un concierge ou garde général. Le choix de tous ces sujets se fera de la même manière que celui des professeurs , c'est-à-dire , la première fois , par la commission électorale, désignée art. VI du présent décret, et, dans la suite, par le Lycée en corps.

Le Lycée sera composé des professeurs , des élèves, des cinq gardes énoncés dans l'article cidessus, et des adjoints, lesquels auront le droit d'assister et de concourir aux délibérations.

Dans toutes les délibérations, les professeurs et les cinq gardes auront chacun deux voix; les élèves et les adjoints n'en auront qu'une.

Les serviteurs quelconques, nécessaires au service public tiu Lycée national, seront alloués par

les corps administratifs, sur les demandes des professeurs, lors de la rédaction du règlement de police, ou sur celle du Lycée en corps, aussitôt qu'il se trouvera formé.

L'objet et l'utilité de la plupart des chaires que je propose s'expliquent par la nature même des connaissances, dont elles sont destinées à répandre le goût et rendre l'enseignement plus parfait. Les motifs qui leur assignent une place dans le Lycée sont évidents et palpables. J'en ai dit assez sur la chaire de méthode; la plus légère réflexion suffit pour montrer son importance, et l'application presque indéfinie de l'art qui doit s'y trouver réduit en principes. La chaire d'économie publique et de morale n'a pas besoin d'apologie dans un moment où la renaissance de la liberté ramène tous les citoyens à l'étude de l'organisation sociale , et où de bonnes lois rétablissent l'ordre dans les relations politiques et civiles, et préparent, par toutes les habitudes nationales, la régénération de la morale privée.

L'on a beaucoup trop attendu de l'histoire. L'instruction véritable qu'on en retire est plus bornée qu'on ne pense. Indépendamment dès fables qui la défigurent, du mauvais esprit dans lequel elle est écrite, de la monotonie des faits généraux qu'elle racon-te, on y profite bien peu dans la seule connaissance qui put lui donner un grand intérêt, celle de l'homme ^^t des sociétés.

•'>3ti Sun l'jî j) ij c/Vï I ON

Cependant les révolutions du globe, et des différents peuples qui le couvrent, la peinture des gouvernements, des religions, des mœurs, des sciences, des arts, des penchants que les climats impriment, de ceux que les lois modifient; en un mot, la peinture du genre humain, dans tous les états physiques et sociaux, dans toutes les époques de la civilisation, dans tous les degrés d'ignorance et de lumières, sera toujours digne de la curiosité des savants, de l'examen des philosophes, de l'attention des citoyens courageux qui se vouent aux affaires publiques.

D'ailleurs , l'histoire peut être considérée sous des points de vue absolument neufs. Le génie en tirera sans doute encore de grandes leçons; et, ne fût-ce que pour éterniser quelques scènes dont le souvenir seul enflamme l'imagination, élève l'ame , inspire tous les nobles sentiments , et ^ montre à quelle sublime hauteur l'humanité peut atteindre , les annales du monde devraient faire partie de la science.

Une chaire d'histoire entre donc nécessairemeii t dans tout projet d'école encyclopédique : elle en est une partie essentielle. Au reste , l'on peut assurer que son utilité véritable étant plutôt exagérée que méconnue, l'opinion l'adopte, et la sanctionne d'avance avec empressement.

Dans mon plan général d'enseignement public, j'ai déjà parlé des services que les sciences naturelles ont rendus à la raison. Vous savez, mes-

sieurs, qu'elles en rendent journellement aux arts, enrichis par elles de nouveaux matériaux ou de procédés ingénieux; vous savez qu'elles embellissent la vie d'une foule de jouissances, fruits de leurs découvertes.

Les sciences exactes sont, pour ainsi dire, la mesure , le poids et la règle de toutes les autres. Elles portent la précision partout où leurs calculs sont admissibles. Leurs formules accélèrent des opérations difficiles et lentes; elles rendent exécutables plusieurs qui ne le seraient pas. Enfin, ces sciences habituent l'esprit à la méthode, et le raisonnement à l'exactitude. Elles n'apprennent pas à raisonner sur les objets auxquels leur langue est étrangère ; elles ne font pas des esprits justes dans le sens général et rigoureux qu'il faut donner à ce mot : mais elles cultivent la justesse dans des matières qui la rendent sensibles ; elles en font, en quelque sorte, un besoin, qui se manifeste dans l'étude de toutes les autres. C'est encore une chose reconnue.

Qui peut ignorer les obligations que nous avons aux langues anciennes? Ne sait -ou pas que c'est par elles, ou par les écrits dont les beautés les font survivre à tant de révolutions , que nos jargons d'Europe sont devenus eux-mêmes des langues? Ne sait-on pas qu'elles nous ont fourni nos premiers modèles de poésie, d'éloquence, de philosophie, de politique, et que nous leur devons les premières idées, ou, .si l'on veut, les pre-

•^4o SUR l'éduca^tioiv

miers sentiments de. liberté? Ces écrits ne sontils pas encore la base de nos collections classiques? Et quoique nous n'y cherchions plus des gwides dans les sciences, ou des maîtres pour la recherche de la vérité , nous les admirons encore dans la morale ; ils nous enthousiasment , ils nous émeuvent, ils nous passionnent.

L'utilité des langues modernes doit être considérée sous deux rapports très-divers, mais trèsétendus l'un et l'autre. Le premier embrasse tout ce qu'elles ont de relatif à l'étude même de l'entendement humain, et des modifications que ses procédés ou leurs signes éprouvent de la part des circonstances locales et politiques. Sous ce rapport, les langues modernes entrent dans les éléments de la véritable métaphysique , mais uniquement comme les langues anciennes, dont elles ne diffèrent point en cela. Le second rapport est fondé sur les connaissances qui se puisent dans leurs écrits, sur les relations commerciales dont elles peuvent devenir le moyen, sur les voyages savants ou diplomatiques qu'on ne saurait entreprendre sans leur secours, sur les échanges de lumières et de richesses qui doivent en résulter : c'est le côté, par lequel l'étude des langues vivantes est de l'application pratique la plus vaste, de l'utiUté la plus immédiate et la plus sensible.

Je crois également superflu de montrer combien la cukin-e de l'éloquence importe d»ns un

pays où les formes populaires vont exiger de tous les citoyens l'habitude de la parole , et de presque tous les fonctionnaires publics le talent de mettre les passions humaines aux ordres de la raison. L'éloquence n'a pas toujours besoin de convaincre, pour produire de grands mouvements; et lorsr qu'elle porte avec elle la conviction, ses effets sont incalculables : elle peut changer, pour ainsi dire, en un clin d'oeil l'état du monde moral. Mais il faut la considérer encore sous d'autres faces. Quand on se sert de ce nom pour désigner ou la malheureuse facilité de trouver des paroles, ou l'emploi banal de certaines formules qui se prêtent à tout , ou le retour symétrique de ces phrases qui retentissent éternellement aux oreilles , et dont l'arrondissement harmonieux couvre le désordre et l'impuissance du raisonnement , ne fait -on pas alors un étrange abus des mots? La véritable éloquence est sans doute beaucoup moins (les grands modèles en sont la preuve) dans le choix industrieux des termes, et dans la cadence soignée des périodes , que dans l'enchâinement naturel , ou la bonne déduction des idées , dans la vérité des mouvements , dans la justesse de l'expression, qui, s'identifiant avec la pensée, doit en devenir comme inséparable, et ne faire que donner une apparence sensible à sa véritable forme intellectuelle. A cet égard, l'art oratoire rentre dans l'art de raisonner : il devient l'organe de la vérité, l'instrument de la sagesse; et ces

SUR l'éducation

nobles fonctions lui prêtent une dignité qu'il n'avait pas de lui-même.

Voilà , dis-je , ce que tout le monde sait , ou ce que personne ne conteste.

Mais il n'en est pas de même des arts de pur agrément. Leurs connexions avec le svstème enlier des sciences sont beaucoup moins sensibles : leur influence sur le progrès des lumières et sur la prospérité publique est encore loin d'être généralement sentie. Malgré ce que j'en ai dit en passant, dans mon plan général, et ce que j'ai cru devoir ajouter dans le projet de loi que vous venez d'entendre, on peut être étonné du rôle que je leur attribue. Ma réponse serait cependant très-facile.

Les travaux de l'esprit doivent suivre un certain ordre, pour être portés au degré de perfection où nous pouvons les conduire. Pour arriver au dernier terme, il faut avoir fait le premier pas : pour exécuter un ouvrage, il faut en avoir d'abord trouvé les instruments. Si l'on n'avait pas suivi la marche de la nature , c'est-àdire, si la première étude des hommes n'avait pas été celle des sensations; si l'art de les multiplier, de les varier, n'avait pas conduit à l'art de les retracer de toutes les manières et sous tous les aspects , de créer d'abord des signes qui rendent, en quelque sorte, plus vivantes les pensées du coeur, ou de l'imagination; jamais l'on n'aurait appris à poursuivre et saisir, par la méthode

perfectionnée, les pensées , pour ainsi dire, moins corporelles du raisonnement: la nature voulait que l'homme commençât par sentir, et par s'occuper directement de ce qu'il avait senti. Ces premières images, étant les plus distinctes, étaient les plus faciles à retracer, les plus susceptibles de se revêtir de formes animées et correctes, les plus propres, en un mot, à façonner le langage, ce grand instrument de l'esprit humain.

Les arts d'agrément, qui sont la langue du sentiment et de l'imagination , devaient donc naître avant les sciences et la philosophie. La poésie surtout qui, peut-être, a seule formé toutes les langues, devait préparer le règne de la raison ; et quiconque eût voulu tracer un ordre différent à leurs essais graduels , aurait montré sans doute une profonde ignorance de l'homme.

Mais ce n'est pas tout. Il ne suffit pas que les arts aient été cultivés une fois , pour assurer les triomphes de la philosophie qui leur succède. Quand des objets qui font partie d'un tout se trouvent réunis, on ne les sépare plus impunément: enchaînés l'un à l'autre par des liens qui deviennent de jour en jour plus visibles , ils se prêtent des secours mutuels , ils s'éclairent d'une lumière réciproque , ils ne se perfectionnent rapidement que par des efforts simultanés. Or, il est certain qu'aucun fragment des connaissances humaines n'est étranger à l'ensemble ; que chacun d'eux est comme un chiffre de plus, qu'on

5/i4 SUR l'éducation

ajoute à des résultats arithmétiques; que tout homme, pour s'instruire véritablement, doit, autant qu'il est possible , suivre en abrégé dans ses études la même marche que le genre humain ; et que les objets qui tiennent immédiatement aux premières impressions seront à jamais une mine intarissable de nouveaux trésors.

Chaque science ajoute à la masse de nos idées, parce que chaque science repose sur des faits qui lui sont propres. De la comparaison de ces faits, ou de leur ordonnation systématique, résultent des idées générales qui s'appellent principes. De la comparaison de ces principes avec ceux des autres sciences , résultent des idées plus générales encore, qui non-seulement servent à ranger, sous un petit nombre de chefs communs , tous les travaux de l'entendement humain , mais qui , transportés ?vec précaution d'un objet à l'autre , deviennent la source d'un grand nombre de combinaisons inconnues. L'esprit se cultive en s'appliquant à des sujets de genres divers; ses facultés acquièrent de la souplesse , de l'agilité , de la rectitude ; ses procédés , de la correction ; et la méthode, par cet exercice constant et varié , s'agrandit, se simplifie et se transforme en habitude. D'ailleurs , dans cette succession de tableaux qui passent devant lui, l'esprit recueille beaucoup d'impressions nouvelles , qui sont autant de matériaux pour la recherche de nouveaux rapports.. Ses collections s'augmentent : la ïiature

s'offre à lui sous mille faces ; il s'accoutume à la considérer en grand, dans toutes les relations qu'elles peuvent avoir entre elles; en un mot, il s'étend et s'enrichit.

Ces avantages sont communs à l'étude des sciences et à celle des arts. Mais les arts ont encore un autre moyen puissant d'influer sur l'éducation de l'homme. Chacun d'eux , fondé sur les sensations agréables qu'il peut produire , fournit par ces sensations mêmes les éléments d'une classe précieuse d'idées. De là naissent les jouissances les plus douces, les plus propres à resserrer les liens sociaux ; par là se développent plusieurs sentiments affectueux du cœur humain , et ces élans passionnés de l'ame que le législateur doit exciter avec soin , comme un instrument de bonheur, et comme le principe des grandes choses. Mais de ces émotions que les arts portent jusqu'au fond du cœur, de l'espèce de culture qu'ils donnent à la sensibilité , de cette observation plus délicate et plus active à laquelle ils nous habituent, résulte un nouvel accroissement de perfection dans l'être intellectuel. L'homme ne jouit de toute son existence que lorsqu'il reçoit toutes les sensations qui peuvent déployer ses facultés ; il n'est complet que lorsqu'il existe dans tous les points qui l'unissent à la nature et à ses semblables , c'est-à-dire , lorsqu'il sent tout ce qui peut augmenter ses connaissances , et connaît tout ce qui peut augmenter son bien-être. Or ses 2. 35

5^6 SUR l'éducation

affections et ses notions quelconques, eu prenant ces deux mots clans leur sens le plus général, sont étroitement liées les unes aux autres; elles forment un système indivisible : rien n'est plus certain-

Ce n'est donc pas sans des motifs puissants et raisonnés , que faisant entrer les beaux-arts dans toute bonne éducation publique , je leur donne une place importante dans le projet du Lycée national.

Je me proposais de revenir sur les effets moraux et politiques de ce grand établissement, lesquels, je l'avoue, se présentent à moi dans le lointain, comme un des legs les plus précieux que nous puissions faire aux races futures : mais je me reproche même les détails que je crois ne pouvoir éviter, et j'évite tous ceux qui ne me paraissent pas indispensables.

Permettez-moi seulement, messieurs, de vous faire entrevoir d'avance , au milieu du progrès inévitable des lumières et de l'esprit public, au milieu de cette foule d'hommes que le Lycée peut faire éclore, presqu'en un moment, pour la gloire et la prospérité de leur patrie , une jeunesse avide de s'instruire , accourant sans cesse dans ces murs , de toutes les parties du monde ; les préjugés des différents peuples se détruisant par degrés dans ce commerce studieux; leurs liens se resserrant par le zèle et la recherche de la vérité; tous les talents, tous les travaux, toutes

les. découvertes , les richesses de la nature, celles du génie, celles même du luxe, venant des climats les plus éloignés, par toutes les portes de l'empire , se réunir dans la ville de Paris ; cette ville généreuse acquérant une splendeur qu'elle n'eift jamais , devenant la reine de l'univers par l'opinion, comme elle doit l'être par l'importance politique de la France libre, répandant partout, avec ses écrits et ses disciples, l'amour de la science, l'enthousiasme de la liberté, le respect de l'homme et l'art d'améliorer notre destinée fugitive.

Mais parmi tant d'heureux effets, dont ma grande confiance dans l'instruction bien dirigée, pourrait encore m'embellir la peinture , celui que je prise le plus, celui qu'il est le moins possible de révoquer en doute , c'est , je le répète , la propagation rapide de ces habitudes du bon sens, de cette raison publique, sans laquelle il ne saurait y avoir ni véritable vertu, ni véritable bonheur dans une nation.

L'ancien régime avait non-seulement dénaturé les lois dans leur essence même , corrompu tous les ressorts du gouvernement, anéanti presque jusqu'aux dernières idées de vertu , dans tout ce qui tenait à l'administration : il avait encore porté le désordre dans le sein des familles , altéré les rapports les plus intimes des individus, fait prendre à leurs intérêts une pente vicieuse, et substitué dans leur coeur aux passions douces et

5/|8 SUR l'i'l l) I) C ATION

bienfaisantes, que la nature destinait à. vivifier la société , d'autres passions factices , isolantes , cruelles, qui la déshonoraient par les scènes les plus hideuses, et faisaient regretter aux imaginations sensibles lé creux des antres et le fond des bois , où vivaient nos premiers pères. La morale publique était nulle, son nom même n'existait pas; et la morale privée se retrouvait à peine dans quelques ames, assez fortes pour opposer constamment la raison à l'exemple , des sentiments droits aux habitudes générales, les jouissances intérieures d'une conscience pure aux jouissances théâtrales et fausses consacrées par l'opinion.

C'est à vous, messieurs, qu'il appartenait de réparer tant de maux. Les principes que vous avez posés ont fait prendre aux lois un nouvel \ esprit; vos lois ont changé la face du gouverne- * ment. Déjà l'ordre existe dans les parties importantes de l'organisation sociale; déjà les rapports publics des citoyens se rapprochent du but de l'association, se conforment aux besoins de l'homme, sur lesquels elle se fonde. Mais , quoique les vices particuliers soient le produit inévitable d'une mauvaise législation , il ne s'ensuit pas que sa réforme les fasse disparaître immédiatement : peut-être même n'est-il pas impossible qu'ils subsistent long-temps , dans un état où les mouvements politiques seraient d'ailleurs bien ordonnés. Le sort des individus resterait donc encore très

PUTÎLIQUE.

à plaindre, malgré les imposants fantômes de la prospérité nationale.

Vous ne devez pas attendre, messieurs, de l'influence tardive des lois générales la rectification des mœurs domestiques et des habitudes privées. Ouvrage des premières impressions de l'enfance , et des intérêts auxquels les préjugés la façonnent , c'est dans leur source même qu'il faut les attaquer, c'est par des habitudes contraires qu'il faut en effacer les vestiges. Sous l'empire des mauvaises lois, les mauvaises mœurs sont moins choquantes ; on sait k qui s'en prendre : sous des lois sages , et dans un gouvernement libre , elles flétriraient la pensée de l'ami des hommes; elles calomnieraient la nature humaine. D'ailleurs , il faut oser le dire , les meilleures lois préparent le bonheur individuel, mais elles ne le font pas : sans elles, les nations ne peuvent être heureuses ; avec elles , les individus peuvent être encore très-infortunés. Le complément de l'existence de l'homme et de l'existence du citoyen ne peut être dû qu'à la simplification de l'une et de l'autre , à l'accord du bon sens des lois et du bon sens des mœurs , à l'union de la morale particulière et de la morale publique ; union précieuse dont l'exemple est encore inconnu sur la terre , et qui doit constituer un jour la vraie perfection sociale.

Après avoir jeté les fondements de l'édifice

55o > , SUR L'ÉDUCATiOJV

public, allez donc plus loin, messieurs, servezvous du grand instrument que l'éducation vous présente , pour ramener à la nature , c'est-à-dij-e, à l'ordre, les penchants égarés de tant d'hommes , qui se laissaient entraîner au torrent des erreurs communes , et dont toutes les circonstances avaient mutilé le cœur. Qu'ils apprennent , ou plutôt qu'ils sentent enfin cette vérité si consolante, inscrite dans cliaq^ue page de notre histoire la plus intime : que la raison n'est que la nature ellemême; la vertu, que la raison mise en pratique; et l'art du bonheur, que celui de la vertu.

DES ROIS, etc.

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