‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 12 sur 67 · CHAPITRE IJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IJ

Tableau (les révolutions (le l’art de guérir, depuis sa naissance jusqu’à son introduction chez les Romains. *

La médecine entre les mains des chefs de peuplades, des poètes, et surtout «les prêtres.

Les ténèbres qui environnent le berceau de la médecine , lui sont communes avec les autres parties des connaissances humaines. Nous savons sculemetit que dès les premières époques historiques, elle était; déjà pratiquée avec un certain • éclat : c’en est assez pour juger qu’à l’apparition des arts naissants, elle avait pris place à côté d’eux. Les recherches qu’on pourrait tenter sur „ la manière dont elle était enseignée alors , seraient entièrement inutiles : les matériaux nous manquent; et les amis de la vérité ne doivent pas se perdre dans des conjectures toujours vaines, quelque savantes qu’elles puissent être d’ailleurs.

Ce n’est pas du moins dans un éprit de la na-« ture de celui-ci, que les recherches d’une éru-

DK LA. MÉDECINE. • 3'i

dition , trop souvent trompeuse , pourraient trouver grâce devant le lecteur.

En partant de la nature constante des choses, on voit que l’homme, soumis à l’action d’une foule de circonstances qui peuvent troubler le jeu de ses organes, p dû chercher de très-bonne heure les moyens d’apaiser les douleurs et de guérir les maladies , dont il était si fréquemment atteint. Comme il ne peut se dérober entièrement à l’influence continuelle de plusieurs de ces causes; comme il en porte dans son sein plusieurs autres qui doivent agir à des époques fixes de la vie, ou qui peuvent se développer à chaque instant, on est en droit d’assurer que les premiers essais de remèdes ne sont guère moins anciens que le genre humain lui-mème. Chez les peuplades les plus grossières, comme celles de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-Zélande , de la I^aponie et du Groenland, du nord de l’Amérique et de l’intérieur de l’Afrique,, on trouve les vestiges d’une médecine et d’une chirurgie véritables i des hommes y savent discerner différentes maladies , et leur appliquer un traitement , plus ou moins convenable; on y connaît l’emploi de certains remèdes qui ne font point partie des aliments journaliers. Ces sociétés informes nous présentent le genre humain dans ..son enfance : c’est l’image fidèle des premiers temps, chez toutes les nations.

Du moment qu’il y eut des hommes, ils éprou-

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vèrent (les maladies : ils voulurent ou les guérir, ou les soulager; ils lirent toute sorte de tentatives pour atteindre l’un ou l’autre but. Mais on doit présumer qu’en général les découvertes furent très-lentes : elles furent souvent le produit de hasards heureux , plutôt que de combinaisons raisonnées. Les hommes recevaient par tradition la connaissance des découvertes déjà faites : bienv tôt les besoins les forçaient de faire eux- mêmes de nouvelles observations , et les trésors de la science naissante se grossissaient par degrés. Dans ces premiers temps toutes les connaissances * étaient une propriété commune : des arts bornés pouvaient être exercés par toutes, les personnes douées de quelque intelligencè. Il y avait une médecine avant qu il y eut des médecins.

Ces homme.*; nouvellement entrés dans la civilisation , dont les idées sont resserrées dans un cercle étroit , dont l’activité se consume à satis- 4 faire les besoins les plus pressants , et qui se trouvent forcés de pourvoir à tous à la fois, sont incapables sans doute de faire sortir de l’enfance les sciences et- les arts. Cependant il ne faut pas croire qu’ils manquent toujours de jugement et de pénétration. Leurs sens exercés sans relâche, sont même en général plus fins que ceux des hommes qui vivent dans un état social plus avancé ; leur esprit , qui tire en quelque sorte tout de son propre fonds, est d’autant plus juste, qu’il s’est, forme par une suite de sensations frappantes, et 'mIqV'Lvi »•*

d’autant plus fermes, que les objets n’en ont pas été trop multipliés et trop divers. On connaît le bon sens et la finesse des sauvages. Ainsi, peutêtre certaines vues très-générales de médecine , et l’usage de plusieurs remèdes importants, remontent-ils aux premières époques de la société, du moins dans les climats qui favorisent le développement des facultés intellectuelles. Ce que nous savons avec certitude, c’est que leur connaissance remonte, chez les Grecs, à la plus haute antiquité.

La médecine fut donc cultivée d’abord , par les malades eux-mêmes, ou par ceux qui les environnaient. Chaque famille avait ses traditions et ses pratiques ; chaque peuplade profitait de toutes les expériences faites dans son sein.

Les hommes riches et puissants , qui cherchaient à consacrer leur pouvoir et leurs richesses , en devenant utiles à leurs concitoyens, cultivaient avec ardeur tous les arts naissants : ils se gardèrent bien de négliger la médecine, qui leur fournissait les moyens de se rendre souvent nécessaires. Clairon, Ariste, Thésée, lelamon , Teucer, Patrocle, Autolicus, Ulysse, et quelques autres grands personnages, dont il est fait mention dans les ancieias poètes , ne furent pas moins honorés en Grèce, pour leurs connaissances en médecine, que pour ces fameux exploits qui, vrais ou faux , font vivre leurs noms dans la postérité.

Les poètes furent les premiers philosophes de

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* toutes les nations. Par leurs chants, ils adoucirent les hommes sauvages. Pour frapper plus vivement des imaginations encore neuves, et dans l’espoir de prêter aux leçons de la morale l’appui d’une force plus vigilante et plus active que celle des lois, ils enseignèrent le culte de la divinité. Ils donnèrent surtout aux langues leur premier et leur plus indispensable degré de perfectionnement ; et par là , ils eurent 1 avantage de préparer de loin tous ces bienfaits nouveaux, que la marche plus sure des esprits devait ré- .* pandre un jour sur l’état social.

Non moius avides de gloire que les héros dont ils nous entretiennent , les poètes cultivèrent comme eux la médecine : tantôt pour se rendre plus recommandables par sa pratique ; tantôt pour consigner dans leurs ouvrages ce que ses préceptes offraient de plus curieux et de plus intéressant. Dans ces premières époques, ou l’écriture était peu répandue, ou même absolument . ignorée , les formes précises et le rhythme harmonieux de la poésie étaient infiniment utiles , pour fixer dans la mémoire des vérités applicables à nos besoins de tous les instants. Linus , Orphée , Musée et plusieurs autres , ont chanté l’art bienfaisant qui prolonge la vie, apaise la douleur, et rend avec la santé le bonheur et les plaisirs. Hésiode avait composé des poèmes entiers sur les propriétés des plantes. Dans celui drs OEuvres et des Jours, il conseille plusieurs

UK LA MÉDECINE. 'I7

pratiques médicales ou diététiques. Homère parle souvent des blessures de ses héros, en homme à qui la structure du corps humain n’était point entièrement inconnue; et quoiqu’il fût très-facile, malgré les prétentions d’un enthousiasme indiscret, de montrer dans ses ouvrages des erreurs anatomiques grossières , il est certain qu’on y rencontre plusieurs observations fines de physiologie , quelques passages curieux sur la manière «le panser alors les plaies, et des particularités dignes de remarque touchant l’effet des remèdes. Ce qu’il dit d"e la puissance du népenthès, porte à croire que l’effet et l’emploi des plantes stupéfiantes étaient anciennement connus. Quant à l’usage qu’un de ses héros fait du moly, pour se garantir des enchantements de Circé, il tenait sans doute aux idées superstitieuses «lu temps. Inapplication du vin sur les blessures, et la méthode «1e les agrandir et de les scarifier, étaient usitées dans le camp des Grecs devant Troie : ce qui ne prouve pas au reste , comme auraient voulu l’établir quelques savants, qu’Homère était profond en chirurgie ; mais ce qui nous permet d’affirmer avec une entière certitude, que l’invention de ces pratiques date d’époques antérieures k lui.

Certains commentateurs admirent beaucoup la sagesse et l’utilité du conseil que Thétis aux pieds d'argent , donne à son fils Achille, de voir des femmes pour dissiper son humeur noire. Il

ne faut pas être bien profond médecin, pour savoir que leur Commerce peut en effet guérir la mélancolie : mais il peut aussi la causer quelquefois.' • • . ' .

Pline paraît surpris qu’Homère n’ait point parlé des eaux thermales ; il conclut de son silence , qqe ce genre de remède n’était pas encore employé de son temps. Philostratè prétend le contraire. Selon lui, les bains chauds indiqués aux Grecs par l’oracle , pour la guérison de leurs blessés, étaient ceux d’Ionie, situés à quarante stades de la ville de Smyrne , et nommés thermes d' ' Agamemnon.

La peste régnait dans le camp. Elle avait été , causée par les traits d’Apollon ; c’est-à-dire , par l’action d’un soleil bridant sur les marais et le rivage limoneux de la Troade. Homère dit qu’elle dura neuf jours entiers,, et finit avant que le dixième fût entièrement écoulé. Là-dessus , on a prétendu, plus doctement que raisonnablement , qo’il connaissait le pouvoir des nombres impairs et des jours Critiques. Mais la doctrine des nombres, et celle des crises (i), n’ont paru sur la scène, du moins en Grèce, que long-temps après lui. ‘ - • •

Les' prêtres ne tardèrent pas à s’emparer de la

(i) Il paraît qu’elles étaient connues en Égypte et dans l’Iode : c’est vraisemblablement de là , qu’elles furent apportées par Pytbagore , leur fondateur chez les Grecs. .

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1JE LA AIÉDKCIN'E. M)

niédecmc : il leur fut très- facile de l’identifier avec leurs autres moyens de pouvoir. L’art de guérir et l’art sacerdotal avaient en effet plusieurs traits de ressemblance ou tj’aualogie. L’un et l’autre mettent en jeu les mêmes ressorts , la crainte et l’espérance ; et quoique les objets de ces deux passions ne soient pas les mêmes dans les mains du prêtre et dans celles du médecin, leurs effets avaient alors à peu près le même degré de force en faveur de tous les deux. Il est certain que la médecine, comme la superstition, exerce sur les imaginations une influence proportionnée à leur faiblesse ; encore même la première , agissant sur des objets plus palpables et plus réels, il arrive que les hommes les plus raisonnables et les plus éclairés ne résistent jamais entièrement à son pouvoir. En un mot , aucun art ne pénètre plus avant dans le cœur humain ; aucune fonction ne met à portée de s'emparer plus facilement du secret des familles : aucune doctrine (sauf celles-là même qui se rapportent à l’action des puissances invisibles) ne touche de si près à toutes ces idées fantastiques, dont l’esprit de l’homme, trop resserré dans le champ de la réalité, se nourrit avidement; aucune ne fournit des mobiles plus indépendants de toutes les révolutions de l’état social, aux hommes qui vivant de la crédulité publique la cultivent avec soin comme un fertile domaine. Les

4l> ’ft ÉVOLUTION S

prêtres durent donc bientôt vouloir devenir, et ils devinrent en' effet médecins (i). '

Dès ce moment , la médecine et- la religion ne formèrent plus qu’aln système unique. Pour accréditer le culte de leurs dieux*, les prêtres annonçaient des cures merveilleuses, opérées en leur nom> Pour rendre leur médecine plus respectable, ils en fondaient, la certitude sur leur commerce habituel avec la divinité. Ils prêchaient et guérissaient tout à la fois. '

Suivant Strabon, les gyranosophistes prétendaient posséder beaucoup de remèdes précieux : ils en avaient poijr faire un grand nombte d’enfants; pour faire, à volonté, des garçons ou des filles. Leur temps était plus propre que le dixneuvième siècle à l’établissement de ces visions. Les druides, au sein de leurs forêts, employaient le gui de chêne et le sélago, plante analogue à la sabine : le premier contre les poisons et la stérilité ; le second dans une infinité de maux , comme une sorte de panacée , ou remède universel. La santé, dont ils voulaient passer pour les arbitres, se payait d’avance, par de riches offrandes, souvent même par le sang des victimes humaines, que les malades amenaient, ou faisaient conduire aux autels.

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(jj Chez la plupart des sauvages , la médecine est aussi pratiquée par les' prêtres, ou jongleurs1. ">

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Les prêtres juifs paraissent avoir été dans l’origine lés seuls médecins de la nation. C’était aux lévites qu’on s’adressait pour le traitement de la lèpre; c’étaient eux qui décidaient du sort des maisons et des hommes attaqués de cette maladie. On voyait dans le vestibule du temple de Jérusalem un formulaire complet de remèdes , dont Salomon passait pour être l’auteur. Les Esséniens , secte célèbre par la morale pure et douce qu’elle cherchait à propager au milieu d’un peuple ignorant et fanatique,' cultivaient la médecine, non - seulement pour se rendre plus recommandables, mais pour trouver les moyens de perfectionner feaiames, en rendant les corps plus sains. Apôtres zélés de leur doctrine , ils l’appuyaient par des guérisons. C’est par là qu’ils rendaient vaine quelquefois la fureur-jalouse des pharisiens , prêtres hypocrites et dominateurs. Les premiers étaient désignés indifféremment par le nom A'Esséniens, ou par celui de Thérapeutes, qui signifie guérisseurs , médecins.

Mais c’est en Égypte, que les prêtres avaient porté leur système politique au plus haut degré «le perfection : c’est là, qu’ils offraient aux yeux de l’observateur un spectacle également capable d’inspirer l’admiration et l’effroi. Le pouvoir, les richesses, les lumières, le charlatanisme, ils avaient tout fait concourir à consolider leurs monstrueuses institutions et l’avilissement du peuple. Possesseurs du tiers du territoire , ils

4a RJSVOIrUTIONS

jouissaient encore d’une foule de privilèges et d’immunités. Leurs fonctions étant héréditaires , l’esprit du corps entier de ces prêtres était encore plus immuable que celui d’aucun clergé de l’univers. Cette redoutable aristocratie pesait violemment et uniformément syr toutes les parties de lanation. C’est à l’un d’eux, qu’appartiennent ces mots profonds et terribles, consignés dans le cinquième chapitre de l’Exode, et qui peignent, avec tant de naïveté, les sentiments et les vues dont sont animés tous les oppresseurs : car les Pharaon appartenaient à l’ordre sacerdotal; ils étaient prêtres eux-mêmes : et les bandeaux sacrés , entrelacés dans leur couronne , présentaient une fidèle image du caractère de leur domination hypocrite, si puissante sur le peuple ignorant par la superstition, et sur la classe éclairée par les préjugés populaires et par un despotisme sans contre-poids.

• Ce n’est pas tout. A ces moyens divers de gouverner, et d’empêcher de naître une opinion pur blique, les prêtres égyptiens joignaient toutes les connaissances de leur temps et de leur pays. Nous n’examinerons point si ces connaissances étaient réellement fort étendues, mais' il n’en existait pas d’autres alors; et rien n’était plus facile pour eux , que d’étouffer toute découverte faite hors des temples, ou qu’ils n’auraient pas eu les moyens de faire tourner à leur profit. Médecine, astronomie, physique, philosophie tno-

renogte

raie : eux seuls enseignaient toftt , donnaient à tout la couleur utile à leurs intérêts. L’appareil mystérieux des initiations imprimait encore dans les âmes de plus profonds sentiments de respect et de crainte : et la conduite réservée , ainsi que les doubles doctrines de ceux des Grecs qui se vantaient d’avoir reçu leurs leçons, prouvent que, pour obtenir quelque communication de leurs dogmes, il fallait s’engager au secret, ou promettre de n’en faire part qu’à des adeptes liés par le même serment. Qu’on juge combien durent être avilissants et cruels l’asservissement et le malheur de cette ancienne Égypte, regardée comme le berceau de la sagesse, et comme l’une des premières écoles du genre humain !

Pour rendre cette vérité plus frappante, on pourrait observer encore que les lumières qui , librement répandues dans toute une nation ; deviennent la sûre sauve-garde de la morale, de la liberté, du bonheur particulier et public, ne sont qu’un moyen de plus de tyrannie, une cause nouvelle de dégradation et de malheur, lorsqu’elles se trouvent resserrées par les institutions, dans une classe particulière de la société.

L’usage où l’on était en Égypte d*embaumer les corps, semblait devoir conduire ces prêtres médecins à quelques découvertes anatomiques : mais il est aisé de voir qu’elles furent nécessairement très-bornées, si l’on considère la manière dont se faisait cette opération.

Leurs conteAporains et -leurs voisins ont à l’envi célébré les profondes connaissances qu’ils leur supposaient en hygiène la santé presque toujours égale, et la longévité des Égyptiens, ' étaient un sujet d’étonnement pour des peuples

dévorés de passions turbulentes, et livrés à des excès dè tout genre. Faudra-t-il chercher la cause de ce prétendu phénomène (dont la salubrité du climat de l’Égypte donnerait seule peut-être une explication satisfaisante) dans des lumières extraordinaires, sur lesquelles d’ailleurs on ne nous

* fournif aucun détail?

Nous savons seulement que les Égyptiens avaient

• sur la gymnastique des idées absolument fausses. Ils ne la jugeaient capable, que d’altérer l’ordre et l’équilibre des 'fonctions vitales. Ils connaissaient bien, à la vérité, qu’elle peut produire une exaltation momentanée des forces; mais ils soutenaient qu’elle en épuise la source, et quelle en trouble la juste distribution. Pour justifier, ou plutôt pour excuser des assertions si dépourvues de fondement, on pourrait dire que la chaleur du climat d’Égypte y rend l’exercice moins nécessaire, et que les violents, mouvements du corps y peuvent devenir quelquefois nuisibles aux personnes qui mènent habituellement une vie sédentaire. Peut-être aussi ces prêtres ne voulaient-ils parler que de la gymnastique appliquée au traitement des maladies aiguës, dont Hérodicus faisait en Grèce des essais si malheureux, cl dont

Hippocrate faisait si bien sentir les inconvénients et les dangers.

Ainsi donc , en Égypte , les prêtres avaient usurpé l’empire exclusif des lumières: ils étaient les seuls médecins. Dépositaires de toutes les connaissances réelles ou fausses, ils dominaient également le peuple, et par les mensonges dont ils avaient soin de le nourrir, et par les vérités dont ils se réservaient pour eux seuls la jouissance et les avantages. La médecine s’enseignait dans leurs temples, avec ces cérémonies d’initiation qui font des croyants, et non des hommes éclairés. On l’avait d’ailleurs soumise à des lois absurdes, qui ne lui permettaient plus de progrès ultérieurs. Celle qui fixait l’époque de l’application des remèdes , dans toutes les maladies, interdisant toute expérience et même toute observation nouvelle, eut seule suffi pour retenir l’art dans une éternelle enfance. Celle qui le divisait en autant de branches, qu’il pouvait se rencontrer de maladies, ou d’organes affectés, considérait le corps humain comme une machine, dont les différentes pièces peuvent être fabriquées et raccommodées séparément; sans tenir compte de cette influence de la sensibilité qui, répandue dans toutes, les fait agir les unes sur les autres , suivant des règles dont leur structure particulière ne peut souvent rendre raison. Enfin , celle qui liait le fils aux travaux de son père , avait sans doute pour but de faire hériter chaque âge des découvertes du

précédent: mais elle suppose autant d’ignorance des véritables procédés de l’esprit, que des circonstances qui peuvent déterminer sa première et constante direction.

Chez les Chaldéens et chez les Babyloniens, qu’on nous représente comme livrés aux observations et aux études astronomiques, la médecine dut emprunter , de ces études et de ces observations, les vues qui pouvaient avoir quelque rapport avec son objet particulier. On trouve encore des vestiges de cette application des connaissances astronomiques à la médecine, chez les Grecs, qui la cultivèrent avec beaucoup plus de gloire. Hippocrate lui-même n’a pas dédaigné ces résultats généraux, que la connaissance du ciel et la marche des saisons peuvent fournir au médecin.

Au reste , si l’on en croit Hérodote , les malades étaient placés à Babylone, dans les lieux publics. Ils restaient exposés à la vue des passants , auxquels on demandait pour eux des conseils et des moyens de guérison. Le premier . venu, s’il reconnaissait, ou s’il croyait reconnaître dans leur état, quelque analogie avec d’autres maladies quil eut eu déjà l’occasion d’observer, indiquait les remèdes, ou les plans de traitement par le moyen desquels ces dernières avaient été guéries: on forçait même, suivant Hérodote, tout le monde à donner un avis quelconque sur chaque maladie : on exécutait souvent la consul- . tatiou ; et le malade n’en mourait pas toujours.

En Grèce, la médecine fut d’abord, à l’imitation de l’Égypte, cultivée dans les temples. Plusieurs dieux avaient alors la prétention de veiller sur la santé des hommes : ils se partageaient leurs hommages et surtout leurs offrandes. Mais les plus accrédités ne se bocpaient pas à cet unique talent : Apollon guérissait les malades , et prédisait l’avenir. Bientôt ses prêtres, voyant que le dernier métier devenait beaucoup plus lucratif, renoncèrent pour lui à la médecine. Des hommes de bon sens , que déjà ces bons prêtres cherchaient à faire considérer comme fort dangereux, ne firent pas difficulté d’en conclure dès -lors, que la curiosité la plus vaine l’emporte dans le cœur de l’homme sur tous les autres intérêts , et que,' de deux jongleries, la plus absurde est encore celle qui réussit le mieux.

Diane-Épione , Minerve, Junon , se mêlaient aussi de guérir.

Mais Esculape prit bientôt le dessus. Quelques prêtres d’Apollon se réunirent pour cette sainte et profitable entreprise. Recueillant la médecine, comme un héritage. délaissé dont on pouvait encore tirer parti, ils bâtirent des temples spacieux et commodes au nouveau dieu de la santé. C’est pour cela que les Grecs, dont la langue animait tout par les métaphores et l’allégorie, disaient Esculape fils d’Apollon. On devine facilement ce que devint l’art à peine au berceau, cultivé par ces prêtres avides et menteurs. Aristophane

/|fi RÉVOLUTIONS. •

nous apprend de quelle manière leur dieu rendait ses oracles. Ceux qui venaient le consulter, commençaient par se purifier dans l’eau lustrale : ils déposaient, leur offrande sur l’autel , et se couchaient au milieu du temple. Aussitôt qu’on les supposait endormis, un prêtre vêtu des habits d’Esculape, imitant ses manières et suivi des filles du dieu, c’êst-à-dire , de jeunes comédiennes, instruites à jouer lestement ce rôle, entrait pour indiquer à chacun le remède que le récit de sa maladie faisait juger le plus utile pour sa guérison. Comme ie dieu ne devait se dévoiler qu’en songe , les malades étaient couchés sur des peaux de bélier, destinées à procurer des songes divins. C’était un crime de ne pas feindre le plus profond sommeil, même lorsqu’on était le mieux éveillé, et il fallait bien se garder de mettre en doute que ce qu’on avait entendu de ses oreilles , pu vu de ses yeux , ue fût une vision céleste. Le valet, dans la bouche duquel Aristophane met tout ce récit, peint, d’une manière comique, l’astuce de ces hommes divins et leur pieuse avidité. L’adresse, la promptitude du sacrificateur à ramasser , et à mettre dans son sac , tout ce qui se trouvait sur les autels et sur la table des sacrifices, excita, dit-il, son admiration, et lui donna la plus grande idée du savoir-faire de son dieu.

Du temps de Lucien, les jongleries sacerdotales étaient déjà tombées dans le mépris. Mais les fainéants dont elles étaient le patrimoine, ne 4 •

perdirent pas courage. Les personnes qui ne sont pas entièrement étrangères à l’histoire de cette époque, savent quels efforts et quelle persévérance ils employèrent à ressusciter des croyances et des pratiques rejetées par tous les hommes de bon sens; efforts et persévérance très-inutiles sans doute! mais qui fournirent, plus d’une fois, l’occasion d’observer l’hypocrisie profonde et l’audace de ces imposteurs sacrés. On trouve dans Lucien l’histoire d’un misérable de cetje espèce , qui, s’étant établi dans un ancien temple d’Esculape, s’y jouait effrontément de la crédulité du peuple , et qui même trouva le moyen de prendre dans ses filets quelques sénateurs romains vieux et imbécïlles. Cette histoire, curieuse à tous égards, est très-propre à dévoiler ces artifices si puissants, quoique presque toujours si grossiers, par lesquels on a trompé de tout, temps la partie ignorante et crédule des nations (i).

Les anciens prêtres, suivant l’observation de * Plutarque, construisaient leurs temples sur des hauteurs et dans une belle exposition. L’air qu’on y respirait, naturellement pur à cause de l’élévation du sol , était encore assaini par l’influence des bois qui les environnaient. Ces bois devinrent eux-mêmes l’objet d’une vénération religieuse : on les conservait avec soin; et leur ombre ajoutait beaucoup au respect que ne pouvait manquer

(t) Voyez X Alexandre de Lucien.

5o révolutions

d’inspirer au peuple ; la demeure de ses adieux. Les temples d’Esculape jouissaient surtout de ces avantages , qui leur semblaient plus spécialement appropriés. Ün séjour malsain ne pouvait convenir au dieu de la médecine. Si ses avis ne rendaient pas toujours la santé, il fallait du moins qu’on ne vînt pas contracter de nouvelles maladies aux pieds de ses autels. Moyennant quelques sages précautions sur ce point, beaucoup de guérisons déviaient! s’opérer par.-ia distraction que les malacjes trouvaient sur leur route , en se réndant aux temptes, par un exercice souvent inaccoutumé, par la salubrité d’un air nouvéau, par ces impressions vivifiantes que les sites élevés produisent sur l’hommé et même sur la plupart des animaux ; enfin , par l’espérance .plus vivifiante encore. Esculape avait fait comme certains médecins, plus rusés peut-être que véritablement habiles : il s’était placé dans des lieux dont l’heureuse influence ne lui laissait souvent rien à faire; et il soutenait d’autant mieux sa réputation , qu’il avait moins besoin de la mériter.

- Les temples d’Esculape étaient vastes ; dans leur enceinte se trouvaient des logements commodes pour les prêtres : mais, comme le dieu ne permettait pas qu’on y moîirût, ce qui, dans le fait, eut- été fort indécent, les personnes attaquées de maladies graves , et les femmes sur la fin de la- grossesse , étaient obligées de se faire • transporter dans le voisinage; et souvent elles

nr LA MÉDECINE 5l

restaient en pleine campagne^ exposées à toutes les injures du temps. Le. dieu défendit aussi'de consommer ailleurs que dans l’enceinte du temple , aucune partie des offrandes et des victimes. Cette défense était encore assez politique.: on voit que, sage et rempli de prévoyance, il n’avait pas moins à cœur le bien - être de ses ministres que sa propre considération.

Parmi le grand nombre de temples consacrés à Esculape, les plus fameux furent ceux d’Épidaure, de Pergame, de Cos et de Cnide. Celui de Cos fut brûlé du temps d’Hippocrate. Les murs et les colonnes en étaient chargés d’inscriptions qui retraçaient brièvement l'histoire des maladies, et celle des traitements employés avec succès, d’après le conseil du dieu. Les gens riches faisaient graver ces inscriptions sur des métaux, sur le marbre, ou sur la pierre; les pauvres suide simples tablettes de bois. Quelque imparfaites que fussent ces descriptions de maladies et de traitements, leur Collection n’en était pas moins précieuse : c’étaient les premiers rudiments de l’art; et la méthode d’observation et d’expérience, qui peut seule lui donner des fondements solides, commençait à s’y montrer.

Les prêtres d’Esculape voulaient tous passer pour ses descendants. Ceux qui présidaieut anx écoles de Cnide , de Rhodes et de Cos , se disaient, également Asclépiades.*

L’école de Rhodes n’existait plus du temps

d’Hippocrate : celle de Cos , au- sein de laquelle naquit ce grand homme,. et celle de Cnide sa rivale, fleurirent quelque temps ensemble. La médecine dut £ leur jalousie mutuelle les progrès quelle fit , en quelque sorte , tout à coup à cette époque. Cnide produisit plusieurs médecins distingués, entre autres Euryphon qui publia les Sentences Cnidiennes , pendant la jeunesse d’Hippocrate, et Ctésias qui pratiquait la médecine à la cour d’Artaxerxès, à peu près dans le même temps. Ce dernier se rendit également célèbre par les succès qu’il obtint dans son art, et par les monuments historiques dont il enrichit la littérature de son pays* (i). '

§ II. y ; . ■'. •■■■■

la médecine cultivée par les premiers philosophes.

Jusque-là , les médecins, successivement poètes, héros ou prêtres, n’avaient été que de simples empiriques, et souvent même que de misérables charlatans. Ils observaient les maladies et leurs • signes; ils expérimentaient les remèdes; ils en notaient les effets ; et dans les cas nouveaux , ils

(i) Ces' monuments étaient au fond très-peu de chose; çt ils. ne méritaient guère, de donner une grande réputation k iras auteur. -, , • . , ,

se décidaient par les analogies. Leur théorie, aussi vague que leur pratique était vacillante, se trouvait noyée dans des détails de règles minutieuses et subtiles, ou renfermée dans quelques généralités trop loin du positif des faits, pour y pouvoir devenir d’une utile application. L’ignorance des peuples avait dispensé les médecins de donner à l’art une forme plus rationnelle ; et la crédulité publique, fruit de cette même ignorance, avait rendu presque général parmi les personnes plus éclairées, un système coupable de supercherie et de mensonge habituel.

Mais bientôt des homtnes d’un caractère plus noble et d’une raison plus ferme commencèrent à diriger leur curiosité vers l’étude de tous les arts naissants. Ils s’occupèrent d’abord de ceux qui se rapportent aux premiers besoins de la vie. La morale privée et publique' était sans doute à leurs yeux de ce nombre : on les voit , employant la sagacité de leur attention, à en rechercher les lois; la force de leur jugement, à les tracer; l’ascendant de leur éloquence, à faire sentir les avantages qui résultent, pour les individus et pour les sociétés, d’une soumission raisonnée, mais entière à ces lois éternelles. La physique générale , l’astronomie, la géométrie, toutes sciences encore au berceau, étaient simultanément l’objet de leurs méditations. Dans cet examen , quoique bien superficiel , des différentes, classes de phénomènes que présente la nature , ils contractaient

l’habitude d'une certaine méthode : bientôt même •elle devint pour eux d'une absolue nécessité.

Quand ensuite ces mêmes sages portèrent leurs regards sur la médecine , ils purent commencer à l’éclairer d’une lumière plus pure. Accoutumés à ranger dans un ordre quelconque leurs diverses connaissances , à chercher des rapports entre elles, à les enchaîner les unes aux autres, ils sentirent combien il devenait indispensable de classer cette foule incohérente d’observations médicales , afin de les soumettre avec plus de fruit à l’examen du raisonnement. Et si, d’un côté, pour se reconnaître au milieu dé tant de faits sans liaison connue, il fallait absolument adopter une classification ; il n’était pas moins nécessaire, de l’autre, pour en fixer lès résultats dans la mémoire, de. les rédiger et de les énoncer en principes généraux.

La révolution que les premiers philosophes firent subir à l’art de guérir, était en effet indispensable. Le temps était venu de le tirer du fond des temples,- et de dissiper, au moins en partie, les ténèbres dont l’ignorance et le charlatanisme l’avaient enveloppé. Quand ces premières tentatives n’auraient fait que le produire au grand jour, c’était déjà beaucoup pour hâter ses progrès ultérieurs. Dès-lors, une doctrine raisonnée fut mise à la place de ces recueils indigestes de formules : des combinaisons plus hardies commencèrent à lier les principes tic la science à

DK L4 MÉDECINE, 5.5*

ceux des autres cou naissances humaines; et son étroite connexion avec les diverses branches de la physique et dè la morale, devint de plus en plus sensible, pour des yeux que les livres ne pouvaient encore distraire de la pure observation.

Ces philosophes lirent donc perdre à la médecine son caractère hypocrite et superstitieux : ils transformèrent une doctrine occulte et sacerdotale, en science vulgaire, en art usuel. Cette révolution fut infiniment utile; elle le fut également à la médecine et à la philosophie. Mais, il faut en convenir, ses heureux effets se trouvèrent, en quelque sorte, identifiés avec de graves inconvénients. En remédiaut à des défauts , on tomba dans un excès dangereux. Non contents d’appliquer à la médecine cette métaphysique générale et supérieure, qui plane sur toutes les sciences, et qui peut seule en éclaircir les principes et les procédés , les philosophes s’efforcèrent d’y transporter les prétendues lois de leur physique , et différentes autres hypothèse , d’autant plus fécondes en erreurs dans cette application , que leurs objets particuliers étaient absolument étrangers à l’étude du corps vivant.

Ainsi, Pythagore voulait expliquer les lois de l’économie animale, la formation des maladies, l’ordre de leurs phénomènes, l’action des médicaments, par la puissance des nombres; Démocrite, par le mouvement et par les rapports de forme ou de situation de$ atomes; Heraclite,

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paroles diverses? modifications que peut éprouver l’influence du feu créateur et conservateur de l’univers. Il était naturel que l’hvpothèse dont chacun d’eux se servait pour concevoir la production de tous les êtres, leur fournît aussi l’explication de cette suite de faits que présentent leur développement, l’action exercée sur eux par les autres substances , les altérations dont ils sont susceptibles, et leur destruction finale, ou le changement de forme que nous appelons leur raoYt. De là, naquirent tant de futiles théories, qu’on retrouve encore dans les ouvrages de Platon, d’Aristote, de Plutarque, et dont ceux d’Hippocrate lui-même ne Sont pas entièrement dégagés. Par exemple, Empédocle , disciple- de Pythagore, composait la chair, des quatre éléments unis dans unç égale proportion ; il faisait refroidir les nerfs (i) par l’action de l’air extérieur, pour donner naissance aux ongles; il mettait le sang dans un état de fonte, et il en voyait résulter la sueur et les larmes; enfin il unissait la terre et l’eau , pour former la charpente osseuse des corps vivants. Timée de Locres avait imaginé une cosmogonie nouvelle : il en faisait aussi découler ses vues ' physiologiques et ses plans de traitement. Eudoxe, Êpicharme, Dé- ■ - .

(i) C étaient les tendons que les anciens entendaient, en général , par le mot nerfs : cependant ce mot parait avoir * quelquefois, chez eux, désigné les nerfs- véritables. • • .

mocède, etc., suivaient les sentiments de l’école italique, fondée par Pythagore : et leur médecine avait pour base et pour guide cette philosophie si célèbre et pourtant si mal connue, même chez les anciens; mais pour laquelle, en considérant ses utiles résultats politiques et moraux, il est impossible de ne pas «prouver un sentiment de respect.

Enfin, tous les gens de lettres, que la vie sédentaire et la nature de leurs travaux disposent aux afféctions mélancoliques, étudiaient la médecine, comme un objet de méditations sur euxmêmes : leur état valétudinaire habituel les forçant d’invoquer souvent son secours, ils avaient s aussi pour but de veiller plus immédiatement et plus utilement sur leur propre santé. Cette in- ÿ

struction , souvent superficielle, ne pouvait man- J

quer de jeter dans des imaginations actives les germes de beaucoup d’erreurs. Ceux d’entre ces gens de lettres qui ne joignaient pas l’observation des maladies à leurs connaissances théoriques ; t, '?•*• telles qu’elles étaient transmises dans les écoles par l’enseignement oral , ou. consignées dans le petit nombre d’écrits répandus à ces époques reculées, se laissèrent entraîner facilement à des visions singulières : et ce fut l’habitude même d’ordonner et de systématiser toutes leurs idées, qui rendit leurs écarts plus graves et plus dangereux.

De tous les -philosophes livrés alors à l’étude •

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de la médéciue; celui qui sût le mieux se garantir de l’esprit d’hypothèse, fut Acron, originaire d’Agrigente en Sicile. Ce génie original et hardi , que les empiriqpes des siècles postérieurs ont regardé comme leur chef, voulut ramener l’art de guérir à la seule expérience. Il y réduisit tous les raisonnements à l’appréciation des symptômes, qu’il permettait de comparer, et à l’examen des analogies, desquelles il reconnaissait qu’on peut souvent tirer les indications. Mais quoique , de son vivant , il jouit déjà de beaucoup de gloire, ses opinions ne purent alors balancer l’ascendant des théories plus affirmatives et plus dogmatiques: ce fut long -temps après, qu’elles devinrent le point de ralliement d’une secte de médecins respectables. Quoique ces opinions fussent moins dangereuses dans la pratique de l’art, que celles de leurs adversaires, il est trop certain que l’esprit de rivalité poussa presque également les unes et les autres au-delà des limites de la raison : la raison les eût au reste facilement rapprochées; car la dispute, comme je l’ai fait voir ailleurs (i), ne roulait, à proprement parler, que sur des mots.

Les premiers philosophes firent donc du bien et du mal à la médecine. Ils l’arrachèrent à l’ignorance sans méthode ; mais ils la précipitèrent

[i) Dans l’écrit intitulé: Du degré de certitude de la Médecine. ’ : ‘ • r . . * • i

D fi LA MEUECISK.

dans plusieurs hypothèses hasardées : ils la firent pusser de l’empirisme aveugle au dogmatisme imprudent. Son sort fut en tout le même que celui de la morale. La médecine n’était d abord entre tes mains des poètçs, qu’un recueil d’images, ou de sensations fines; entre les mains des prêtres, elle adopta le langage vague et l’accent mystérieux de la superstition : entre les mains de ces premiers philosophes , dont les efforts méritent d’ailleurs beaucqup de reconnaissance, ses matériaux épars, confus, incohérents se réunirent pour former des ensembles plus ou moins régu-^ liers, plus ou moins complets : mais elle adopta les principes de plusieurs autres sciences qui n’étaient pas encore faites elles-mêmes ; elle partagea leurs erreurs, qui la défiguraient d’autant plus, tjue ces sciences n’avaient, pour la plupart, rien de commun avec elle. On peut même dire l*' qu’elle parcourut, en quelque sorte, le cercle entier des faux systèmes, qui régnaient dans les diverses parties des conuaissànces humaines, et qui se remplaçaient tour à tour.

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