CHAPITRE III
Vues générales sur l’enseignement de l’art de •• ’’ guérir. ■ • • ' ?'
Facultés de l’homme ; source de ses erreurs ; inventions des méthodes philosophiques.
E n vertu de son organisation, l’homme est doué, non ^seulement de la, faculté de sentir et de transformer, ses sensations en pensées, en raisonnement, en séries d’afFections morales; mais encore de celle de1 partager les idées et les sentiments' d’autrui, de s’identifier avec ceux qui lui sont transmis, de répéter et de s’approprier les Opérations dont il est le témoin , ou que des récits fidèles lui retracent. Il peut faire tourner à son profit les travaux de ses prédécesseurs comme ceux de’ ses contemporains; il s’enrichit de l’expérience des siècles : et si les moyens qu’il a pour communiquer avec’ ses semblables étaient suffisamment perfectionnés , un individu pourrait yivré dans le passé, dans le présent et même dans l’avenir; il Coexisterait en quelque sorte avec tout lte genre humain. V
C’est par les sens qu’il a reçus de |a nature , ouf ,
plutôt par la sensibilité qui fait concourir tous ses organes à l’action de son cerveau , que l’homme apprend à connaître les objets. Ses sensations sont la cause' occasionelle directe , et ses organes, en tant que sensibles, les instruments immédiats de son instruction. Mais , pressé par les besoins , ou par cette avide curiosité qui l’aiguillonne sans cesse, l’homme ne tarde pas , dans l’état social, à se créer d’autres instruments, produits artificiels de ses tentatives et de ses méditations , *•
lesquels peuvent augmenter beaucoup l’énergie r ou la puissance d’action de ses organes. Ces nouveaux instruments tantôt s’appliquent directement aux sens eux-mêmes proprement dits ; tantôt ils étendent et facilitent les opérations de l’intelligence : ils paraissent même quelquefois , faire éclore,' pour ainsi dire , des facultés toutes nouvellescomme eux. Tous ces divers instruments sont également susceptibles de se perfectionner par la culture, par l’expérience, par la réflexion; et c’est de leur perfectionnement successif que dépend celui du genre humain. m ♦
Sans doute , dans l’ordre naturel , les impressions sont justes, et conformes à la manière dont nous devons sentir. Si elles ne l’étaient pas, aucun artifice ne pourrait les rendre telles. Les idées qu’elles enfantent doivent donc avoir le même caractère de rectitude , quand rien d’étranger ne les altère, soit à leur source même, soit dans la suite des opérations organiques qui con-
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courent à leur formation. Ainsi , l’homme pense
et raisonne juste naturellement.
Cependant une triste expérience nous apprend que l’erreur lui est encore plus familière que la vérité. Dans tous les pays et dans tous les temps, notis voyons l’homme embrasser des chimères : partout, il est le jouet des préjugés les plus honteux ; il les cultive, il les chérit, il les déifie et les adore. Puisqu’on ne peut méconnaître que cette disposition funeste est commune à l’espèce entière, il faut bien que la cause en soit également dans la nature.
Ce qui place l’homme à la tête des animaux , c’est son éminente sensibilité; c’est la faculté de recevoir un plus grand nombre d’impressions diverses, et de les recevoir plus vives. Or, des sensations vives occasionent de promptes déterminations; des sensations multipliées se distinguent et s’apprécient plus difficilement; et dans les deux circonstances, les actes qu’en déduit la volonté sont également sujets à n’ètre que de fausses conclusions.
Il est vrai que dans tous les cas où le châtiment suit immédiatement l'erreur , l’erreur ne peut être de longue durée. L’habitude de former des jugements faux entraîne alors une suite d’impressiohs douloureuses; et le premier de tous les besoins nous porte nécessairement à éviter les causes dont elles dépendent. Ainsi donc , chacun corrige bientôt de lui-même ces faux' jugements. Mais les ob-.
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jets relativement auxquels les choses se passent ainsi, sont très -bornés dans l’état social; ils se rapportent presque tous à des besoins naturels et directs, qui jouent un faible rôle dans les relations des hommes entre eux; et la déraison n’y perd presque rien.
Ordinairement, il faudrait beaucoup de temps et de calme pour examiner, avec l’attention nécessaire, les motifs d’une opinion qu’on adopte, ou d’un parti qu’on embrasse.
Cependant, les circonstances nous pressent^ il faut opter à l’instant même. La nécessité de se décider promptement est donc une puissante cause d’erreur : elle se confond avec le faux instinct , ou avec les habitudes de précipitation qui le rendent tel, lors même qu’on aurait le temps de réfléchir.'
Des impressions profondes peuvent aussi s’emparer du jugement; elles peuvent dénaturer les objets, ou du moins empêcher de les examiner sous toutes leurs faces. Enfin, une habitude vicieuse de sentir et de juger, contractée par imitation; une habitude plus universelle et plus vicieuse peut-être encore, d’attacher, soit à ses propres idées i soit à celles d’autrui , des signes qui ne sont ni uniformes ni bien déterminés , ajoutent encore l'une et l’autre à la difficulté d’éviter l’erreur ; et toutes ces causes tiennent sans doute , d’une manière plus ou moins immédiate-, à la nature même de nos facultés et à celles de nos rapports avec les objets de nos jugements.
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Ainsi , l’homme , fait pour raisonner constamment bien , raisonne presque toujours mal : ainsi, l’ordre de cette même nature, qui lui rend la vérité si nécessaire , et qui lui en a tracé la route, l’environne en même temps de pièges et de fausses indications : ainsi , les qualités mêmes qui doivent la lui faire découvrir et reconnaître, deviennent facilement la cause de mille erreurs grossières; et ces erreurs sont , pour ainsi dire , son état habituel; le bon sens n’en est, en quelque sorte, qu’une exception.
L’art de conduire son esprit est donc nécessairement l’objet d’une étude pénible; c’est un art dont la théorie exige toutes les forces de l’attention , et la pratique tous les scrupules de l’expérience. Il faut apprendre non-seulement à combiner , à balancer , à conclure ; il faut encore apprendre à voir, à entendre, à toucher, en un mot à sentir.
A peine les philosophes eurent -ils porté des regards d’observation sur le monde et sur euxmêmes, qu’ils virent facilement, et ce que nous' pouvions être, et ce que nous n’étions pas. Ils cherchèrent la cause de nos erreurs; ils en cherchèrent le remède : mais cette cause agissant encore sur eux , au moment même qu’ils s’occupaient de la combattre, le remède devenait plus difficile à trouver. Cependant chacun fit son hypothèse,, çt donna sa méthode. Ceux qui nous ont véritablement appris à bien diriger les opérations de’
notre intelligence , sont en petitnombre ; etmème leurs travaux ont, jusqu’à ces derniers temps , laissé beaucoup à désirer.
Hippocrate , Aristote etÉpicure paraissent avoir été les seuls chez les anciens , qui aient bien senti que, dans ce genre de recherches, il faut commencer par observer ce qui se passe en nous quand nous sentons et jugeons, parce qu’eux seuls avaientbien reconnu que les sensations sont les véritables matériaux de nos jugements. Mais il ne nous reste point, à cet égard, de corps de doctrine d’Hippocrate , encore moins d’Épicure ; et quoique Aristote nous ait laissé une analyse ingénieuse du raisonnement , on peut réduire ce que renferment de vrai ses écrits idéologiques, au célèbre axiome, cité tant de fois, et qui même ne s’y trouve nulle part en termes précis.
Depuis Aristote jusqu’à Bacon, les méthodes philosophiques n’ont fait absolument aucun progrès réel; et l’erreur, réduite en système, est devenue de jour en jour plus difficile à déraciner.
Bacon , jetant un coup d’œil rapide sur toutes les sciences, a reconnu la source des vaines hypothèses qui les défiguraient, et des faux résultats dont elles étaient infectées : il ne s’est pas contenté de tracer le plan de leur réforme; il a voulu refaire l’instrument lui -même, au moyen duquel nous acquérons toutes nos connaissances ; et c’est bien véritablement à lui, que commence l’époque de leur régénération.
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Depuis cette époque les progrès ont été rapides. Hobbes, Locke, Bonnet, Condiilac ont successivement perfectionné les vues de Bacon , et rendu les procédés de l’analyse philosophique plus simples et plus sûrs ; ils ont surtout fondé les règles qui la dirigent , sur une connaissance plus exacte des facultés et des opérations de l'esprit humain (i).
Ces facultés et ces opérations , décrites et retracées avec un degré d’exactitude remarquable, nous offrent, dans l’histoire naturelle de l’entendement, le modèle de la vraie et seule méthode applicable à toutes les sciences. C’est par elle seule qu’on peut en bien observer les objets , s’en faire des idées nettes et justes, les çlasser et les enchaîner dans des ensembles qui ne soient pas de vaines hypothèses : c’est uniquement par son secours qu’on peut les étudier, les enseigner et les répandre; c’est elle enfin qui, non -seulement simplifie et facilite le plus leur acquisition , mais qui, les présentant dans leur ordre le plus naturel, en laisse des traces plus profondes et plus faciles à retrouver dans le souvenir.
(i) Je ne parle point ici des successeurs de Condiilac, dont qtielqaes-uns me paraissent avoir ajouté à la précision de 1 analyse , et peut-être même lui avoir ouvert des routes nouvelles, et avoir fourni des bases plus solides à ses principes: ils sont encore vivants c’est au temps seul, qu’il appartient de prononcer définitivement sur le mérite de leurs travaux.