‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 28 sur 67 · S II · texte numérisé non relu

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Application de l’analyse à l’art de guérir.

Je reviens à l’art de guérir. L’emploi de la vraie méthode n’y sera pas moins fécond en utileyésultats.

L’homme, ainsi que les autres animaux, est susceptible d’impressions douloureuses, comme d’impressions agréables. Il l’est même beaucoup plus des unes et des autres, que nulle espèce connue. La raison en est simple : ses sensations portent surplus d’objets différents; et son imagination , dont elles alimentent l’activité , réagit à son tour sur elles , et leur donne un degré de force, ou certaines directions extraordinaires.

Les impressions douloureuses constituent la maladie, comme les impressions agréables constituent le bien-être et la santé.

Il est aisé de voir que les peines morales et le bonheur tiennent plus ou moins immédiatement à ces deux états physiques; qu’ils fie sont , à proprement parler, que ces deux états eux- mêmes, considérés sous d’autres points de vue, ou dans certains rapports particuliers.

Au reste , ce n’est point de cela qu’il s’agit maintenant.

Une sensation pénible ne peut être regardée comme une maladie. Quand elle est passagère, la nature 'y remédie d’elle -même -, et l’Oubli Ppf-

face bientôt. Si la douleur ou le mal-aise se prolonge, alors seulement il y a une maladie véritable. Mais dans ce cas, la nature ne reste pas oisive : elle détermine en secret des séries de mouvements nouveaux, dirigés pour l’ordinaire veiaj le rétablissement du bien-être ou de la santé. En même temps une voix intérieure très -puissante ordonne à l’homme de chercher des secours dans les objets extérieurs : et l’expérience lui faisant voir que plusieurs de ces objets peuvent effectivement pourvoir à ses différents besoins, il les essaie successivement , dans tous les ças où cette voix se fait entendre à lui.

Toutes les sensations peuvent sans doute se comprendre sous les deux chefs généraux de plaisir et de douleur : mais cependant elles sont , pour ainsi dire, variées à l’infini; c’est-à-dire, autant que les choses elles -mêmes qui le déterminent. Caries choses agissent sur les corps animés d’une manière très-différente , et les effets plus ou moins durables qu’elles laissent après elles ne sont pas moins divers que les impressions immédiates .qu’elles ont produites.

Cette observation frappe l’homme au premier coup d’œil : son importance et sa répétition journalière ne lui permettent pas de la négliger.

Il n’y a souvent aucun rapport entre la sensation immédiate et l’effet durable. Ce qui plaît , peut nuire; ce qui déplaît , peut devenir avantageux. . • ' • ■ * •<;. •»

Seconde observation moins directe, et qui demande plus d’attention.

Enfin, certains objets n’occasionent d’abord aucune sensation particulière; ils paraissent n’avoir aucune action bien distincte : et cependant on les voit dans la suite, soit par le souvenir, soit par un long usage, produire des effets im-, portants.

Troisième observation , qu’on ne fait que beaucoup plus- tard, qui ne se confirme que par un grand nombre d’exemples, et qui par conséquent n'influe sur la conduite qu 'après que.les erreurs dans lesquelles l’homme tombe chaque jour en la négligeant , ont été pour lui la source d’impressions pénibles très-réitérées

Avant d’arriver jusque là , l’homme a déjà recueilli beaucoup de remarques particulières sur la diversité des causes qui peuvent produire en

lui le sentiment du malaise, ou l’adoucir et le

faire cesser. Le seul désir d’écarter des impressions douloureuses ou simplement pénibles , inspire beaucoup d’essais : et de ces essais répétés naît un système, sans doute long-temps informe, d’observations à l’usage des familles, des peuplades, des nations.

Les bienfaits du hasard , les leçons des autres animaux, les appétits des malades, augmentent chaque jour ces premières richesses. Le nombre des expériences s’accroît rapidement; et, par cet accroissement même, elle deviennent plus hardies, i. 1 1

mieux raisonnées , plus applicables à des besoins

que les circonstances ramènent aussi chaque jour.

Condillac a remarqué que les hommes analysent naturellement, c’est-à-dire, que naturellement ils observent, comparent et jugent bien. Rien n’est plus vrai : mais c’est uniquement pour des objets simples, pour des objets dont toutes ’. les faces peuvent être vues à la fois, qu’il a complètement raison ; c’est pour des faits dont les relations mutuelles ou l’identité sont aisées à reconnaître; c’est pour des données constantes ou peu mobiles , bornées dans leur nombre , et qu’il est également facile de rassembler, de fixer et de comparer sous tous les rapports.

Malheureusement ces circonstances favorables ne se rencontrent point dans 1 étude de beaucoup d’objets , qui doivent faire partie de nos connaissances. Ceux, par exemple, qui appartiennent à , la médecine et à la morale, présentent bien plus de difficultés. La médecine et les sciences morales doivent donc rester plus long- temps dans l’enfance; ou du moins leurs principes doivent nécessairement acquérir plus tard cette évidence et cette solidité, sans lesquelles les esprits sévères ont de la peine à les regarder comme formant des corps de sciences véritables. Au contraire, les parties de nos études qui ont pour objet des propriétés plus simples et plus fixes, comme celles des nombres ou celles de l’étendue, feront entre les mains des hommes habiles de très -rapides

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progrès, dont l’esprit humain pourra se glorifier avec raison, et dont, à chaque pas nouveau, il pourra toujours vérifier la certitude et même apprécier au juste l’importance.

A mesute que les connaissances s’étendent, il est nécessaire de les classer pour qu’elles ne se confondent pas. Les classifications sont , absolument nécessaires pour secourir la mémoire, et pour mettre de l’ordre dans les opérations de l’esprit. Si elles se bornaient à cela , sans doute elles n’auraient jamais que des avantages. Mais les hommes imaginent presque toujours que la nature elle -même doit s’asservir à l’ordre qu’ils lui tracent; et ils osent tirer des conséquences pratiques pour tous les cas qui pourront se présenter, de cet ordre qui n’a de réalité le plus souvent que dans les tableaux créés par leur imagination.

C’est ici que les méthodes commencent à devenir une nouvelle cause de confusion : ici, laissant la nature de côté , l’esprit ne met à la place «les choses véritablement existantes que ses propres fictions , c’est-à-dire , que des fantômes : ici , les abstractions les plus infidèles, puisque leurs éléments peuvent changer à chaque nouvelle application, deviennent la base de jugements et de déterminations pratiques qui peuvent être de la plus haute importance; et quelquefois ces jugements et ces déterminations ne sont fondés sur aucun objet réel.

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