‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 44 sur 67 · I . • 'il · texte numérisé non relu

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les résultats étaient cependant erronés. Il y a pins; quoique la langue et la manière de s en servir fussent les mêmes pour tous les calculateurs, chacun d’eux trouvait un résultat particulier différent. En un mot, c’est par les procédés uniformes et rigoureux de la vérité , mais employés hors de saison, qu’ont été établis les sysj tèmes les plus ridicules, les plus faux et les plus divers.

Qui peut ignorer, ou nier les avantages étendus et directs qu’a procurés aux sciences physiques en général l’application de la géométrie et du calcul? Mais il ne faut abuser ni de l’une ni de l’autre; il ne faut pas surtout avoir la prétention de les appliquer à des objets qui s’y refusent. Toutes les fois que ces objets ou leurs rapports ne sont pas susceptibles d’être rigoureusement évalués (i), l’emploi de ces précieux instruments devient dangereux ; et quand il n’est pas immédiatement utile, il devient presque toujours nuisible. Au reste, les géomètres médiocres peuvent seuls chercher l’occasion d’étaler un savoir peu familier au commun des lecteurs en médecine; eux seuls peuvent trouver du plaisir à s’emparer d’un domaine , dont , la possession est toujours restée au moins douteuse. Quel avantage trouverait-on à traduire dans une langue inconnue

(i) C'est-à-dire, d'être évalués en grandeurs , ou en nombres détermines. , v-' ,

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UF. L'A. MÉDECINE. 3'in

ce que la langue vulgaire exprime clairement , et de transformer en doctrine scientifique audessus de la portée du plus grand nombre des élèves, ce qu’une simple- énonciation peut faire passer sans obscurité dans tous les esprits? Aussi les vrais géomètres sont peu jaloux de ce geurc de succès.

Cependant, comme nous l’avons aussi déjà reconnu , les diverses parties de la physique animale ne se sont pas toutes également refusées à cette application de la géométrie et de l’algèbre. Si la cause du mouvement musculaire , et les moyens directs qui déterminent la contraction des fibres charnues , restent encore dans les ténèbres; si l’on ne peut surtout les rapporter aux lois qui régissent les corps non organisés : d’autre part, la puissance d’action des muscles, ou plutôt l’évaluation des forces actives employées dans chaque mouvement, a pu devenir l’objet de démonstrations rigoureuses. La manière dont les rayons lumineux, en tombant sur la surface convexe de la cornée, se réfractent à travers les différentes humeurs de l’œil, pour aller peindre l’image des objets sur la rétine , se démontre encore, à peu près, mathématiquement. Il est vrai que la sensation même de cette image , ou les circonstances particulières qui nous rendent susceptibles d’être avertis de sa présence, restent toujours enveloppées des mêmes ténèbres: mars l’œil, comme organe matériel de la vision, se trouve véritables

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ment réduit à l’état d’un simple instrument de dioptrique. Seulement, ses opérations sont plus parfaites que celles de tous les autres ; les diverses réfractions des rayons étant si bien compensées par ses différentes humeurs, que les images se peignent toujours sur la rétine, simples, bien terminées, bien circonscrites; qu’elles n’ont jamais rien d’incertain , et n’offrent point de ces réfractions diverses, Ou de ces iris qui bordent toujours plus ou moins celles que produisent les instruments artificiels. *

Dans les fonctions de l’ouïe, il reste bien plus d’obscurités , que dans celles de la vue. La structure de l’oreille, parfaitement développée par plusieurs anatomistes célèbres, n’a pu nous apprendre comment les frémissements variés de l’air extérieur vont occasioner tant d’impressions délicates sur l’expansion pulpeuse du nerf auditif interne. Mais les vibrations du corps sonoré , leurs rapports mutuels, les lois de leur propagation à travers les différents milieux , celles de leurs combinaisons pour produire les accords, ont été ramenées à la précision du calcul. Les impressions agréables causées par la musique, sont devenues elles-mêmes des espèces de problèmes de géométrie. Les sciences exactes ne sont donc pas seulement recommandables aux yeux du médecin,par les opérations physiologiques qu elles peuvent, éclaircir : la théorie des arts, dont il faut au moins avoir des idées générales , pour bien connaître les

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lois de la sensibilité, emprunte encore de ces sciences des lumières qu’elle chercherait vainement ailleurs.

Mais ce n’est peut-être pas sous ces points de vue particuliers, que leur utilité réelle est le plus étendue; il ne suffirait même pas de considérer la géométrie et le calcul comme des instruments universels, applicables à la plupart des grands objets de la curiosité humaine , et à plusieurs des travaux usuels de la vie : il faut encore en apprécier les avantages, par la trempe particulière qu’elles donnent à l’esprit. En effet , la géométrie , en perfectionnant la mémoire du raisonnement; en augmentant la force et, pour ainsi dire, la tenue de l’imagination ; en enseignant , par une pratique habituelle, l’art de faire sortir les démonstrations les unes des autres: l’algèbre, en mettant plus à nu la vraie idéologie de la numération et le mécanisme de l’analyse; en habituant l’esprit aux diverses transformations , que les questions ont souvent besoin de subir pour être résolues , et à l’exclusion successive des données qui s’embarrassent, ou qui se compensent mutuellement; en fixant certaines limites, entre lesquelles la vérité doit se trouver toujours; eu fournissant les moyens de se rapprocher de plus en 'plus du point précis qu’elle occupe; en o£frant surtout des exemples continuels de généralisations, que la nature même des objets rend nécessairement toujours aussi justes que vastes et

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Brillantes: la géométrie et' l’algèbre, par ces effets incontestables et directs , peuvent sans doute devenir le plus utile complément de la logique. Dans ces luttes vigoureuses , l’esprit acquiert plus de force et de constance d’action: il peut acquérir aussi plus de perspicacité, d’agilité, de souplesse, d’étendue; toutes qualités qu’il transporte, avec tant d’avantage, dans toutes ses autres études et dans tous ses travaux.

Ce n’est pas que la géométrie et l’algèbre soient capables de rectifier les esprits faux ou gauchesv ni qu’un calculateur , parce qu’il raisonne toujours bien, quand il résout des questions dont tous les termes peuvent être représentés par des grandeurs ou par des nombres, raisonne avec la même exactitude et la même sûreté, quand il opère sur des objets dont Les données sont plus variées, plus incertaines ou plus mobiles : beaucoup d’exemples ont prouvé qu’il arrive souvent tout le contraire; et la manie d’appliquer le calcul aux matières qui ne l’admettent pas, fait que. les géomètres dont l’esprit est faux, l’ont réellement plus faux que les autres mauvais raisonneurs. Mais l’emploi vicieux d’un bon instrument 11’en doit pas faire méconnaître la véritable utilité.

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*• Méthodes philosophiques. '

S’il est une science dont les théories et l’en-, seignement exigent toute la perfection des méthodes philosophiques, c'est sans doute la médecine. La difficulté des recherches , l’immensité de matériaux, le caractère fugitif et versatile des objets soumis à l’observation, y rendent nécessaires tout à la fois, et beaucoup de réserve, et beaucoup de sagacité; une imagination mobile qui se plie à toutes les fluctuations des phénomènes, et un jugement ferme qui ne sorte jamais des faits réels; la faculté de recevoir vivement toutes les impressions, et celle de ne se laisser dominer par aucune. Entre ces qualités si différentes, et que beaucoup de personnes regardent comme contradictoires, celles qui tiennent à la manière de sentir sont exclusivement l’ouvrage de la nature; tout ce que peut une culture assidue, est de les perfectionner, d’en faciliter l’emploi : mais c’est à son tour cette dernière seule qui développe les facultés rationnelles; et l’art dé la raison demande un long et difficile apprentissage.

On peut hardiment aujourd’hui rapporter au perfectionnement des méthodes philosophiques j celui des méthodes d’observation expérimentale: c’est bien évidemment encore aux unes et ijux

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autres, que sont dues toutes ces belles découvertes , dont la chimie et la physique se sont enrichies dans ces derniers temps. Il est certain que du moment où les vues de Locke ont été portées dans les sciences, les sciences ont changé de face. Celles où l’analyse était, pour ainsi dire, nécessitée par le caractère de leur objet, ou par celui de leur but , avaient seules fait des progrès constants et sûrs : toutes les autres vont maintenant jouir du même avantage. Et qui peut calculer ou prévoir jusqu’où l’esprit humain doit arriver par leurs secours? La véritable force de l’homme est bien plus dans ses instruments que dans lui -même. Son génie se développe surtout dans leur invention, dans l’art de les employer. C’est là ce qui met la plus grande distance entre l’individu et l’individu, entre les nations et les nations. Les méthodes de l’esprit sont, en quelque sorte , ses leviers et ses aérostats : par eux , il peut mouvoir facilement des masses énormes , ou s’élever jusqu’aux pures sources de la lumière. Cherchons donc à perfectionner chaque jour, de plus en plus, ces instruments précieux: et soyons bien convaincus que si , dans les études et dans les travaux les plus simples, ils sont encore utiles; ils sont absolument indispensables quand les objets ou de ces travaux cru de ces études sont très- compliqués : eux seuls peuvent alors assurer notre marche, et nous promettre d’avance des succès certains. -

Mais après ce qui a été dit là-dessus, eu différents endroits de cet ouvrage, je suis dispensé d’entrer dans de plus grands détails.

Philosophie morale.

Nous avons déjà reconnu précédemment que toutes les sciences morales doivent être fondée^ sur la connaissance physique de l’homme : mais, on n’aurait qu’une 'connaissance incomplète de J’homme physique , si l’on négligeait d’étudier les fonctions organiques, qui concourent à la formation de la pensée et de la volonté , et l’influence que l’une et d’autre exercent sur l’ensemble, ou sur les diverses parties du corps vivant. Ainsi, la philosophie rationnelle et la mo-» râle sont également nécessaires au médecin. Nous avons suffisamment parlé de la première. Quant à la morale, comme elle s’identifie à chaque instant avec tous les détails de la médecine pratique, il semble qu’elle soit pour elle moins une compagne qu’une sœur. Les erreurs de l’imagination, ou celles des penchants et des désirs, sont • évidemment la cause de presque tous les malheurs de -l’homme. Ses maladies ellesrmêmes dépendent presque toujours de ses propres erreurs, ou de celles de la société; et toujours elles peuvent être aggravées par l’état déréglé du moral. Combien les jugements faux et les penchants.

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égarés ne peuvent -ils pas troubler l’action des organes ! Combien d’habitudes vicieuses n’iinpriment-ils pas à toutes les fonctions ! et s’il est vrai que le crime n’est souvent, comme la folie, qu’une maladie physique; combien de fois, à leur tour, les maladies ne sont-elles pas le produit ou de la folie, qui, prise en général, peut porter le désordre dans tous les mouvements vitaux, ou du crime qui véritablement n’est qu’une de ses variétés !

Malheur sans doute au médecin qui n’a point appris à lire dans le cœur de l'homme, aussi bien qu’à reconnaître l’état fébrile ; qui , soignant un corps malade , ne sait pas distinguer dans les traits, dans les regards, dans les paroles, les signes d’un esprit en désordre, ou d’un cœur blessé! Comment pourrait -il saisir le vrai caractère de ces maladies, qui se cachent sous les apparences d’affections morales; de ces altérations morales qui présentent tout l’aspect de certaines maladies? comment rendrait-il le calme à cet esprit agité, à cette ame consumée d’une mélancolie intarissable, s’il ignore quelles lésions organiques peuvent occasioner ces .désordres moraux ; à quels désordres des fonctions ils sont liés? Comment pourrait -il ranimer la flamme de la vie dans un corps défaillant, ou dévoré par les angoisses, s’il ignore quelles peines il est nécessaire d’assoupir avant tout, quelles chimères il faut dissiper? . - • ,

Sans doute c’est au médecin qu’il appartient de porter près du malade couché sur le lit de douleur, les plus douces et les plus sages consolations; c’est lui qui peut pénétrer le plus avant dans la confiance de l’infortune et de la faiblesse; ç’est lui par conséquent qui peut verser sur leurs plaies le baume le plus salutaire. Mais, par la même raison , c’est à lui qu’il n’est pas permis d’ignorer la nature et la destinée des malheureux et trop faibles humains : il ne lui est pas permis d’être sans pitié , pour des misères , ou pour des erreurs qui peuvent devenir si facilement le partage de chacun; de n’être pas indulgent et bon, autant que circonspect et raisonnable. Tout autre peut haïr les vices, être révolté des folies : mais le médecin, du moins s’il sait voir et juger, s’il a du bon sens, s’il est équitable, ne peut que plaindre les uns et les autres; il ne peut que redoubler de zèle pour des créatures dégradées, pour ces malades qui doivent d’autant plus exciter sa compassion, qu’ils méconnaissent davantage leur malheureux état.

Qui n’a pas vu des infortunés, victimes de passions funestes , se traîner languissamment vers la tombe, en demandant plutôt quelques signes d’intérêt, que la vie? Qui n’a pas eu l’occasion d’observer les agitations cruelles de ces imaginations effarouchées, qui se tourmentant au milieu de-leurs propres fantômes, mêlent quelquefois à ce délire les sentiments de la plus sublime

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