‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 45 sur 67 · KÉFOHME · texte numérisé non relu

KÉFOHME

vertu? Est- il de plus douce jouissance que d’apaiser ces douleurs sans motif, ces terreurs sans objet; de faire entendre la voix de la raison au sein de tant de perplexités? Les êtres chez qui .la faculté de sentir et de compatir est portée au plus haut degré ( et ceux-là même sont le plus voisins de tous les écarts), ne méritent-ils pas un intérêt particulier de la part d’un médecin vertueux et sensible? Quiconque n’est point étranger aux sentiments qui constituent véritablement l’homme, pourrait -il n’être pas profondément ému des douleurs de ceux qui n’ont jamais euxmêmes vu la douleur sans vouloir la secourir? . Pourrait-il ne pas prodiguer les soins les plus affectueux à ceux qui ne vivent que par leurs affections?

Mais pour rentrer dans les considérations purement médicales, observons que les méthodes de traitement , souvent uniformes et simples lorsqu’elles s’appliquent à des individus dont l’esprit ou la sensibilité n’a reçu que peu de culture, deviennent très-compliquées, très-variées, très-rdifficiles , lorsqu’il s’agit de personnes dont l’existence morale a pris sou entier développement. Que de libres peuvent être ébranlées par les plus faibles causes , quand la tête reçoit et combine beaucoup d’impressions; quand beaucoup de sentiments fermentent dans le cœur! sans parler des habitudes nécessitées par les différents travaux, sitôt qu’on est sorti de la vie purement animale, sitôt

qu’un n’appartient plus au commun des hommes , le traitement de chaque maladie exige des combinaisons particulières, et souvent des combinaisons qui peuvent n’être pas relatives à la maladie elle-même. Ainsi, la médecine pratique se réduit à peu de formules dans les campagnes et dans les hôpitaux : mais elle est forcée à multiplier, à varier, à combiner ses ressources dans le traitement des hommes livrés aux affaires, des savants, des gens de lettres , des artistes , et de toutes les personnes dont la vie n’est pas dévouée à des travaux simplement manuels. ç*

ü VI.

Belles - Lettres et Arts.

La formation «les idées tenant en grande partie, comme nous l’avons vu plus haut, à l’usage des signes qui les représentent, ou qui les fixent; et le caractère de ces instruments artificiels ne pouvant manquer de se retrouver dans les idées même qu’ils concourent si puissamment à faire naître; on voit combien sont absurdes les déclamations des médecins pédants contre les études littéraires des jeunes élèves. Ce n’est pas qu’un style oratoire ou des ornements poétiques puissent jamais être de bon goût et de bon ton dans la langue des sciences; ils en doivent au contraire être bannis avec beaucoup de sévérité : mais les

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sciences ont aussi leur éloquence propre; et cellelà, bien loin d’altérer la vérité, l’épure et lui donne plus d’énergie et de pouvoir. Un langage précis, élégant, et rtiême quelquefois animé, annonce fies idées dont un sentiment vif et distinct a fourni les premières impressions, dont une réflexion scrupuleuse a mis en ordre tous les matériaux, dont un jugement sévère a resserré la chaîne , pour en démontrer d’avance toutes les conclusions. Plusieurs écrivains, d’ailleurs estimables, doivent la plupart de leurs erreurs au 'style barbare qu’ils se sont permis; et l’on voit que les penseurs les plus judicieux sont également redevables de leurs meilleures vues à la clarté, à la précision, à la pureté qu'ils ont recherchées dans leurs ouvrages. jSi Staalh, par exemple, n’a- Vaitpas adopté cette langue scolastique et bizarre, qui rend sa lecture si fatigante; s’il ne s’était pas perdu lui-même, comme à plaisir, dans ce style ténébreux, discordante bigarrure de latin, de grec et d’allemand , il eût pu sans doute quelquefois encore, vouloir jeter un voile sur le fond de sa pensée : mais il ne l’aurait pas travestie ridiculement ; il n’aurait pas jeté dans la manière de l’exprimer, les germes de beaucoup d’erreurs. Tous les ouvrages d’Hippocrate, c’està-dire, tous ceux qui sont incontestablement de lui, n’étincellent pas seulement d’idées riches et brillantes autant que grandes et fécondes : le style en est encore toujours rapide, précis, facile

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et pur. Ce style n’est point sans doute celui de Platon, celui de Démosthène, de Xénophon ou de Lucien : mais on peut dire qu’il les égale tous dans son genre; et l’on reconnaît surtout le grand écrivain dans cette attention même à garder la couleur et le ton qui conviennent à ses sujets. Quoique toujours il évite de laisser voir en lui J’élève des orateurs les plus célèbres de son temps, qui pourrait ne pas sentir à sa lecture que toutes les beautés du langage lui sont familières? et son talent n’est-il pas d’autant plus parfait; qu'il sait mieux en déguiser l’artifice dans la rapidité de ses pensées, et, sous cette apparente inattention, que semblent nécessiter leur abondance et le peu de temps qui lui reste pour les rédiger?

Si la vérité ^pnonce souvent par le caractère rtième de l’expression; si elle devient, pour ainsi dire, plus elle-même par ce qui semble d’abord n’être que sa parure : il importe bien plus encore à sa propagation de la montrer sous les formes qni peuvent le plus frapper les esprits et captiver l’intérêt. Les idées les plus justes ne vont presque jamais faire partie de l’opinion publique, qu’après avoir passé par les mains du talent; et l’on voit que les préjugés qu’il consacre sont les plus difficiles à déraciner.

N’oublions pasd’ailleurS que la véritable culture de l’esprit se compose d’une foule d’impressions •

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diverses. Je mécontenterai d’un seul exemple. La connaissance de l’homme s’applique sans doute à tous les objets pratiques de la vie; elle est nécessaire à quiconque vit au milieu de ses semblables ; or, n’est -il pas notoire que certains ouvrages, .regardés comme de pur agrément, sont les seules peintures fidèles de la nature humaine ; que, pour celui qui sait les lire en observant le monde , ils hâtent plus l’expérience des choses de la vie que tous les moralistes de profession ensemble? Ajoutons que leur lecture, en polissant l’esprit, excite encore son activité, et que les images agréables quelle lui offre, après l’avoir délassé de travaux plus arides, le disposent aies reprendre avec un intérêt, nouveau.

Il faut en dire à peu près autant des arts : non que le même homme puisse embrasser complètement tant d’objets à la fois; mais parce qu'il importe d’étendre et dp cultiver la sensibilité, en l'appliquant successivement à différents genres d’impressions.

Toutes les impressions diverses, lorsqu’elles sont vives, distinctes et justes, laissent nécessairement dans la mémoire de précieux matériaux, dont le jugement fait tôt ou tard son profit. D’ailleurs, les diverses langues des passions doivent être familières à celui dont les. études embrassent l’homme tout entier.

. On voit donc sous quels rapports , et jusqu’à

quel point , la culture des lettres et des arts d'agrément peut se lier aux travaux sévères de l’art de guérir.

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