VII
r Langues anciennes et modernes.
Pendant long -temps, l’étude des langues a formé , pour ainsi dire , la base de l’instruction : elle consumait une grande partie de l’enfance et de la jeunesse; et ce genre de savoir était un objet d’ambition , un titre de gloire. Tant que les écrivains grecs et latins ont été nos seuls précepteurs, cela devait être ainsi: il n’était alors pas moins nécessaire de connaître leurs deux langues , pour apprendre ce qu’ils avaient su dans tous les genres, qu’aujourd’hui d’être algéhriste «t géomètre pour devenir astronome, ingénieur ou navigateur. Mais depuis que les langues modernes , du moins celles des nations éclairées, ont produit de bons livres sur presque toutes les matières, la connaissance des langues anciennes est devenue moins indispensable : or» les a par conséquent cultivées avec moins d’ardeur.
Quelques philosophes sont allés plus loin que le public : ils ont accusé l’étude des langues de faire perdre un temps précieux, et d’énerver les forces de l’intelligence, en n’exerçant que l’espèce de mémoire qui tient le moins au raisonnement. Ils ont prétendu que de bonne* traductions peuvent 1. a3
nous transmettre tout ce que renferment d’utile les livres écrits dans des langues mortes ou étrangères : et quant aux beautés particulières du style, le sacrifice du temps nécessaire pour se mettre en état de les goûter , est à leurs yeux un sacrifice d’un trop grand prix, pour être compensé par des jouissances qui ne laissent après elles aucun fruit réel.
Malgré le poids des autorités qu’on peut réclamer en faveur de cette opinion , j’avoue que je 71e la partage pas.
D’abord, l’étude des langues, faite d’une manière philosophique, jette un grand jour sur les procédés de l’esprit humain; et les vues utiles qu’elle fournit, ne peuvent être complètes que lorsqu’elles sont tirées de la comparaison de plusieurs idiomes. L’ordre différent dans lequel les idées et les éléments dont elles se composent, peuvent se représenter ou se reproduire, est nécessaire à connaître pour écarter beaucoup d’erreurs relatives à leur ordre naturel , et peut-être même à leur formation ; erreurs qui ne sont que difficilement évitées et jamais rectifiées, quand on ne considère qu’une seule combinaison de signes. En second lieu , les impressions qui accompagnent les mêmes idées, énoncées dans différentes langues , sont loin d’être les mêmes. On ne niera pas que l’art de bien parler et de bien écrire ne ^consiste à savoir réveiller dans les autres les idées et les sentiments dout on est occupé soi-même;-
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ou plutôt de réveiller les impressions qui les ont produits, et de les fortifier de toutes celles qui peuvent, en rendre l’effet plus puissant ou plus distinct. Or, cet art peut transporter certaines impressions des langues anciennes dans celles dont on fait usage maintenant, et perfectionner ainsi, par des emprunts heureux, ces indispensables instrumenfs de l’intelligence humaine. Rien , sans exception , ne fortifie davantage l’esprit , ,ne lui donne plus de souplesse, ne meuble la mémoire de plus de sensations , d’images , de mouvements et de tours variés, que la lecture deâ hons écrivains dans les différentes langues : et l’instruction n’est, en quelque sorte, qu’ébauchée , quand on n’a pas entendu, dans leur idiome natal, les accents intraduisibles de ces génies originaux , qui sont encore à, plusieurs titres les bienfaiteurs de l’humanité. ' ' ♦
Enfin, les écrivains qui méritent d’être lus, et, chez lesquels nous pouvons puiser des connaissances utiles, oü même nécessaires, ne sont pas tous encore traduits dans les langues des peuples les plüs civilisés. Il faut souvent chercher Finstruction dans les langues anciennes ou dans celles des autres peuples nos contemporains.
Ne sortons pas de la médecine. Tout le monde sait que beaucoup de très-bons livres qui traitent de cette science, sont écrits en latin; d’autres le sont en anglais, eu italien^ en allemand : et parmi ces livrés, plusieurs ou iie sont pas traduits, ou
le sont d’une manière si négligée, que le fond même des choses en est comme travesti. Les Grecs ont perdu toute couleur et' tout caractère dans ces versions latines mot à mot, que nous ont laissées leurs disciples occidentaux des derniers siècles : la plupart des traductions françaises les ont peut-être encore plus défigurés. Les Latins, quoique plus rapprochés "de nous par les lieux, par les habitudes et même par la langue, n’ont en général guère moins à se plaindre de leurs traducteurs : j’en appelle à ceux de ces derniers, qui mériteraient seuls de faire exception; ils conviendront sans peine qu’ils n’ont jamais reproduit leurs modèles , et que tout lecteur qui ne connaît les grands écrivains de l’antiquité que par les versions, ne les connaît véritablement pas.
L’étude des langues ne doit donc point être négligée dans l’éducation, en général; elle ne doit pas l’ètre, en particulier, dans celle des jeunes gens qui se destinent à l’art de guérir.
Sans doute , les différents objets dont nous venons de parler en dernier lieu, n’entrent pas d’une manière directe dans les études de cet art : mais les uns doivent en être regardés comme des préliminaires essentiels, et les autres en sont des accessoires utiles. Encore une fois , songeons que tout se tient dans les sciences : plus on sait , et plus on découvre entre elles de nouveaux rapports; et, quoique la faiblesse des facultés humaines et la brièveté de la vie ne nous peronet-
tent pas de tout embrasser, le véritable homme de mérite ne doit plus maintenant rester étranger aux connaissances dont l’objet habituel et principal de ses travaux peut emprunter, ne fût-ce que très- indirectement, des lumières et des secours.