‹ Œuvres complètes de Cabanis, membre du senat, de l'institut, de l'école et société de médecine de Paris, ... Tome premier cinquieme Révolutions et réforme de la médecineChapitre 58 sur 67 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

pourront exposer en détail ce que je me contente de tracer d’une manière rapide et sommaire. Cette idée n’a pas besoin de flatter mon amourpropre : elle fait mieux; elle touche mon cœur, en m’offrant un espoir d’utilité réelle : c’est le seul prix que j’attende de mon faible travail.

Quand on écrit sur des objets peu familiers au public, et qiie cependant on s’efforce d’être court, on ne peut guère espérer d’être bien entendu par ceux qui lisent d’une manière superficielle. Quand on ne veut pas quitter le ton sévère de la discussion , l’on est forcé de rejeter tout ornement de style. Je demande donc ,au lecteur de l’attention et de l’indulgence

Ce io décembre 178B.

P. S. L’écrit suivant devait paraître dans l’hiver de 1789: mais des intérêts plus chers à toutes les âmes généreuses , puisqu’ils avaient pour objet la liberté d’une grande nation et le bonheur du genre humain , vinrent donner une direction nouvelle à l’attention publique. Le mouvement, comme personne ne l’ignore, fut général : il suspendit la plupart des travaux purement scientifiques et littéraires; et les meilleurs

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esprits tournèrent leurs méditations vers les sujets qui touchent le plus immédiatement à l’organisation sociale. Depuis cette époque, les luttes révolutionnaires nous ont presque continuellement tenus dans une agitation peu favorable aux recherches spéculatives : le besoin et l’habitude d’agir sans cesse avaient fait prendre à toutes les têtes des habitudes précipitées et tranchantes , qui rendaient ce genre de recherches généralement fastidieux. Mais on a trop eu le temps et l’occasion -de voir que ce n’est pas là le moyen de hâter la marché des lumières, ni surtout de perfectionner la raison.' Les hommes réfléchis n’ignorent point d’ailleurs combien le progrès des sciences, et particulièrement celui des bonnes méthodes philosophiques , ont influé sur le développement et sur la propagation de l’esprit de liberté. C’est par la philosophie seule que la liberté s’épure et se consolide; c’est par les sciences et les arts qu’elle s’embellit et devient un véritable système de bonheur.

Dans ce moment où l’instruction nationale va sans doute être enfin organisée sur un plan digne des lumières du siècle et de la majesté de la. république, il est très-Héeessaire de déterminer. les rapports des différentes scieuces, d’en circou-

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scrire le domaine respectif, dé bien étudier l’esprit que là nature des choses assigne à chacune, afin d’y pouvoir transporter avec, fruit ces méthodes analytiques générales, destinées à changer entièrement dans peü la face du monde intellectuel.

Quapd la médecine n’aurait pas dans les maux qu’elle peut soulager et guérir un but direct d’utjlité, elle mériterait encore une grande attention comme base de toute bonne philosophie rationnelle. Elle seule en effet peut nous faire connaître les lois de la machine vivante , la marche régulière de la sensibilité dans l’état sain, les modifications que cette faculté peut éprouver dans l’état de maladie; elle nous montre à ntf tout l’homme physique , dont l’homme moral n’est lui -même qu’une partie,, ou, si l’on veut, une autre face. De la sensibilité physique , le médecin ne voit pas seulement naître les idées et les passions ; il voit encore , en quelque sorte , comment elles se forment; il voit du moins ce qui favorise ou contrarie leur formation: et c’est toujours dans certains états organiques qu’il trouve la solution de chaque problème.

Ainsi donc, on peut considérer la médecine.

comme fournissant des bases également solides

pour cette philosophie qui remonte à la source des idées, et pour cette autre philosophie qui remonte à la source des passions. D’une part , ses vues doivent diriger tout bon système d’enseignement; de l’autre, elle trouve dans les lois éternelles de la nature, les fondements des droits et des devoirs de l’homme. En un mot, elle éclaire l’étude de l’entendement, et trace l’art de le conduire, de le perfectionner, en reconnaissant dans les impressions et dans les besoins propres à chaque nature sensible les véritables causes ou les véritables lois des rapports de tous les êtres qui lui appartiennent, ou qu’elle renferme dans son domaine : et du même principe découlent , à ses yeux, les règles de leur conduite réciproque, et l’art raisonné de leur bonheur; c’est-à-dire la morale (i).

La médecine rend encore un service essentiel.

De même que toutes les autres sciences physiques, de même .que les- autres arts qui s'appuient sur l’observation délicate de la nature, elle terni' directement à dissiper tous les fantômes qui fascinent et tourmentent les imaginations. En ac-

(») Je dis la morale en général, parce que chatpie nature sensible a In sienne , et toujours fondée sur les mêmes bases.

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continuant l’esprit à ne voir dans les faits que les faits eux-mêmes et leurs relations évidentes, elle étouffe dans leur germe beaucoup d’erreurs, qui

ne sont dues qu’à des habitudes toutes contraires :

elle détruit particulièrement toutes celles qui se trouvent liées à des absurdités physiques; c’est-àdire presque toutes les croyances superstitieuses : et, dans ce commerce intime avec la nature, la raison contracte une indépendance , et l'ame une fermeté , qu’on a remarquées dans tous les temps chez les médecins vraiment dignes de ce nom.

Voilà ce qui m’a fait pensçr qu’au moment où les études médicales commencent à reprendre un nouvel éclat , il serait utile d’en faire mieux sentir la haute importance , et qu’on rendrait un ser- vice réel , en présentant aux élèves qui s’y consacrent des motifs particuliers de zèle et , d’attention, tirés du degré même de certitude auquel l’art peut atteindre : car cetté possibilité bien reconnue transforme en autant de devoirs sacrés tous les travaux de la science et toutes les recherches relative^aux méthodes les plus exactes

d’expérience et de raisonnement. •> ’

Ce i*r. vendémiaire an VI.

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