INTRODUCTION
T j* mort est le terme inévitable de la vie; la douleur est , aüssi bien que le plaisir , J’npanage de tous les êtres sensibles. 11 est dans la nature de souffrir et de mourir, comme de vivre et d’avoir des sensations agréables : il est dans la nature d’être malade , comme d’être sain. Le plaît (le la nature (i) exigeait que les êtres animés
(i) -Quand je parle du plan de la nature, je n’entends pas •aller au-delà de l’énonciation d’un simple .fait. Il- y a des rapports réguliers et constants entre les .diverses. parties dé l’univers: c’est tout .ce que je veux dire. La philosophie des
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fussent soumis à l’action de tout ce qui les environne , et que la variété des modifications qu’ils subissent, dans ces chocs continuels, fut toujours en raison de la finesse de leurs organes et de la noblesse de leurs fonctions. Ainsi, quoiqu’on puisse dire, dans un sens, que sa main bienfaisante, en ordonnant avec tant de régularité les mouvements vitaux, a tout fait pour conserver les individus dans Un état sain, comme pour perpétuer les espèces; cependant, les souffrances et les maladies sont un résultat nécessaire des lois de l’économie animale, et des circonstances au milieu desquelles l'ouvrier éternel a jeté tous les êtres vivants : et l’homme, doué de facultés plus étonnantes et plus nobles, jouissant au plus lvaut degré de la sensibilité, qui les produit par son développement , se trouve livré , par cela même, à l’action de plusieurs causes malfaisantes ou destructives.
Ainsi donc, dans l’état le plus naturel, aucun animal n’est à l’abri des souffrances physiques : ainsi donc, par sa constitution primitive, l’homme . y serait plus sujet que tous les autres, quand les institutions et les habitudes sociales ne l’exposeraient pas encore à mille dangers nouveaux, à
mesure . qu’elles étendent ses rapports, qu’elles
« . . é . . - • J coûtes finales n’a d’ailleurs pu jamais soutenir un examen ’
Sérieux, quoique peut-être l'intelligence bornée dé l’homme
ait bien de la peine à la rejeter (entièrement. - •
DE LA MÉDECINE. l\\ 1
agrandissent son existence , et que les scènes de sa vie deviennent plus variées et plus mobiles. Mais ces dernières causes, qu’on ne peut regarder comme étrangères à lui, que par abstraction, puisque la société existe partout, et que les hordes sauvages ne diffèrent des nations civilisées que par l’imperfection plus ou moins grande de leur état social ; ces causes , dis-je , apportent des changements notables dans les dispositions physiques de l’homme : elles le rendent , en outre , plus susceptible de toutes les impressions maladives.
Encore une fois, souffrir et mourir sont une suite nécessaire de notre Condition. Mais ce qui est une suite non moins inévitable du premierde nos penchants, c’est le désir de prolonger la vie et de fuir la douleur. La nature nous apprend elle-même à changer une situation pénible, à porter la main sur les parties douloureuses, à relâcher leur tissu par l’application d’une chaleur douée et moite; elle nous indique le repos < le silence, l’obscurité, l’éloignement dü bruit, aussitôt que la fièvre exalte , ou trouble le jeu de nos organes. Des appétits singuliers, et dont il est impossible de rendre raison, nous font souvent découvrir les moyens nécessaires à notre rétablissement. En un mot , tous nos besoins se changeant en souffrances lorsqu’ils ne sont pas satisfaits j et ta naturé s’expliquant, à Cet égard, de la manière la plus claire, on peut, avec
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lin ancien, donner à tout ce qui satisfait un besoin, le nom de remède, et à l’instinct, ou à la cause des mouvements automatiques, celui de premier des médecins.
Quelques philosophes ont regardé les lois de l’instinct comme résultantes de certains raisonnements particuliers, inaperçus', parce qu’ils sont plus rapides ; et ils ont prétendu ramener ces lois aux mêmes principes que celles de nos jugements ordinaires. Mais on ne peut nier qu’un guide secret ne dirige les animaux et ne les éclaire, antérieurement à tout essai, sur le choix des aliments qui leur sont propres, sur celui même des remèdes que peuvent exiger plusieurs de leurs maladies.
Tout animal qui vient de naître suce la uiïr nielle de sa nourrice , sans que personne lui ait enseigné comment il doit s’y prendre. Le chevreau que Galien tira vivant du ventre de sa mère, choisit, à ce que nous assure ce -médecin , le cytise entre plusieurs herbes qui lui fuèent -présentées. Nous voyons, tous les joürs, les chiens et les chats s’exciter à vomir, ou se donner des dévoiements salutaires avec les pousses fraîches du gramen. Les chiens lèchent leurs .plaies et celles de leurs petits-; et- c’est ainsi qu’ils les guérissent très-vite. Les cigognes, se donnent, diton, des layeqaents; En ne, Citant que des faits constatés , il serait facile d’appuyer de beaucoup de preuves cette idée, soutenue par les plus grands
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physiologistes : « Que la nature (i) prend d’elle-, « même les bonnes routes , et que , sans avoir été « instruite , elle sait faire ce qui convient ». N atura sibi ipsi invertit vias , et inerudita existens, qup: expediunt perficit (a). Mais il faut convenir que la médecine de l’instinct est assez bornée chez l’homme social, quoiqu’elle ait pu, dans un état «le choses plus simple, être plus féconde en ressources , et surtout plus sûre dans l’emploi de ses moyens; quoique surtout elle suffise aux animaux qui ne vivent pas sous notre domination. On doit bien se garder sans doute de la perdre de vue dans la pratique de notre art; elle l’a souvent dirigée, elle peut la diriger encore chaque jour : mais il s’en manque beaucoup qu’elle lui fournisse autant de lumières que certains écrivains enthousiastes se plaisent à l’affirmer.
L’instinct guide avec bien plus de sûreté, les autres animaux. Comme il n’est jamais égaré chez eux par cette foule d’idées, de préjugés, ou de passions, qui le dénaturent absolument dans l’espèce humaine; comme d’ailleurs les cas sur lesquels il doit prononcer, sont très-simples, trèsuniformes, aucune cause étrangère ne l’empêche
(i) La nature est la force qui produit les mouvements propres à chaque corps, on, si l’on veut, l’ensemble des lois qui' le régissent : c’ést dans ce dernier sens, que Van- Holmont l’appelle Wtrdre de Dieu.
(r) Hippocrate. ,
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de veiller avec succès à la conservation de l’individu , de travailler toujours efficacement à la guérison de ses maladies.
C’est précisément parce que la nature a placé l’homme au-dessus des autres animaux , que cette voix secrète lui parle plus faiblement et plus obscurément, ; l’instinct se fait d’autant moins entendre que le développement des faculté? intellectuelles est popssé plus loin. , mesure que la raison se perfectionne , ce guide , qu’elle ne peut toujours remplacer , perd de sa justesse ét se trouve enfin réduit presque entièrement à l’inaciion. Les animaux ont-ils été mieux traités, en cela, que nous ? et faisons-nous tous les jours de nouvelles pertes, à mesure que nous sommes de plus en plus forcés de substituer à ces a'ppétits naturels, qui nous dirigeaient dans l’état le plus voisin du leur, la réflexion,- les calculs, oü la lente expérience, dont les essais ne sont pas -toujours exempts d’inconvénients, et dont trop ordinairement les résultats sont douteux ou difficiles à tirer? Voilà ce qu’il n’importe nullement d’éclaircir : parce qu’il ne dépend pas de -nous de cesser d’être hommes ; et qu’au fait , la perfectibilité indéfinie de notre espèce, ouvre à la raison un champ immense de jouissances et de bonheur. , - . .
Je laisserai donc de côté toutes les déclamations en faveur «le ce qu’on appelle Pétât de nature1, dont il n’existe peut-être aitcun exemple, et dont
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les écrivains qui en parlent le plus n’ont jamais donné que des idées extrêmement vagues. J’ignore ce que pourraient , dans cet état , les seules inspirations de l’instinct pour le traitement de toutes les maladies^, et cette recherche n’est pas <le mon sujet. Ainsi donc, écartant ici toute hypothèse sur tout autre état possible de la race humaine, je prends l’homme tel qu’il est dans la société, avec toutes les facultés qu’elle développe, avec les moyens qu’elle perfectionne : et c’est en partant de ces données positives, que je me propose d’examiner si , par l’observation , et par les raisonnements simples qui s’en déduisent immédiatement , on peut donner une base solide aux principes de la médecine ; ou , s'il est vrai que les reproches d’incertitude que plusieurs philosophes ont faits à cet art, soient réellement fondés. La question me parait également intéressante, et pour les individus qui, sans cesse, peuvent avoir besoin de ses secours, et pour les gouvernements, dont le devoir est de veiller à la sûreté publique.
Objections contre la certitude de la Médecine. -
Voici, en peu de mots,.. les raisons alléguées par les détracteurs de la médecine.
r'-’ Les ressorts • secrets . de ja vie échappent
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à nos regards j et nous n'avons aucune idée précise ni du principe qui nous anime, ni des moyens par lesquels il exerce son action.
a° La nature et les causes premières des maladies nous sont absolument inconnues.
3° Les maladies sont si variées, si susceptibles de complications , qu’on ne saurait tirer de leur observation la plus scrupuleuse, aucune règle Gxe qui serve à les faire toujours reconnaître : elles subissent tant de modifications, à raison de l’âge, du sexe, du tempérament, du climat, de la saison, de l’état de l’air, du régime que le malade a suivi, de!la profession qu’il exerce, des maladies auxquelles il a été sujet auparavant, enfin de ses passions-habituelles, et de l’état présent de son ame, qu’au milieu de tant de causes diverses, il est impossible de démêler ce qui appartient à chacune ; de donner aux phénomènes leur juste valeur et leur place naturelle ; de se faire un plan convenable de traitement; en un mot, de tirer des résultats dignes, par leur certitude, de l’importance de l’art.
4° La uature des substances qu’on emploie comme rèmèdes, est un mystère pour nous: leur manière d’agirbsur nos Corps nous est encore plus inconnue ; et vraisemblablement nous n’avons aucun moyen d’arriver à cette connaissance. , , ’ V •
.5° Les expériences médicales sont encore plus difficiles que l’observation des maladies , plus
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douteuses que les axiomes de diagnostic et de pronostic qu’elle fournit. L’effet d'un remède peut être déterminé par une foule de causes , qui se dérobent au médecin. Le travail sourd, mais constant , de cette force médiatrice qui tend toujours à rétablir l’ordre dans les êtres animés; la marche même de la maladie, dont oit peut s’être fait des idées fausses ; les changements survenus dans la situation physique ou morale du malade, ou dans les circonstances extérieures qui peuvent agir sur lui : tout cela sans doute est bien capable d’en imposer fréquemment à l’esprit le plus sévère, de lui faire attribuer à ses combinaisons des succès qui leur sont absolument étrangers; et c’est évidemment une source intarissable d’erreurs pour l’artiste, et pour l’art lui-même. ; < * ■ .
La guérison suit l’application du remède ; donc ' le remède a produit la guérison : Post hoc, ergo propter hoc. Voilà , l’on ne peut le nier, un très- • manvais raisonnement. C’est pourtant d’après cette infidèle autorité qu’on a rédigé toutes les matières médicales, et réduit en système la manière d’employer les différents remèdes. AsSurémeht , il n’est rien qui demande plus dé lumières * de sagacité , de circonspection, que la découverte des vérités de ce gènre; rien n’est plus , facile que de s’égarer dans leur recherche, même ensuivant une bonne roüte ; rien n’est plus douteux que les 1 * preuves dont on s'appuie , qüand mn pense avoir i. 27
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obtenu des résultats certains. Et, véritablement, s’il est presque impossible de constater qu’un malade a telle maladie déterminée, il l’est encore plus de s’assurer que tel remède produira tel effet , ou même qu’il l’a produit.
6° Si la médecine avait des bases solides, sa théorie serait la même dans tous les temps; sa pratique sartout ne changerait pas d’un siècle à l’autre : les médecins anciens et modernes , ceux de tous les pays-,. ceux de toutes les écoles, seraient d’accord, du moins, sur les points importants. Mais qu’on parcoure l’histoire de leurs opinions: quelle diversité dans les vues! quelle opposition dans les plans de' traitement !
Hérodicus renverse l’édifice élevé par ses prédécesseurs. Hippocrate renverse en grande partie celui d’Hérodicus. Les deux écoles de Cnide et de Cos sont perpétuellement en débat. Les dogmatiques veulent aller à la vérité , par des hypothèses et par une série de raisonnements. Les empiriques veulent presque bannir le raisonnement de leur pratique, et la réduire à l’observation pure et simple des faits. -
Asclépiade crée une médecine.nouvelle , fondée suj* la philosophie corpusculaire. Dans son système, le rapport, plus ou moins précis, des eorps et des pores par lesquels il doivent passer, constitue fa santé ou la maladie. II dédaigne et foule aux pieds tous les travaux des pères dé la science.
Thémison la réduit presque à rien. Il range
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toutes les maladies sous trois chefs : l’état de resserrement, celui de relâchement, et le mixte, qui, selon sa manière de voir, participe des deux premiers. Il n’admet en conséquence que trois indications, qui correspondent à ces trois états, et auxquelles il rapporte tous les effets qui peuvent être produits par les remèdes. . ;
Les pneumatiques, sur un aperçu d’Hippocrate ou <le ses premiers disciples, donnent le département de la vie à l’air errant dans nos vaisseaux : toutes les altérations de la santé tiennent au désordre de ses mouvements.
Galien ressuscite la médecine hippocratique. Les crises, le pouvoir de la nature, les facultés, les combinaisons des éléments, le sec, l’humide, le chaud , le froid , reparaissent sur la scène. Pour prêter plus d’éclat au système des tempéraments, il complète la doctrine des humeurs, ébauchée par Hippocrate. Mais, en voulant lui donner plus d’étendue, n’est-il pas évident qu’il la rend plus fautive ou plus douteuse ?
• Les Arabes se nourrissent de rêves philosophiques : ils transportent les abstractions et les fortïrules d’Aristote dans la médecine. Entre leurs mains, elle devient péripatéticienne, comme elle avait été épicurienne dans celles d’AscIépiade;^ comme elle a depuis été tour à tour cartésienne, leibnitzienne , newtonienne, etc. , etc.
Les alchimistes, et surtout Paracelse, prétendent soumettre l’économie animale à leurs nouVellès
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fantaisies. Ils brident les livres îles anciens; i|s pensent anéantir avec eux toutes les lois connues de là nature. Sa lente observation ne s’accorde pas avec la fougue de leur esprit; ses opérations spontanées leur déplaisent : ils veulent' augmenter ses mouvements, les modérer, les. diriger, les' changer à volonté. Us cherchent un remède qui remplisse toutes les indications; ils croient trouver dans leurs bocaux l’art dé prolonger la vie. Leurs sels, leurs soufres, leur mercure, leur tertre remplacent les humeurs de Galien et les éléments d’Hippocrate. Enfin, ces hardis réformateurs ne laissent presque rien subsister des préceptes des Grecs, ni des dogmes scholastiques des Arabes.
Van-Helmont partage, la plupart de leurs extravagances. Mais il étend, dénature ou perfectionne, si Ton veut, plusieurs points de la doctrine alchimique. Malgré les injures qu’il ne cesse île vomir contre les écoles^ malgré l’espèce de fureuY avec laquelle il parle dés anciens, c’est dans Hippocrate qu’il puise- ses idées du principe vivant. Ce que le médecin de Cos appelait nature , il l’appelle archée : il s’imagine , par un nouveau mot, mériter le nom de créateur de l’art. Croyant voir que chaque .organe a son- mode de mouvement, son action prppre, une action secondaire plus ou moins remarquable sur -les parties voisines, des Sympathies phts ou moins .étendues avec les parties éloignées; il suppose en conséquence que c’est un être à part, et qu’il jouit
cl’une vie particulière; que le corps est une sorte de société, formée de tous ces organes réunis, et la vie humaine lé résultat de toutes ces vies combinées en système. Enfin, il établit divers centres de sensibilité, et fournît, sinon le premier aperçu, du moins les premières idées un peu précises des forces phréniques et de l’influence de l’estomac, dont l’orifice supérieur sert de trôrte à son archée.
Les chimistes les moins déraisonnables considèrent le corps humain comme un laboratoire : sdk organes sont des alambics, des chapiteaux, des cornues, des inatras. Ces nouveaux Prométhées pensent avoir ravi le feu céleste, et pouvoir. l’exciter ou le ralentir à volonté, comme celui de leurs fourneaux. Ils ne parlent que de précipitations, de fermentations, de cohobatious. L’acide combat l’alkali, l’alkaii combat l’acide. De l’effer*. vescence que ces deux, adversaires produisent en s’unissant, résulte la chaleur animale, la vie, l>es remèdes agissent par leurs qualités chimiques, par celles des humeurs qu’ils rencoutTertt : d’oà il suit que, d’après les expériences faites dans des vaisseaux morts, on peut juger de ce qui se passera dans les vaisseaux vivants. .
Si l’on en, croit les médecins géomètres, avec des calculs algébriques, on peut expliquer tous les mouvements du corps,' toutes les déterminations vitales, tbutes les fonctions. I,es angles plus ou moins aigus des vaisseaux, leurs diamètres, leurs axés; les ligues droites bu courbes; la raison