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Examen de la cinquième objection.
Les difficultés de. l’art , alléguées dans la cinquième objection , sont réelles ; mais elles ne sont pas insurmontables. Hippocrate a dit, avec cette énergie et cette rapidité d’expression qui le caractérisent : « La vie est courte ; l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience périlleuse, le jugement difficile. » — L’expérience est périlleuse, j’en conviens. S’il est une fonction qui demande toutes les éminentes qualités de l’esprit , c’est sans doute celle de tirer de justes indications des symptômes d’une maladie, d’observer l’effet des remèdes, d’établirdes règles d’après lesquelles on puisse les employer à l’avenir avec sûreté. Mais quand on dit qu’un art est difficile, on est loin de dire qu’il n’existe pas : on dit implicitement le, contraire. Le même Hippocrate fait, à ce~ su jet, dans son traité dé la Médecine primitive.
une observation pleine de bon sens : elle me paraît réduire la question à ses véritables termes.
— « Si la médecine n’était pas un art comme tous les autres, il n’y aurait, dit-il, ni bons ni mau- * vais médecins : ils seraient tous également bons , ou plutôt ils seraient tous également mauvais. »
— Eu effet , il ne peut y avoir de différence entre les hommes qui cultivent un art, que lorsque les règles de cet art sont dans la nature : alors seulement, les uns peuvent les connaître, les autres les ignorer. Quand elles n’y sont pas, elles sont également inconnues à tous.
11 faudrait nous répéter jusqu’au dégoût, si nous voulions répondre eu détail à chacun des traits particuliers que présente cette cinquième objection. Elle a été réfutée plusieurs fois indirectement, sous tous ses points de vue, dans le cours de cet écrit. En rendant compte de la manière dont se forme le tableau de nos connaissances; en indiquant les moyens que nous avons de le tracer; en faisant voir leur rapport constant avec nos besoins, je crois avoir donné la solution complète , non-seulement de la question présente, mais même de plusieurs autres questions subsidiaires qui s’y trouvent liées.
Mais sans chercher à prouver encore què les hommes ont été poussés par un besoin trèsimpérieux vers l’étude de la médecine, que tous les’ objets en peuvent être soumis aux sens, que ses principes résultent directement des faits re-
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cueillis par l’expérience, je prie le lecteur d'observer, à l'égard des difficultés qui se rencontrent dans l’application de ces principes, ou des doutes dont leurs conséquences sont obscurcies , qu’avant d’en rien conclure contre la médecine, il serait convenable d’examiner si les autres arts sont en effet susceptibles de cette marche précise et mathématique, de ces certitudes rigoureuses qu’on lui reproche de ne pas offrir.
» Avec des tables de logarithmes, l’homme le plus borné fait des calculs dont il ignore absolument le mécanisme. Son travail ne demande ni esprit, ni connaissances, ni réflexion: le succès ne dépend jamais du talent ; il ne faut que la connaissance de la formule. Quand on dit que les principes de notre art sont incertains, veuton dire qu’ils n’ont pas ce genre de certitude ? Quand on dit qu’ils sont d’une application difficile, veut -on dire que, pour la faire constamment avec succès, il ne suffit pas de placer les données du problème à côté d’une table qui nous offre sa solution toute trouvée ? Je suis très-éloigné de penser que la connaissance particulière des maladies , ou celle de l’effet des remèdes , puisse être portée jusqu’au degré de précision qui caractérise les certitudes du calcul : je prétends encore moins que le pronostic soit susceptible de cette même précision , en quelque sorte purement intellectuelle. Tout ce qui tient à' la pratique de la médecine exige assurément beau-
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coup d’opérations d’un genre très - différent de celles qu’une simple formule suffit pour faire bien exécuter. Ni les inventeurs qui se sont ouverts de nouvelles routes, ni les esprits philosophiques qui ont pris soin d’ordonner leurs observations en corps de doctrine, malgré les travaux importants dont nous sommes redevables aux uns et aux autres , ne peuvent véritablement que diriger le praticien dans ses recherches, en mieux circonscrire à ses yeux les objets, fortifier son expérience de celle des siècles précédents: et peut-être a-t-il besoin d’autant de talent pour bien se servir de leurs résultats, qu’eux-mêmes' pour les trouver.
Mais quels sont les arts qui ne demandent point des talents et des efforts? Eu est-il un seul où les succès puissent être rigoureusement calculés d’avance? Phidias ébauche une statue;, il a le sentiment des beautés sublimes dont il la revêt dans son cerveau : cependant il n’est point rigoureusement sûr d’exécuter ce qu’il a conçu. Homère, dessinant un poème épique ; Racine, traçant le plan d’une tragédie; Pergolèse, Sacchini, Paësiello, Mozart, Méhul, combinant les effets que doivent produire d’heureuses et savantes alliances de sons , ne peuvent être assurés de faire un bon ouvrage. Leurs succès antérieurs, leurs grands talents , le travail le plus assidu , ne sauraient les rendre entièrement maîtres de l'avenir : il est une foule de ' circonstances qui
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peuvent faire avorter leur dessein le plus beau, leurs espérances les mieux fondées.
L’agriculture est un art. Elle a dans la nature des règles qui sont déjà découvertes, ou que l’on cherche à découvrir. L’observation journalière l’étend et la oerfectionne. Elle est un art,pour revenir à la définition d’Hippocrate , parce qu’il y a des gens qui cultivent bien et d’autres qui cultivent mal. Le plus habile cultivateur, après avoir préparé son champ, se détermine, sur la foi de l’expérience, à confier ses semences à la terre. Toutes les précautions, tous les moyens reconnus utiles, dans les circonstances analogues, il les met en usage ; toutes les probabilités lui promettent une bonne récolte. Dans un certain nombre d’années prises ensemble , très-certainement la sienne sera meilleure que celle de son voisin négligent et sans lumières. Mais pour une année déterminée, pour celle, par exemple, où nous supposons qu’il a redoublé de soins, les paris en sa faveur ne seraient fondés que sur des vraisemblances. Qui sait si la gelée , la grêle, ou d’autres événements désastreux, ne viendront ' pas renverser tous les fruits de sa prévoyance et de ses travaux? Le médecin se trouve précisément dans le même cas. Il connaît la maladie; il lait naître, ou saisit l’occasion convenable : il doane le remède. Dès ce moment, on doit regarder la curation comme livrée, sous quelques rapports, à la merci dé la fortune : c’est<à-
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dire comme dépendante d'une foule de nouvelles circonstances, dont les effets éventuels se dérobent à tout calcul précisi
Mais quoiqu’il soit rigoureusement possible qu’un vomitif n’excite pas le vomissement, ou qu’un purgatif ne purge pas ; quand j’emploie -ces remèdes dans uu cas qui les demande, à la dose et avec les précautions nécessaires , je n’en suis pas moins assuré d’avance de leur opération ; non que je puisse en avoir une certitude mathématique; mais j’en ai toutes les certitudes morales : or, les hommes sont bien forcés de se contenter de celles-là pour la pratique de la vie , et elles leur suffisent toujours , par la raison même qu-’elles sont les seules que la nature comporte dans la pratique ou dans l’application du raisonnement au positif des faits.
. Parmi les écrivains qui ont attaqué le plus vivement la médecine par des arguments, ou par des sarcasmes, on compte, il faut l’avouer, plusieurs penseurs, plusieurs philosophes, qui méritent d'être mis, à cause des préjugés funestes qu'ils ont contribué a détruire , au rang des principaux bienfaiteurs de l’humanité- Occupés du noble projet de donner une marche plus sure à l’esprit humain , et de perfectionner toutes les parties des sciences, ils ont poursuivi partout, le flambeau à la main , les idées fausses ou vagues. N’en doutons pas : s’ils ont traité notre art d’une manière si péri favorable , c’est qu’ils le consi-
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lieraient comme une véritable superstition; et'
" s’ils ont voulu renverser les idées qu’on s’est faites dans tous les temps, de sa puissance, c’est qu’ils ne les jugeaient propres qu’à nourrir la crédulité publique, et à favoriser cette malheureuse disposition de notre esprit , qui le détermine si souvent sans motif, ou sur les plus vagues aperçus. Mais ils iront pas voulu voir qu’en ébran- .lant ses bases, ils ébranlaient celles de presque toutes les sciences usuelles. N’est-il pas évident; par exemple, que ses principes sont plus certains que ceux de la morale, elle-même , dont néanmoins le perfectionnement était le but principal de leurs travaux ?
Je m’explique. *
Les causes des mouvements physiques sont beaucoup plus régulières et plus constantes dans leur action, que celles des déterminations morales. Les signes des maladies sont plus évidents, mojns variables, plus à la portée des sens obser-. . vateurs, que les signes des affections de lame. . ‘.L’effet des substances qu’on peut appliquer au corps est plus immédiat, plus sûr, plus facile à ‘• constater que celui du régime et des remèdes moraux ; c’est-à-dire , que l’effet des lois, de l’iustructiou, ou des habitudes. If sera toujours plus facile de se faire des' règles pour imiter , dans des cas analogues, les cures du premier genre, que pour répéter celles du second. J’ajoute que. la correspondance intime du physique avec ce qu’un
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appelle le moral, et la dépendance des idées ou tics passiops, par rapport à letat des organes, à la nature des impressions qu’ils reçoivent, empêchent que la morale puisse être solidement établie sans le secours des connaissances physiologiques et médicales ; et , pour tracer ses plans de curation, ou ses leçons- pratiques , le moraliste devrait , presque toujours , s’adresser d’abord au médecin. Souvent c’est, un régime, ce sont des médicaments physiques appropriés, et non des raisonnements , des exhortations ou des menaces , qu’il faut mettre en usage pour rameuer les hommes dans les routes de la sagesse et de la vertu. Et, si l’on considère les choses plus en grand, «ans doute l’éducation publique, pour fortifier les âmes, doit fortifier les corps; pour régler les habitudes morales, elle doit régler les habitudes physiques; pour corriger les passions, elle doit commencer par corriger les tempéraments.
Comme il doit être encore question ci -après des difficultés qui $e rencontrent dans, la pratique de la médecine, difficultés dont personne, j’ose l’assurer, nesent plus le poids que moi-même , je n’eu dirai pas davantage dans ce moment.
Et si l’on ajoute qu’il reste dans les traitements des. maladies une infinité de points douteux; que même plusieurs de ces maladies sont , dans l’état . présent de l’art , absolument incurables (i) : j’en
(l) Uni: uwlaflic nVst incurable, que parce que nrtiis «*»-
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conviendrai facilement. Tout n’est pas éclairci. Plusieurs altérations morbifiques, pontées à un certain degré, bravent malheureusement tous les moyens connus. Il en est aussi plusieurs qui deviennent mortelles par leur seule durée. Mais quelques doutes isolés peuvent- ils ébranler un enchaînement de certitudes? quelques maladies incurables doivent-elles faire Renoncer k traiter telles qui peuvent être guéries? Le travail infatigable et le temps, dévpileront enfin des vérités que la nature nous cache encore; ils porteront un jugement définitif sur les points litigieux; ils nous apprendront peut-être les moyens de suspendre et- dé changer tous les mouvements irréguliers de l'économie animale, sans aucune exception. En attendant , jouissons des vérités déjà conquises ;
vous pas entre les mains les moyens ou les instruments nécessaires à sa guérison. Ce vice de la médecine , si toutefois c’en est un , ne lui est point particulier ; il est commun à tous les «rts. Le forgeron ne peut forger sans fourneau , sans marteau ,sans enclume ; le navigateur, taire route sans gouvernail , sans voiles ou sans rames. S’ensuit-il qne l’homme né sait ni travailler les métaux-, ni se conduire sur les mers ? Quand le médecin n’a pas le temps de saisir tous les traits de la maladie; quand ceux qui la caractérisent ne lui sont pas suffisamment .connus; quand les moyens de guérison sont hors de sa portée on doit dire que les instruments de son art lui manquent.: mais on n« peut rien conclure de là contre^ l’existence réelle, les principes et l’utilité, de l’art lni-mcme.
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