CHAPITRE PREMIER
§ Ier.:
L’art de guérir est-il fondé sur des bases solides i1
1VI aïs en entrant en matière, je me trouve arrêté dès le premier pas.- Plusieurs philosophes ont regardé l’art de guérir comme un art mensonger , dont l’empiïe se fonde uniquement sur la crédulité et la faiblesse. Les ressorts de la machine humaine*sont , disent-ils, trop déliés pour qu’on puisse se flatter de bien connaître les causes de leurs dérangements. La nature a placé dans son ouvrage les moyens d’y ramener l’ordre ; et toutes les fois que ces moyens sont insuffisants par eux-mêmes , les préténdues ressources de la médecine sont absolument inutiles.
Quelques médecins éclairés ont eux -mêmes appuyé cette opinion; du moins ils resserrent tellement la puissance de l’art , qu’ils en regardent les études comme un objet de curiosité, plutôt que d’utilité. La connaissance de l’homme sain et malade n’est , à leurs yeux , qu’une partie de l’histoire naturelle, intéressante sans doute,
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mais presque point applicable à la conservation «les individus.
Dans l une et dans l’autre de ces «leux manières de le considérer, l’art mériterait peu d’attention de la part des gouvernements. En adoptaut la première, on ne lui devrait, comme aux autres jongleries, que la surveillance d’une police sévère: en se renfermant dans la seconde, on devrait se bâter de le soumettre à l’examen le plus attentif, faire choix du petit nombre de ses connaissances réelles , et livrer le reste au mépris.
J’ai discuté, dans un autre^ouvrage , cette question de la certitude de la médecine. J’ai présenté les objections dans toute leur force; et je crois avoir levé les doutes et les difficultés qui n’avaient pu manquer de frapper les bons esprits.
Voici , en peu de mots , les conclusions qui résultent de cet examen.
L’étude de la nature est en général oelle des faits et non celle des causes : nous observons les apparences et les changements sensibles, sans avoir souvent les moyens de reconnaître comment ces apparences ont lieu, pourquoi s’opèrent ’ ces changements.
Pour étudier les phénomènes que présentent les corps vivants, et pour en tracer l'histoire *T fidèle, nous n’avons pas besoin de connaître la nature du principe qui les anime, ni la manière dout il met en jeu leurs ressorts : il nous suffit de bien constater les phénomènes eux-mêmes, d’é-
pier à la ibis l’ordre suivant lequel ils se reproduisent et leurs rapports mutuels, et de les classer dans un enchaînement qui fasse bien sentir cet ordre et ces rapports. Pour étudier l’état sain et l’état malade, pour suivre la marche et le développement de telle ou de telle maladie en particulier, nous n’avons pas besoin de connaître l’essence de la vie, ni celle de la cause morbifique: l’observation, l’expérience et le raisonnement nous suffisent; il ne faut rien de plus.
De même que, durant la santé, des mouvements régtdiers s’exécutent, pour l’entretenir et la renouveler, en quelque sorte, à chaque instant ; de même, d’après les lois de l’organisation animale , la maladie amène toujours une autre série de mouvements , qui semblent destinés à la combattre, et qui en effet , quand ils ne sont ni trop faibles, ni trop violents, ni détournés de leur but par des perturbations nouvelles, tendent le plus souvent au rétablissement de l’ordre et de la santé.
Ces mouvements se manifestent par des phénomènes qui leur sont propres, et qui les caractérisent suffisamment à des regards attentifs. Ce Sont des vomissements de matières qui fatiguent l’estomaé ; des évacuations , par le bas de saburres intestinales; ce sont d’abondantes diurèses,. des . hémorragies, des sueurs, etc.
Quelquefois les changements qui s’opèrent dans l’économie animale , sont plus sourds et plus ca-
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chés; leurs signes extérieurs sont moins frappants;' leur nature n’est pas la même. Des dégoûts, on des appétits singuliers; des exaltations, ou des affaiblissements passagers de différentes fonctions vitales ; certaines altérations soumises à un ordre périodique , ou revenant à des époques indéterminées, sont tout à la fois et le signe des altérations internes, et l’instrument par lequel la nature en opère la guérison. 11 ne faut encore que de l’attention pour épier ces divers phénomènes , pour reconnaître dans quelles circonstances ces efforts spontanés sont utiles ou nuisibles.
L’observation nous apprend également quel ensemble de phénomènes signale les hialadies dans lesquelles il est pernicieux pour le malade, ou favorable à sa guérison, de suivre 'en lui les inspirations de l’instinct, et de leur obéir.
Mais certaines substances appliquées aux corps vivants, y déterminent les mêmes efforts, y produisent les mêmes phénomènes. Prises à l’intérieur, les imes purgent ou font vomir, provoquent des sueurs, ou des flux d’urine, excitent ou modèrent l’action vitale : d’autres apaisent les douleurs excessives , amènent le sommeil dont le retour est si nécessaire au maintien de la santé; ou, par une action spécifique, elles suspendent et suppriment certains mouvements • particuliers. Il en est enfin qui, par une action plus lente, changent l’état des humeurs et la manière d’être et d’agir des solides.
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• ^Tantôt en irritant *les extrémités , on peut exercer sur tout le corps une action directe et générale,- capable d’en changer toutes les dispositions; tantôt çes «impressions locales et vives enchaînent les mouvements désordonnés, leur font prendre une autre direction , ou même en établissent d’autres tout nouveaux ; tantôt elles peuvent occasioner diverses évacuations d’humeurs , dont les effets se rapportent au caractère de la maladie et aux circonstances dans lesquelles v ces mouvements ‘sont imprimés.
Enfin , l’entretien de la vie demande en général la présence de l’air : cette présence est indispensable pour tous les individus de' l’espèce humaine, du moment qu’ils ônt vu le jourr Or, ce fluide peut se trouver dan» des états différents : et il produit ainsi, sur les corps, des effets trèsvariés. Les aliments et les boissons sont éaalement necessaires, soit pour exciter et soutenir le jeu de l’économie animale, soit pour réparer ses pertes journalières. Or, l’action de ces nouvelles matières , introduites dans les organes digestifs , dans le torrent des humeurs et dans «L’intime contexture des fibres , y devient la cause de nombreuses modifications, ressenties par lé système , vivant tout entier.
Ajoutons que l’air n’éSt pas le même dans les divers lieux de la terre. La 'nature du sol, sa disposition , la manière dont il est regardé par le soleil , le voisinage des eaux vives ou croupis- •
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santés , des bois ou des montagnes , peuvent changée entièrement les qualités de l’atmosphère.
Quelques-unes de ces qualités sont sensibles et , en quelque sorte , extérieures , comme le refroidissement ou la chaleur, la sécheresse ou l'humidité. Quant aux autres, elles ne se manifestent que par leurs effets.
L’observateur peut encore ici vérifier , par des moyens surs , tous les objets de ses recherches ; il peut évaluer avec précision l’effpt des médicaments, et se tracer des règles qui rapprochent de plus en plus leur administration d’un haut degré de certitude, en classant avec méthode, et les cas avec leurs nuances, et les remède, s eux-mèmes dans leurs diverses associations. Il peut déterminer l’influence de l’air suivant ses différents états, celle des aliments suivant leur nature et leurs qualités apparentes; en un mot, tous les effets du régime, pris dans le sens Je plus étendu, peuvent être immédiatement appréciés. Car le sommeil et la veille, la vie active ou sédentaire, les travaux du corps et de l’esprit, la manière de se vêtir ou de se loger, les habitudes de l’imagination, les affections de famé; toutes ces circonstances, dis-je, peuvent ou contribuer à la conservation de la santé, ou devenir, pour l’économie vivante, la cause de nouvelles perturbations. &
Enfin, les médecins de l’antiquité nous ont laissé de vastes tableaux de maladies : ces ta-
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bleanx se sont étendus entre les mains des modernes; et malheureusement le genre humain a fait, dans ces derniers siècles, la funeste acquisition de quelques maladies nouvelles. Parmi toits les désordres physiques, que le développement, souvent mal entendu , de notre existence morale peut aggraver encore et multiplier chaque jour , il en est plusieurs qui , livrés aux secours précaires de la nature , sont presque toujours mortels , et que l’art a trouvé les moyens de guérir fréquemment.
Cette assertion générale est prouvée par les traitements méthodiques inventés pour la guérison des hydropisies dues à de vieilles obstructions ; pour celle du scorbut , des maladies vénériennes, et surtout des fièvres intermittentes malignes. Il serait facile de la fortifier encore, par l’histoire de plusieurs traitements particuliers, moins importants, de différentes maladies aiguës, ou chroniques'! mais j’évite d’entrer dans les dé» tails; et je conclus. - *
L’art de guérir est donc véritablement fondé , comme tous les autres , sur l’observation et sur le raisonnement. Ses efforts ayant pour but l’un de nos premiers bësoins , il est donc , même dès ce moment, et surtout il peut devenir dans ta suite, d’une utilité directe très-étendue : et si l’on a vu , dans tous les temps , de bons esprits la nier , ou la révoquer fortement en doute , c’est uniquement aux1 vices de son langage , au Vague
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de ses théories, au caractère peu philosophique de la plupart de ses livres et de ses méthodes d’enseignement , qu’il faut s’en prendre. Ainsi donc, l’art de guérir mérite la plus sérieuse attention de la part de tout gouvernement ami des hommes; et sa place, dans tout plan d’instruction nationale , doit être digne de l’impor- , tance de son but.
Insisterait-on , en disant que, si l’art existe dans la nature , ou si la nature en a mis les divers objets à notre portée , et si réellement nous avons reçu d’elle les moyens de les étudier et de les éclaircir, la seule difficulté de son application suffit encore cependant pour la rendre d’un effet nul, ou dangereux dans la pratique? Je n’en tombe point (l’accord. Mais , cette assertion fûtelle exacte, il n’en résulterait pour nous, qu’un nouveau et plus pressant motif de perfectionner les méthodes d’observation et d’expérience qui s’appliquent aux recherches de la médecine, de hâter la réforme de son enseignement, et de surveiller avec attention tous ses travaux. *