‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 181 sur 669 · PAR M. ÉVARISTE DUMOULIN · texte numérisé non relu

PAR M. ÉVARISTE DUMOULIN

Faui-il s'étonner si , depuis quelque temps , la poésie dramatique et la haute littérature sont tombées en France , à un petit nombre d'exceptions près , dans une sorte de discrédit, et si Melpomène et Thalic semblent exilées de la patrie de Corneille et de Molière? Après les secousses terribles qu'elle a éprouvées, Ta France pouvait f*spérer de se reposer enfin de ses conquêtes , de sa gloire et de ses malheurs; les beaux-arts, enfants de la paix et de la liberté , allaient reprendre leur empire; les poètes allaient monter leur lyre , lorsqu'au moment même où nous pouvions espérerlanl de paisibles dédommagements, de nouvelles tribulations viennent nous assaillir; lorsque après tant de revers presque oubliés la nation te trouve menacée de perdre le fruit de ses pénibles et glorieux sacrifices; lorsqu'on veut lui ravir ses droits toujours reconnus et jamais consolidés; lorsque enfin les paisibles liabitants des chaumières, comme tes plus opulents citadins, sont également troublés dans leur sécurité, menacés dans leur avenir, dans leurs intérêts les plus chers et les pins sacrés. On se plaint de ce que la politique occupe tous les esprits , absorbe toutes les idées; c'est que la politique, telle que l'entendent aujourd'hui la plupart des gouvernements , est hostile contre les |)eiiples ; que les peuples instruits et éclairés sentent les dangers qu'ils courent; que tous leurs vœux, toutes leurs pensées, doivent tendre exclusivement à éviter les écueils sans nombre, les pièges funestes qu'on sème partout sous leurs pas, et qu'ils veulent avant tout s’affranchir du despolisme qui les menace et du jésuitisme qui les envahit.

Tout semble conspirer d'ailleurs à la ruine de ce bel art qui réjouissait la France, selon la naive expression du bon, de l'inimitable Lafontaine; les ridicules des grands sont privilégiés par les suppôts de la police; leurs Tiers, leurs travers sont saisis comme des marchandises de contrelvinde par les douaniers delà pensée, et les tartufes de religion et de politique sont protégés partout, même sur la scène. Certes c'est aujourd'hui , plus encore

qu'à l'époque où les Comédiens furent joués pour la première fois, qu'on peut dire :

Le Utèltrc rrancaU marche S u üècatlcnoe.

Toirtl’y conduit, tout l’y pousse avec violence; les poètes comiques sont réduits au silence et ù l'inaction ; on dirait qu’on veut déshériter la France de la plus belle portion de sa gloire. Figaros modernes, les dictateurs de la censure disent tout bas aux auteurs, car il n'est plus permis de le leur répéter tout haut sur le théâtre : « Pourvu que vous ne parliez en vos pièces, ni de Pau-

• (orité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale.

• ni des gens en place , ni des corps en crédit , ni de

• ropéra . ni des autres spectacles, ni de |>ersonnc qui n tienne à quelque chose, vous pouvez tout dire lihre-

• ment, sous l'inspectiou de deux ou trois censeurs. » Si Beaumarchais eût écrit de nos jours, il aurait ajouté : « Gardez-vous surtout de prononcer un seul mot qui

• puisse alarmer les faux dévots, blesser ces hommes - que vous rencontrez à chaque pas , qui font de déco-

• lion métier et marchandise , et qui, transigeant avec

• les objets les plus sacrés, répètent qu'f/ est avec te ciel

• des accommottemeuts. *

Le monde pullule aujourd’hui de ces gens qui pensent et disent avec Don Juan :

« L'hypocrisie est un vice à la mode , et tous les vices » à la mode passent pour vertus. La profession d'hypo-

• crilc a de merveilleux avantages. C’est un art de qui

• l’imposture est toujours rcs|>ectée; et, quoiqu'on la » découvre , on n'ose rien dire contre elle. Tous les au- " trcs viccs des hommes sont exposés à la censure, et » chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais

• l'hypocrisie est un vice privilé};ié, qui de sa main

• ferme la bouche à tout le inonde, et jouit en repos » d’une impunité souveraine. On lie, â force de grima-

• ces, line société étroite avec tous les gens du parti.

• Qui en choque un se les attire tous sur les bras; et

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