EXAMEN CRITIQUE DES COMÉDIENS
« coux que Ton sait même anir de bonne foi là-dessus ,
" et que chacun connaît imiir véritablement touchés ^
•• ceux-là , dis-je, sont le plus souvent les dupes des au- » 1res ; ils donnent bonnement dans le panneau des » mncicrs, et appuient aveu{;lément les sin(;es de leurs » actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par « ce slralagéine , ont rhabillé adroitement les désordres •> de leur jeunesse , et , sous un dehors respecté, ont la » permission d'élre les plus méchants hommes du monde ?
• On a beau savoir leurs intrigues, et les connaitre » pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être " en crédit parmi les gens, et quelque baissemenl de » tête , un soupir mortifié, deux roulements d'yeux , ra- >• juslcnl dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est «• sniis cet abri favorable que je veux ineltre en sûreté •• mes affaires. Je ne quitterai point mes douces liabilu- !• des; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai » à petit bruit, yuc si Je viens à être découvert , je ver- » rai , sans me remuer , prendre mes intérêts à toute ma » cabale, et je serai défendu par elle envers cl contre
• tous. Knfin c'est là le vrai moyen de faire impunément
• tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des x actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et - n'aurai bonne opiuion que de moi. Dés qu'une fois on
m'aura choqué tant soit peu , je ne pardonnerai jamais, <• et garderai tout doucement une haine irn'xonciliable. » Je me ferai le vengeur de la vertu opprimée ; et , sous *• ce prétexte commode , je pousserai mes ennemis , je •> les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre X eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de •• cause, crieront contre eux, qui les accableront » d'injures, et les dainm-ronl hautement de leur autorité » privée. C'est ainsi qu'il faut pruhler des faiblesses des
• hommes , et qu'un sage esprit s'accommode aux vices « de son siècle. ■
Oui ne croirait que ce code de l'hypocrisie est d'hier? il y a pourtant cent soixante ans que ce tableau a été Iracé par Molière. A présent un pareil tableau serait proscrit sans retour; U est trop fidèle {mur qu'il fût ]>ermU de l'exposer au grand jour de ta scène. C’est bien là le cas de répéter avec M. Casimir Delavigiie :
Le llièSlre avant tout veut de la rCriie.
Au sommet de »on art •! NoliCrc eut monté.
L'eat qu'il rut toujours vrai , toujours peintre fidèle :
Plus d'un portrait eber lui fait piiir le motléle.
11 est douteux que la pièce des Comédiens elle-même , (|iii pourtant ne sc trouve dans auciitie des catégories de Figaro , parvint à sortir saine et sauve à présent des mains terribles et meurtrières delà censure dramatique. Ou laisserait peut-être bien dire à Beirose :
Tout s'arrange en dinaiit ilanv te siècle ou nous sonnm-s.
Et c'est par les diuers qu'ou guutcruc lus butiimus.
Car, ilcpuis cinq ans, les choses ont bien changé, et les dîners ne snflîseni plus j mais combien de saillies vives et piquantes, de traits comiques serah nt uiaiulenanl rctr.inchés sans pitié? Oui sait même si , par égard poul-
ies convenances et la morale, U serait |>ermU à un jeune homme bien né d'épouser une actrice, à moins qu'elle ne se fût réconciliée avec rÉglisc.
An milieu de ce chaos qui (end à tout bouleverser, à tout diviser, à tout acheter, à substituer le mensonge à la vérité, il est consolant pour les amis des lettres et de la morale, de voir un jeune poete également cher à Melpomène et à Thalic résister aux séductions et aux corruptions qui le menacent , pour parcourir , sinon avec liberté , du moins avec indépendance , la noble carrière où il est glorieusement entré.
M. Casimir Dclavigne , qui , dès ses premiers lias dans la carrière, a dédaigné de se jeter dans les routes battues, en cherchant à sc créer, pour ainsi dire, des setUierc non encore fréquentés , a suivi le même système dans la seconde pièce qu'il a livrée au public. Doué d'une imagination riche et brillante, d'un talent poétique que personne ne saurait lui contester, il a cru pouvoir composer une comédie en cinq actes dans laquelle on ne retrouvât ni la (leinturc d'un caractère prononcé, ni les portraits du grand monde, ni les travers ordinaires de la sociélé; une pièce dont le plan fût presque indéterminé , dont l.-i cuiiduile et l'intrigue fussent à peine nouées par des ressorts dramatiques. Le succès seul pouvait légitimer b témérité d’une pareille entreprise, et M. Casimir Delàviguc a réussi, sans que la raison , les règles de l'art et le bon goût puissent contester les nouveaux suffrages qu'il a recueillis. Avant tout, M. Casimir DeJavigne consulte scs propres sensations, cl ce sont elles seules qui rinspirent. Il avait à |>einc terminé ses éludes, que. selon l'usage, il fait une tragédie; il court la présenter aux Comédiens-Français; on le traite comme un jeune homme échappé du collège; on l'accueille arec dédain, on récoule à ;>eiue, et sa pièce obtient seulement les honneurs d'une réception à correcliou, réception qui équivalut à un refus. Cette pièce était la tragédie des yêpres sicilienneSf qui, malgré les défauts qu'une criliijue équitable peut lui reprocher , a mérité par la hardiesse de sa conception , par la force , l'élégance de son style , et par les mâles beautés qu'elle contient , les appluudisseuicnU de toute la Fraucc.
A peine entré dans le monde , M. Casimir Delavigne a appris à connailrc la morgue , les ridicules et les travers des comédiens , et ce sont des comédiens qu'il a mis eu scène; il s'y est mis tui-mème avec eux ; car l'auteur dramatique, qui sc trouve enbutte à toutes les prétentions rivales des acteurs, à toutes leurs intrigues, ressemble d'autant plus à M. Casimir Delavigne, que c'est un jeune poète rempli d'ardeur, d'imagination', de verve et de talent. Il a fait recevoir par les comédiens de bordeaux une comé-dic pour laquelle on lui a fait essuyer mille imperlinences; cependant les acteurs ont appris leurs rôles, et la pièce doit être représentée le soir même; railleur allacbe d'autant plus de prix au succès, que de ce succès dépend son mariage avec une jeune cl jolie autrice qu’il .aime et dont il est aimé. C'e.st là la partie esseiitiolie de l'action des Comédiem; mais celle fmrlion de l'intrigue se croise , se heurte et se lie avec d'autres intrigues accessoires : d'une part , c'est un cousin de la