‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 34 sur 669 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

A vous, puissauls du monde , à vous, rois de la terre, Qui tenez dans vos mains et la paix et la guerre,

A TOUS de décider si , lassés de souffrir.

Les Grecs ont pris le fer pour vaincre ou pour mourir: Si du Tage au Volga, de la Tamise au Tibre, L'Europe désormais doit être esclave ou libre.

Libre, elle bénira votre auguste équité;

Non qu'elle offre ses vœux 1 cette liberté ,

Qui des plus saintes lois s'affranchit par le glaive , Marche sans but, sans frein, sur des débris s'élève , Triomphe dans le trouble, et , vantant ses bienfaits. Pour un abus détruit enfante cent forfaits, lai sage liberté qu'elle attend, qu’elle implore,

Qui préside à mes chants , que tout grand peuple adore. Par le bonheur public affermit les Ëtats;

Créant des citoyens , elle fait des soldats ,

Enchaîne la licence, abat la tyrannie.

Des pouvoirs balancés entretient l'harmonie ,

Réunit les sujets sous le sceptre des rois.

Rapproche tous les rangs, garantit tons les droits ,

Et , favorable à tous , de son ombre étemelle Couvre jusqu'aux ingrats qui conspirent contre clic ! .Vinsi le chêne épais reçoit sons scs rameaux.

Défend des feux du jour ces immondes troupeaux Qui , cherchant à ses pieds leur sauvage piturc.

Des gazons soulevés flétrissent la verdure.

Insultent vainement dans ses profonds appuis Ce tronc, qui leur prodigue et son ombre et scs fruits. Et les écraserait de ses vastes ruines.

S'ils pouvaient de la terre arracher scs racines.

dure l^rubième,

PREMIERE MESSENIENNE.

LE DÉPART

A biirtl de la hloilone.

Que la brise des mors te imrtc mes adieux, ü France, je tequiue; adieu , France cliérie!

Adieu, doux ciel natal, terre où j'ouvris les yeux! Adieu, patrie! adieu, patrie!

R iom!)c ce mistral , dont le soulHe glacd M ’encliaînait dans le port de l’antique Marseille;

Mon brick napolitain, qui sommeillait la veille Sur cette onde captive où les vents l'ont bercé,

Aux cris qui frappent mon oreille Sous ses agrès tremblants s emeut , frémit, s'éveille , El loin du port s'est élancé.

O toi , des Phocéens brillante colonie ,

Adieu, Marseille, adieu ! Je vois blanchir tes forts. Puisses-tu féconder, par de constants eHurts,

Les germes de vertu , de valeur , de génie ,

Dont les llrccs , tes aïeux, vinrent semer tes bords! Que la mer le soit douce, et que le ciel prospère Regarde avec amour tes opulents remparts!

O Hile de la Grèce , encore adieu ! je pars ;

Sois plus heureuse que la mère !

Je les brave tes flots, je ris de leur courroux;

J'aime à sentir dans l'air leur mordante amertume ; Ils viennent, et de loin soulevant leur écume,

A la proue élancés, ils bondissent vers nous.

Mais, tels que des lions dont la fureur avide

Sous une main connue expire en rugissant,

Je les vois caresser le voile blanchissant De la Madone qui nous guide.

Lorsque son bras doré , sur leur dos s'abaissant,

Joue avec leur crinière humide.

Courage , mon vaisseau ! double ce cap lointain ; Pcnchc-toi sur les mers; que le beaupré s'incline Sous le foc déployé qui s'enfle et le domine.

I Mais ce cap, c'csl la France; elle aura fui demain...

Je l'entends demander, d'une voix douce et Hère,

Sur queisbords, dansqucls champs en lauriers plus fé- .Ma muse va chercher des débris et des noms , [conds, El des siècles passés évoquer la poussière?

Elle étale au midi ses monuments romains.

Les colonnades de ses bains,

De ses cirques déserts la ruine éloquente ,

(jC temple sans rival, dont la main d'.Vjtollon,

Sur des appuis de marbre cl des feuilles d'acanthe. Suspendit l'élégant fronton;

Ses palais, scs tombeaux , ses théâtres antiques.

Et les deux monts unis où gronde le Gardon Sous un triple rang de {>ortiques.

Elle me montre au nord scs murs irréguliers.

Et leurs clochers pieux sortant d'uu noir feuillage, Où j'entendais gémir, durant les nuits d'orage ,

El la muse des chevaliers,

El les spectres du moyeu âge;

LE DÉPART

Ses vieux donjons normands , bilis par nos aicux,

Kt les crdneaux brisés du cbilcau solitaire,

Qui raconte leur gloire , en parlant à nos yeux De ce bitard victorieux Dont le bras conijuit l'Angleterre.

Je la vois, cette France, agiter les rameaux Du ebéne prophétique adoré des druides;

Elle couronne encor leurs ombres intrépides De la verveine des tombeaux ,

F.t chante les exploits prédits par leurs oracles;

Que, sous les trois couleurs, sous l'aigle ou sous les lis. Vingt siècles rivaux de miracles Par la victoire ont accomplis.

Puis , voilant sous des pleurs l'éclat dont son œil brille. Elle m'invite avec douceur A reprendre ma place au foyer de famille ,

Et murmure les noms d'un père et d'une sœur... Arrête, mon vaisseau, tu m'emportes trop vite.

Pour mes derniers regards que la France a d'attraits! Quel parfum de patrie apporte ce vent frais I Que la patrie est belle au moment qu'on la quitte!

Famille, et vous, amis, recevez mes adieux!

Et toi, France, pardonne! Adieu , France chérie. Adieu, doux ciel natal, terre où j'ouvris les yeux! Adieu, patrie! adieu, patrie!...

Deux fois dans les Oots purs, où tremblait sa clarté. J'ai vu briller du ciel l'éblouissante image ,

Et dans l'ombre , deux fois , la proue à son passage Creuser en l'enflammant un sillon argenté.

Quels sont ces monts hardis , ces roches inconnues? Leur pieti se perd sousl'ondc, et leur front dans les nues. C'est la Corse!... O destin! Faible enfant sur ce bord. Sujet ù sa n.aissance , et captif à sa mort.

Il part du sein des mers où plus tard il retombe , Celui dont la grandeur eut , par un jeu du sort ,

Une tic pour berceau , pour asile et pour tombe.

Tel du vaste Océan chaque jour nous voyons Le globe du soleil s'élever sans rayons;

Il monte, il brille, il monte encore;

Sur le trAne vacant de l'empire des cieux ,

Il s'élance, et, monarque, il découvre ù nos yeux Sa couronne de feu dont l'éclat nous dévore ;

Pois il descend , se décolore ,

Et dans l'Océan, étonné De le voir au déclin ce qu'il fut ù l'aurore ,

Rentre pùle et découronnib

Où va-t-il cet enfant qui s'ignore loi-même?

La main des vieux nochers passe sur ses cheveux Qui porteront un diadème.

Ils lui montrent la France en riant de ses jeux...

Ses jeux seront un jour la conquête et la guerre;

Les bras de cet enfant ébranleront la terre.

O toi, rivage hospitalier.

Qui le reçois sans le connaître.

Et le rejetteras sans pouvoir l'oublier.

Franco , France, voilà ton maître !

Louis , voilà ton héritier!

Où va-t-il ce vainqueur que l’Italie admire?

Il va du bruit de scs exploits Réveiller les échos de Thèbe et de Palmirc.

Il revient ; tout tremble à sa voix ;

Républicains trompés, courbez-vous sous l'empire ' Le midi de sa gloire alors le couronna Des rayons d'Austerlitz, de Wagram, d’Iéna. Esclaves et tyrans , sa glaire était la nôtre ,

Et d'un de ses deux bras , qui nous donna des fers , Appuyé sur la France , il enchaînait de l'autre Ce qui restait de l'univers.

Non , rien n'ébranlera cette vaste puissance...

L'ile d'Elbe à mes yeux se montre et me répond. C’est là qu'il languissait, l'œil tourné vers la France. .Mais un brick fend cesmers: i Courlicz-voussurleponI!

■ .V genoux ! le jour vient d’éclore ;

• Couchez-vous sur cette arme inutile aujourd'hui!

> Cachez ce lambeau tricolore... i C'est sa voix : il aborde, et la France est à lui.

Il la joue, il la perd ; l'Europe est satisfaite.

Et l'aigle, qui, tombant aux pieds du léopard. Change en grand capitaine un héros de hasard. Illustre aussi vingt rois, dont la gloire muette N'eùt jamais retenti chez la postérité;

Et d’une part dans sa défaite.

Il fait à chacun d'eux une immortalité.

Il n'a régné qu'un jour; mais à travers l'orage Il versait tant d'éclat sur son peuple séduit.

Que le jour qui suivit son rapide passage.

Terne et décoloré , ressemblait à la nuit.

La Liberté parut ; son flambeau tutélaire,

Rrùlant d'un feu nouveau , nous guide et nous éclaire. Depuis l'heure où, donnant un niailre à des héros, Rome enfanta César, la nature épuisée Dour créer son pareil s'est longtemps reposée, la) voilà tiercchef condamnée au repos.

LE DÉPART

Respirons sous les lois, et mieux instruits que Rome, Profitons, pour fonder leur pouvoir souverain ,

Des siècles de répit promis au genre humain Par renËmtemcut d'un seul homme.

Défends ta liberté, ce sont là mes adieux!

France, préfère à tout ta liberté chérie;

Adieu, doux ciel natal, terre où j'ouvris les yeux ! Adieu, (latrie! adieu, (latric!

Page 1