‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 35 sur 669 · DEUXIÈME MESSÉNIENNE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME MESSÉNIENNE

TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB

Al'X AMÉRICAINS.

En qti3ran(.iinc.

I En Europe! en Europe! - Espérez! - Plus d’espoir! ■ • Trois joursJcurditColoinb.eljerousdoDueuninon- Et son doigt le montrait, et son œil, pour le voir, [de. > Perçait de l’horizon l’immensité profonde;

II marche, et des trois jours le premier jour a lui ;

Il marche, et l’horizon recule devant lui ;

Il marche , et lé jour baisse. Avec l’azur de l’onde L’azur d’un ciel sans borne h ses yeux se confond.

Il marche, il marche encore, et toujours ; et la sonde Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.

Le pilote en silence , appuyé tristement Sur la barre qui cric au milieu des ténèbres.

Écoute du roulis le sourd mugissement.

Et des mèts fatigués les craquements funèbres.

Les astres de l’Europe ont disparu des cieux ; L’ardente croix du sud épouvante ses yeux.

Enfin l’aube attendue, et trop lente à paraître. Blanchit le pavillon de sa douce clarté :

< Cailomh, voici le jour ! le jour vient de renaître !

> -Le jour! et que vois-tu? - Je vois l’immensité, i

Qu’importe ! il est tranquille... Ab ! l’avez-vous pensé ? Une main sur son cœur, si sa gloire vous tente. Comptez les battements de ce cœur oppressé.

Qui s’élève et retombe , et languit dans l’attente ,

Ce cœur , qui tour à tour brûlant ou sans chaleur Se gonfle de plaisir, se brise de douleur;

Vous eoniprendrcz alors que , durant ces journées ,

Il vivait , pour soulfrir , des .siècles par moments ;

Vous direz : ces trois jours dévorent des années.

Et sa glaire est trop ebère au prix de ses tonrmenls!

Oh I qui peindra jamais cet ennui dévorant ,

Ces extases d’espoir, ces fureurs solitaires,

D’un grand homme ignoré qui lui seul se comprend , Fou sublime, insulté par des sages vulgaires?

Tu le fus, Galilée! AhI meurs... infortuné;

A quel horrible effort n’es-tu pas condamné.

Quand , pâle et d’une voix que la douleur altère.

Tu démens tes travaux, ta raison et tes sens.

Le soleil qui t’écoute , et la terre , la terre ,

Que tu sens se mouvoir sous tes pieds fremissanls.

Le second jour a fui. Que fait Colomb ? il dort ;

La fatigue l’accable , et dans l’ombre on conspire.

( Périra-t-il? aux voix : - La mort ! - la mort ! - la mort! ) Qu'il triomphe demain ou parjure il expire. >

Les ingrats I quoi ! demain il aura pour tombeau Les mers où son audace ouvre un cliemin nouveau ,

Et peut-être demain leurs flots impitoyables, la: poussant vers ces bords que cherchait son regard , la:s lui feront toucher, en roulant sur les sables L'aventurier Colomb grand homme un jour plus tard!

Il rêve : comme un voile étendu sur les mers. L’horizon qui les borne â scs yeux se déchire ,

Et ce monde nouveau qui manque â l’univers.

De ses regards ardents il l’embrasse , il l’admire.

Qu’il est beau , qu’il est frais ce monde vierge encor ! L’or brille sur scs fruits, ses eaux roulent de l’or; Déjà, plein d’une ivresse inconnue et profonde.

Tu t’écriais, Colomb : < Cette terre e.st mon bien!... • Mais une voix s’élève , elle a nommé ce monde ,

O douleur! et d'un nom qui n’était pas le tien!...

!iO

TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB

Regarde : les vois-tu , la foudre dans les mains , Vois-tu ces Espagnols altérés de carnage Effacer , en courant , du nombre des humains Le peuple désarmé qui couvre cc rivage?

Vois les palais en feu , les temples s'écroulant ,

Le cacique étendu sur ce brasier brillant ;

Vois le saint crucifix, dont un prêtre inflexible Menace les vaincus au sortir du combat ,

S'élever dans ses mains plus sanglant , plus terrible , Que le glaive espagnol dans les mains du soldat.

I.a terre s’est émue ; elle s'ouvre : descends I Des peuples engloutis dans scs gouffres respirent , Captifs privés du jour, dont les bras languissants Tombent lassés sur l'or des rochers qu'ils déchirent ; Cadavres animés , poussant des cris confus •Vers ce divin soleil qu'ils ne reverront plus. S'agitant, se heurtant dans ces vapeurs impures.

Pour fuir par le travail le fouet qui les poursuit ,

Et qu'une longue mort traîne dans les tortures Ue cette nuit d'horreur h l'étcmelle nuit.

Cet or, fruit douloureux de leur captivité.

Par le crime obtenu pour enfanter le crime ,

Va servir d'un tyran la sombre cruauté ,

Et peser sur le joug des sujets qu’il opprime.

Pour corrompre un ministre, enrichir un flatteur , Payer l’injuste arrêt d’un noir inquisiteur,

Par cent chemins honteux , du trésor d'un seul homme Il s'échappe , et, passant de bourreaux en bourreaux, Va s’engloutir enfin dans le trésor de Rome ,

Qui leur vend scs pardons au bord de leurs tombeaux.

Pc l’or! tout pour de l’or ! Les peuples débordés , Dont ce monde éveilla l'avarice endormie.

Répandent dans scs champs, de leur foule inondés , L’écume des humains que l’Europe a vomie.

Toi seul l’as dévasté ce continent désert Que tu semblais créer quand tu l'as découvert ;

Et des monceaux de cendre entassés sur la rive ,

Des gouffres souterrains où l'on meurt lentement , Des ossements blanchis , sort une voix plaintive Qui pousse vers toi seul un long géniissemenl.

Par son rêve oppressé, Colomb, les bras tendus.

De sa couche brûlante écartait cette image.

Elle décroît, s’elfacc, et scs traits confondu.s Se dissipent dans l'air comme un léger nuage.

Tout change : il voit au nord un empire naissant Sortir de ces débris fécondé par le sang;

Scs enfants opprimés s'arment, au cri de guerre,

Du soc dont le tranchant sillonna leurs guércls.

Et du fer créateur qui dans leurs mains naguère Transformait en cité de sauvages forêts.

Hs ont crié victoire; ils montrent Washington ,

Et Colomb reconnaît le héros véritable.

0 vieux Cincinnatus, inflexible Caton,

Votre antique vertu n’est donc pas une fable?

Il a fait concevoir ù nos coeurs corrompus

Celte étrange grandeur qu’ils ne comprenaient plus.

Un sage auprès de lui dans le conseil prend place ,

Et non moins révéré sous des traits différents ,

Il gouverne, il dé'Couvre , et par sa double audace Ravit la foudre aux deux et le sceptre aux tyrans.

Mais pourquoi ce concours,ces transports, cesclameur.s?

Quel monarque ou quel Dieu sur ce bord va descendre ?

Un guerrier citoyen foule, en versant des pleurs.

Le sol républicain que jeune il vint défendre.

De respect et d'amour il marclie environné.

Aux genoux d'un seul homme un peuple est prosterné ;

Mais riiète bien-aimé, debout sur ce riv.age.

Pour la lilterté sainte a toujours combattu ,

Et le peuple incliné dont il reçoit l'bomouge.

Ne s'est jamais courbé que devant la vertu.

Oh ! combien cet empire a pris un noble essor Depuis les jeux sanglants de sa virile enfance !

Quel avenir l'attend et se révèle encor Dans la maturité de son adolescence !

Ne cherchant de lauriers que ceux qu'il doit cueillir , Incorruptible et juste, il grandit sans vieillir , I

Se joue avec les mers qu'il couvre de ses voiles ,

El montre, en souriant, aux léopards bannis , I

Son pavillon d’aiur, où deux fois.douze étoiles Sont l'emblème flouant de ses peuples unis.

L'héroïque leçon qu’il ofl're aux opprimés I

Sous les feux du midi produit l’indépendance :

D’autres républicains, contre l’Espagne armés.

En nommant Bolivar chantent leur délivrance. '

Tel un jeune palmier, pour féconder scs sœurs,

EIcurit cl livre aux vents scs parfums voyageurs :

I Tel ce naissant empire, et l'exemple qu’il donne.

Répand autour de lui comme un parfum sacré.

Qui vers Ica bords voisins s’exhale et les couronne Des immortelles fleurs dont lui-méme est paré.

. > O Liberté, dit-il, sors de cc doux .sommeil

1 Qu’à l'ombre de mes lois tu goûtes sur ces rives ,

' El ipic |>our s'aflrancliir l'Europe à ton réveil |

TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB

Ul

> Secoue, en m'appelanl, scs mains longtemps captives ;

> D'un regard de tes yeux réduiulTe ces cœurs froiils, • Engourdis sous un joug dont ils aiment le poids ;

> De tout pouvoir injuste étemelle ennemie,

I Va donc. Tille du ciel, va par delà les mers.

> Va,loiqu'ilscroyaientmoric,ctquin'esqu’endormie,

> Briser les fers rouilles de leur vieil univers ! •

r^ilomb se ranimait ü celle noble voix.

Terre! s'écria-Wm, terre! terre!... Il s'éveille;

Il court : oui , la voilà, c'est elle , tu la vois.

I.a terre !... 6 doux spectacle ! é transporte ! Amervcillc ! O généreux sanglots qu'il ne peut retenir!

Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir?

Il la donne à son roi celle terre féconde ;

Son roi va le payer des maux qu'il a souCTcrte :

Des trésors, des honneurs en échange d'un momie , Un Irène, ait ! c'était peu!... Que reîul-il? des fer».

TROISIEME MESSENIENNE.

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