‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 38 sur 669 · LA SIBYLLE · texte numérisé non relu

LA SIBYLLE

Poiiuotc.

Marchons, le ciel s'aUiissc, cl le jour pâlissant .

N'est plus à son midi qu’un faible crépuscule; i

Ee flot qui vient blanchir les restes du port Jule Uross'l, et sur la cendre expire en gémissant. |

Uel orage éloigné que TEurtis nous ramène j

Couvre de scs flancs noirs les pointes de MissiMic ; Avançons, el, foulant d'un pied religieux (^s rivages sacrés que célébra Virgile, 1

l'.l d'où Néron chassa la majesté des dieux , !

Allons sur l’avenir consulter la Sibjllc. |

( Cc.s débris ont pour moi d’invincibles appas, » i Mo répond un ami, qu'aux doux travaux d'ApcIle, i A Rome , au Vatican son art en vain rappelle;

( Ils parlent à mes yeux, ils enchainont mes pas. i

* (^s lentisques flétris dont la feuille frissonne ; |

» Ces pampres voltigeants et rougis pas l’automne; ; » Tristes coinmc les fleurs qui couronnaient les morts,

» C-os frêles cyclamen, fanes à leur nais-sancc, i

> Plaisent à ma tristesse, en mêlant sur ces bords I

> l.e deuil de la nature au deuil de la puissance. |

* Où sont ces dais de pourpre élevés jmur les jeux , j

» Ces troupeaux d’aflranebis, ces courtisans avides? ; » Où sont les chars d’airain, les trirèmes rapides, | » Qui du soleil levant réfléchissaient les feux? I

» C'est lâ que des clairons la bruyante harmonie !

* A d'Auguste expirant ranimé l’agonie; !

* Vain remède! et le sang sc glaçait dans son coeur, !

* Tandis que sur ces mers les jeux de Rome esclave.

* Retraçant Aciium à ce pâle vainqueur, j

» Faisaient sourire Auguste au II iomplie d'Octave !

» (k*s monuments pompeux, tous ces palais romains, ’

* Où triomphaient rorgiieil, l’inceste et l'adiihère, ;

» De la vainc grandeur dont ils lassaient la terre,

» N’ont gardé que des noms en horreur aux Immains. » Les voilà ces arceaux désunis et sans gloire,

» Qui de Caligula rappellent la mémoire!

> Vingt siècles les ont vus briser le fol oi^ueil

» Des mers qui les couvraient d’écume et d'étiocellcs ;

* Leur cliainc s’est rompue et n’est plus qu’un écueil

> Où viennent des pêcheurs sc heurter les nacelles.

t Ces temples du plaisir par la mort habités,

) Ces portiques, ces bains prolongés sous les ondes,

) Ont vu Néron, cache dans leurs grottes profondes; ' Condamner Agrippine au sein des voluptés.

» An bruit des flots, roulant sur cette voûte humide, V 11 veillait, agité d'un espoir parricide ;

> il lançait à Narcisse un regard satisfait;

* Quand, muet d'é|>ouvantc et tremblant de colère,

» Il apprit que ces flots, instruments du forfait,

» Se soulevant d'horreur , lui rejetaient sa mère.

» Tout est mort ; c’est la mort qu'ici vous respirez;

> Quand Rome s’endormit de débauche abattue,

> Elle laissa dans l’air ce poison qui vous tue;

> 11 infecte les lieux qu'elle a déshonorés.

> l'elle, après les banquets de ces maîtres du momie,

I S’élevait autour d'eux une vapeur immonde

> Qui pesait sur leurs sens, ternissait les couleurs

> Des fastueux tissus où retombaient leurs télés,

* El fanait à leurs pieds, sur les marbres en pleurs,

» Les ruses dont lAesluiu avait jonché ees fêtes.

) Virgile pressentait que, dans ces champs déserts,

» La mort viendrait s’asseoir au milieu des décombrc''. » Alors qu’il les choisit pour y placer les Ombres,

» Le Slyx aux noirs replis, l’Avernect les Enfers.

h\ SIBYLLE.

» Contemplez ce pécheur, voyez , voyez nos guides . [

» Interrogez les traits de ces pftlrcs livides : |

» Nccroycz-vous pas voir des spectres sans tombeau x, ,

> Qui , laissés par (^aron sur le fatal rivage, |

* TcndantversvouslamainentrouxTcntleurslambcaux |

I Pour mendier le prix de leur dernier passage [

II disait, et déjà j'écartais les rameaux

Qui cachaient à nos yeux Tanlre de la sibylle ,

Au fond de ce cratère, où l'Averne immobile Couvre an volcan éteint de ses dormantes eaux. L'enfer , devant nos pas, ouvrait la bouche antique D'où sortit pour Ênée une voix prophétique;

Un flambeau nous guidait, et scs feux incertains Dessinaient sur les murs des larves , des fantômes, Qui, sans forme et sans vie, et fuyant sous nos mains. Semblaient le peuple vain de ces sombres royaumes.

« Prétresse des dieux, lève-toi !

I Viens m'écriai-je alors ; furieuse , écumante ,

1 Le front p.Me, et les yeux troublés d'un saint eflroi,

> Pleine du dieu qui te tourmente,

) Viens, viens, sibylle, et répouds-moi!

» Vers les demeures infernales, t Dis-moi pourquoi la mort pousse comme un troupeau I Celle foule d'ombres royales,

1 Que nous voyons passer de la pourpre au tombeau !

> Ksl-cc pour insulter à l'alliance vaine

> Que Waterloo scella de notre sang ?

» Veut-elle, à chaque roi qu’elle heurte en passant,

» Briser un des anneaux de celte vaste chaîne ?

* Le dernier de ces rois, que le souffle du Nord

> A du trône des Czars apporté sur ce bord ,

» Pliait sous le nom d'Alexandre ;

» Allons-nous voir les chefs de son armée en deuil » Donner des jeux sanglants autour de son cercueil ,

> Pour un sceptre (louant qu'il ne peut plus défendre?

» Verrons-nous couronner riiériiier de son choix,

* Kt ce maître nouveau d'un empire sans lois

I Doit-il, usant ses jours dans les saintes pratiques,

» Assister de loin comme lui » Aux funérailles héroïques » D'AiItènes qui l'implore et qui meurt sans appui ?

» y offrira-t-elle un jour que des débris célèbres?

* verrons-nous tomber après scs longs cflbrts,

» Vide comme Pompei , qui du sein des ténèbres ,

* En secouant sa cendre, étale sur vos bords

» Sesmurs où manque un peuple, et ses palais funèbres I Où manquent les restes des morts?

1 Réponds-moi, réponds-moi! Furieuse, écumante,

I Le front pôle, et les yeux troublés d'un s;ûnl ctTroi ,

> Pleine du dieu qui te tourmente,

I Viens, viens, sibylle, et réponds-moi !

» La verrons-nous, celte belle Aiisonic,

> Jeter quelques rayons de son premier éclat ?

» Ou ce flambeau mourant des arts cl du génie I Doit-il toujours passer avec ignominie

I De la France aux Germains, du pontife au sold.u,

I Semblable aux feux mouvants, aux clartés infnlèles

> Qui changeant do vainqueurs volent de mainsen mains,

> Vain jouet des combats que livrent les Humains

» Dans leurs saturnales nouvelles!

» L'Espagne , qui préfère au plus beau de scs droits » La sainte obscurité dont la nuit l'environne,

» Mfiràtre de scs fils , infidèle à scs lois,

» A l'esclavage s’abandonne,

> Et s'endort sous sa chaîne en priant pour ses rois.

* Reprcndra-t-cllc un jour son éncigie antique ?

» Libre, doit-elle enfin, d'un bras victorieux ,

» Gombatire et déchirer le bandeau fanatique

* Qu’une longue ignorance épaissit sur scs yeux?

> Un arbre sur la France étendait son ombrage :

* Nous l'entourons encor dans nos bras impuissants;

> Le fer du despotisme a touche son feuillage [sniiis. I Dont les rameaux s'ouvraient chargés de fruits nai%-

» Si par sa elmte un jour le tronc qui les siipporio » Doit de l'Europe entière éiiranler les éclios,

» Le fer, sous son écorce morte,

» De sa sève de feu tarira-t-il les flots,

» üu de sa dépouille flétrie

> Quelque rameau ressuscité

* Roprcndra-t-il racine au sein de la patrie,

> Au souffle de la liberté?

» Réponds-moi, réponds-moi! furieuse, écumante,

» Le front pâle, et les yeux troublés d'un suint effroi .

* Pleine du dieu qui te tourmente,

I Viens, viens, sibylle, et réponds-moi!... »

J'écoulais : folle attente ! espiTance inutile! l/oraclc d’Apollon ne répond qu'à Virgile ;

El CCS noms mé‘connus qu’en vain je n’pétai ,

Os noms jadis si beaux : Patrie et Liberté,

N'ont pas même aujourd'lmi d'écho chez la sibylle.

CINQUIEME MESSENIENNE.

IKS FUNl'iRAlLLES DU GÉNÉRAL FOY.

Page 1