DISCOURS DE RÉCERTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE
éloquent parle de tes actions , je vous entretiendrai de K«« ouvrages.
IMiineurt tragédies, fruit de scs loisirs , sont conçues avec sagesse , écrites avec pureté. Douces éludes , nobles |>einliires de béros et de malheurs imaginaires, il Dit arraché à vos fictions par des désastres véritables, p.ir une tragédie réelle et plus sanglante. Ou'aiirait'il inventé d'aussi imposant que ce spectacle ? l'n roi sans couronne, une famille auguste dans l'exil, empruntaient de leur infortune même une majesté plus touchante, t'n prince qui avait combattu sous les drapeaux de la France passait du champ de bataille dans un obscur collège et deuiandait aux lettres, sans rien perdre de sa dignité, l'appui qn'il devait leur rendre un jour, sans rien ravir à leur indépendance. Sur quel théâtre s'élaicnl succédé lies scènes plus siihliines ou plus déchirantes ! Inspiré par sa douleur , M. le comte Ferrand paya un tribut éloquent à la mémoire d’ime princesse, fille de tant de rois, et dont les vertus étaient plus royales encore que la naissance ; il sentit qu'il ne pouvait orner ce sujet sans l'affaiblir , et fut moins orateur qii'liistorien. Le génie de Bossuet aurait suffi sans doute à Toraison funèbre de madame Klisaheth; mais qu'aurait-lt ajouté à la majesté d'une (elle vie, à l'horreur d'une telle ^orl? Il y a de ces actions dont la grandeur est en elles-mêmes ; et, pour qu'elle leur reste tout entière , on ne les loue pas , on les raconte.
Après une révolution qui avait tout détniit et tout recréé, M. le comte Ferrand dut éprouver une sorte de malaise au milieu d'un monde inconnu. Ses premières années , celles dont on se souvient toujours , il les avait lassées dans une de ces demeures qui semblent encore garder l'empreinte des antiques vertus et des vieilles habitudes parlementaires. Malgré l'ardeur inquiète de sou esprit , il s'était accoutumé à tout ce qu'il y a de régulier et de stable dans la loi dont 11 fut longtemps l'organe ^ aussi, l'ancienne France avec son ordre établi, ses distinctions marquées, avec l'autorité de ses institutions consacrées par des siècles, lui apparaissait-elle sans cesse au milieu de la France nouvelle ; aussi u'avait-il d'admiration que pour l'immuable : une progression vers le mieux entraînait un changement^ tout changement lui :>cmblait une secousse : on eût dit que les commotions violentes i'avaieut dégoûté même du mouvement. Sous l'influence de ces idées , il écrivit la Théorie dvs /îctolutions.
Dans cet ouvrage, de vastes connaissances sont unies à des vues souvent profondes ; mais peut être l'auteur exige-t-ii trop évidemment de riii&toire (|u’ellc se plie à sa l>eusée dominante; il force toutes les révolutions du monde à déposer contre une seule, tous les siècles contre un mumi-nl , et ne fait plus , si j'ose mêler une critique à mes éloges, qu'un oinrage de circonstance sur l'univers. C’est dans l’esprit de I histoire que M. le comte Ferrand s'élève, plus que dans aucun autre de ses écrits , à la hauteur de sou talent ; voilà sans doute le plus beau de scs titres à l'honneur qu'il eut de siéger parmi vous : partout ici de graves instructions, des faits cnchaiiiés avec art, des consé<|uences déduites avec force; partout
un amour de la monarchie qui n'exclut point dans Pau- I tour un respect profond des libertés politiques et reli- I gieuscs. Que puis-je ajouter à cet éloge , si ce n'est que , dans aucun de ses ouvrages, M. le comte Ferrand n'a j cédé à ce I>esoin de satisfaire toutes les opinions, dont . l'effet le plus ordinaire est de n'en cotiletitcr aucune? I Loin de lui ces précautions dont on enveloppe sa {tensée I jusqu'à rétouffer pour la rendre sup)>orlnhle aux autres, j Ce n'est point un de ces timides esprits qui n'ont de franchise que pour la moitié delà vérité, et se travaillent sans cesse à courtiser te lecteur par quelque demi-sacri- I fice : c'est un vieil ami de bonne foi , qui aime mieux lui déplaire que le flatter.
j Qu'il me soit permis d'examiner, dans ce sanctuaire des lettres , quelle est , sur les ouvrages de l'esprit , l'influence de cette bonne foi avec soi-méme et avec le lec- I tour, de cette conscience en titléralure. Buffon l'a dit, messieurs , dans son t-lotiuenl discours à vos devanciers , : c'est elle qui donne au style tout son effet , au génie I toute sa chaleur et sa pi<|iian(e originalité; d'une phrase échappée à ce grand écrivain |>eul iiaitrc un discours utile. Je n'entends pas seulement ici par conscience , ce respect pour le public, qui ne laisse pas sortir de vos mains ce que vous sentez indigne de vous et de lui. Sans doute un goût délient devient en nous comme un remords ! qui nous tourmente et nous force de corriger les défauts que notre paresse ou notre vanité en révolte avait longtemps défendus. Rien d'entièrement beau, je le sais , rien qui porte en soi le caractère de la perfection et de la durée , sans celte patience que Duffun appelait le génie , et qui n'en est , Je crois , que la moitié ; mais aussi rien de puissant sur la raison ou sur les cœurs, sans une conviction courageuse qui est lu conKience de l'écrivain. Elle peut nous égarer sans doute, parce qu'elle agit d'autant plus violemment au dehors qu'elle est en nous plus passionnée; mais n'est-cc pas une preuve irrécusable de son pouvoir , qu'elle suit encore, même dans celui qui le trompe , un moyen de tromper les autres ! Puisqu'elle donne à l'erreur un triomphe passager, que ne fera-t-elle pas pour la vérité , qui est éternelle? Mais si elle nous manque, si rintérèt la tient captive au fond de nos cœurs, ou si la crainte la fait taire, en vain serions-nous doués de qualités éminentes, en vain l'étude aurait-elle ajouté à ces dons de la nature. Rappelonsnous celle loi d'Athènes qui fra))pait de mort tout citoyen assez faible pour ne pas embrasser un parti ; c'est coutre nos écrits qu elle a sona|>plication rigoureuse. Condamnés à leur naissance, ils portent la peine de notre faiblesse. Comme nous ne saurions leur communiquer une âme que nous n'avons pas, nous n'enfantons que des productions sans vie , que des paroles d'une élégance froide et morte , que des cadavres , que des ombres.
Luc hésitation continuelle dans l'auteur produit l'indécision dans les autres ; comment le croire, s'il n'a pas l’air de sc croire lui-inènie? On se défie de ceux qui cherchent à déguiser leur pensée; l'on plaint ceux qui n'out pas le courage de la dire : il arrive même qu'on leur préfère l'homme médiocre, mais convaincu , parce qu'on trouve en lui je ne sais quoi de hardi et de vrai qui