DISCOURS DF, RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE
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cl au moins le charme du naturel. Ne cherchez point des I armes contre moi dans la philosophie douteuse de Mon- | laifçnc ; Pattrait irrésistihle qui nous ramène sans cesse à ce livre de bonne foi, n'est-il pas la sincérité? Il y a peut- | être quelque audace à examiner quand tout le monde i croit. Et d'ailleurs , quelle conviction de cœur pour de I hautes vérités! quel amour de la vertu ! que d'horreur | des préjugés qui torturent la vie et qui enlaidissent la mort! quel sentiment ex<piis des jouissances de l’amitié! Mais je m'aperçois trop tard que , par cet éloge de Montaigne , je vous rappelle une voix qui vous est chère et qu’une souffrance momentanée condamne au silence; je m’arrête , vos souvenirs seraient plus éloquents que mes paroles.
Cette conscience, qui vous plaît jusque dans le doute et vous rend la médiocrité tolérable , concevcz-la unio à [ l'audace d'un esprit décidé , à un Jugement sain , à une [ imagination forte et mobile; maîtresse d’une belle âme, qu’elle y parle en souveraine , tout haut et sans crainte; du génie elle reçoit sa force, U reçoit d'elle son empire ; j il faut que tout se soumette à l’écrivain armé de celte double puissance, négligé, incorrect même, il a un langage qui n’est qu’à lui. Uiicls que soient ses écarts, il marche seul au milieu de la foule; il lui est donné de faire hakr ce qu’il hait, de faire aimer ce qu'il aime, d’entrer de vive force dans les cœurs, où il excite des ravissenicnts d'enthousiasme, et d’attacher une ineffable jouissance au sentiment même de sa supériorité dont il les accable ; enfio, il jouit du seul privilège qui ail (jiielque chose de divin, celui de régner par la pensée, et üedonner, après Dieu, une âme à ceux qui l'écoulent : il est lui-méine; il sc réfléchit dans tes ouvrages, et c'est là le secret de ses triomphes. Qu'on ne dise ;>as que les principes des grandes inspirations s'épuisent et ne sauraient SC reproduire à l'infini sous des formes toujours nouvelles. Coininuiis â tous, ils vous deviennent propres par rorigliialiié qu'ils empruntent de votre nature; et, diversement affectés , c’est en restant vous-méme que vous ne ressemblez à personne. Ainsi brillent à la fuis d’un éclat différent ces éloquences que nous voyons triompher lour â tour dans nos débats politiques , soit par celte franchise guerrière et celle énergie de Tàmc dont les élans nous enfrainent , soit par l’irrésistible ascendant d'une raison plus froide, ou par ce coloris presque involontaire de l’expiessioii qui trahit encore dans roraleiir i’imagination du grand écrivain. Ainsi, piquante et ingénieuse «piaiid elle prononce ses jugements sur Louis XIV, riiisloirc , qui change de Ion en changeant d'interprète, raconte avec un intérêt plus grave les sanglants démêlés de Cène* et de Venise : rien ii'est épuisé; j'en atteste celte foule de productions heureuses qui ont enrichi votre siècle. La tyranuic domestique trouvant sa ’ punition dans son excès , l'avaricc châtiée par l’élégante I raillerie de l'auteur du Trésor^ la dignité paternelle éloquemment vengée dans ien Deux Gendres ; j’en prends à témoin les tableaux plus naïfs d'un héritier de Le Sage, qui semble dans une double carrière vouloir faire oublier que l’auteur de Gii Blas et de Turcaret .a aussi manqué â votre gloire. Quoi de plus nouveau «pie ccUe coiiquélc '
faite sur l'bUloire par la comédie? Nous avons vu la conjuration de Pinto nous présenter dans les petites causes les ressorts cachés des grands événements, et nous conduire , à travers la foule des incidents comiques , à la plus imimsanlc catastrophe qui puisse changer la face d'un empire. Après toutes les séductions de Zaïre , la magie des noms français n’a-t-elle pas prêté un charme inconnu au grand mailre des chevaliers du Temple et au jeiiue Marigny ?
Di'jâ Aère d’avoir opposé Paul et Virginie aux plus douces Actions de la pastorale chez tous les peuples , la religion n’a-t-elle pas lutté avec gloire contre tous les souvenirs épiques d'un amour malhenreux , lorsqu'elle s’est assise cuire Eiidorc et \elléda sous les forëUdes druides ? Ah ! quand votre gloire le proclame , qu’il me soit permis de le croire dans ruitérét de cette génération naissante à laquelle je m’honore d'appartenir , il est encore possible de créer pour qui veut rester Adèle à sa nature. Ces innovations dont le besoin tourmente tous les esprits, et que semble appeler une littérature enrichie et comme fatiguée par tant de chefs-d’œuvre, c’est au lliéâirc qu'elles ont surtout leurs triomphes et leurs dangers. Sur cctlc mer tant de fois et si glorieusement parcourue, 011 ne peut rien découvrir sans s’exiHiser aux orages. Là, aussi, messieurs, s'il m'est iiermU de rappeler une ticlion iioéUque , lâ , s'élève ce génie des tempêtes dont parle Cainoens; il arrête , il épouvante le jeune poêle qui se sent prédestiné aux hasardeuses entreprises ; il lui montre les écueils, il lui nomme les nochers malheureux, il lui raconte les naufrages. — « Tu t’égares, ne tente pas des routes nouvelles : tout Aiiil à cet horizon où la vue s'arrête ; au delà de celle limite, plus d'astres pour te guider, plus de flots pour te soutenir ; rien que le naufrage et l’abime. » Mais qu'im|>ortent ces effrayantes prophéties , si le génie du poète le précipite malgré lui dans les hasards? Dût-il sc perdre , il s’ouvrira des chemins , il affrontera les écueils , au risque de se briser ; si l’horizon qui le presse ne peut le contenir , |>our se faire de l'expace, il en franchira les bornes , il alUchcra son nom à quelques régions ignorées jusqu'à lui ; cl , comme les mondes réels , ces terres inconnues ne dateront leur existence que du jour de leur découvirte.
Mais à travers tant de périls , qui peut nous conduire à cette gloire , objet idéal de toutes les ambitions en littérature? une religieuse conscience, une audace réglé** par la raison. Raisonnnhies avant tout, marchons ensuite avec indépendance, sans céder aux opinions exclusives , sans nous soumellre en aveugles aux Ihéori' S qui veulent devancer l’art cl qui ne doivent venir qu’après lui. Quel génie créateur sc révoltera contre les formes anciennes pour s’en laisser prescrire de nouvelles? Ce ne serait que changer de servitude. Le mépris des règles n’est p-is moin.s insensé que le fanatisme pour elles. Quand d'imposantes beautés peuvent jusUAer nos écarts, c'est aimer l’eaclavage, c'est immoler la vraisemblance à la rouiine,quedc presser notre sujet dans des entraves qu’il repousse ; mais s'affranchir des règles i>our se faire singulier , lorsque l'action dramatique les comi>orle , c’est Hier* lier son triomphe dans une servile concession aux