‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 100 sur 106 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Vendredi, 4 février 1^85.

Mo]N^ ami , je ne vous aurais pas encore écrit aujourd'hui , non pas parce que vous êtes en arrière avec moi , mais parce que je suis triste et malheureux, entr'autres et trop nombreux sujets, de l'absence de ma douce compagne que vous aurez embrassée avant de lire cette lettre ; je ne vous aurais pas écrit , dis-je , quoique je vous

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doive des remercîmens pour votre conduite envers Target, si un devoir de reconnaissance ne m'excitait pas en ce moment à secouer mon spleen et à vaincre ma mélancolique paresse.

Je ne vous ai jamais recommandé personne en France , mon bon ami , pas même moi , parce que j'ai toujours trouvé que cette discrétion était un devoir étroit de délicatesse et d'honnêteté envers un homme que son mérite personnel et le hasard des circonstances ont mis en mesure , même intime, avec les grands , sans qu'il ait jamais voulu compromettre son indépendance, trafiquer de leur amitié , mettre en un mot , en manière quelconque, à profit, sa situation ; mais lorsqu'il s'agit d'un étranger , homme de mérite , à recommander au dehors, comme on ne peut soupçonner en aucune façon les intentions et les motifs de celui qui s'y intéresse , comme ces sortes de déférences hospitalières honorent les hommes en place et peuvent leur être utiles , comme vous ne vous êtes point interdit de conseiller des actions honnêtes , et que c'est même la seule part que vous vous sovez réservée dans les affaires de ce monde , je peux me permettre d'être plus hardi. Après cette longue préface, voici ce dont il s'agit:

M. William INIanning , beau-frère de M. Vaughan, homme d'un très-grand mérite, l'un des plus vrais philantropes quil y ait en Europe, et certainement l'Anglais le plus dégagé des préjugés moraux qui existe , auquel j'ai été recommandé

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par M. Franklin , et qui m'a rendu toutes sortes lie bons oftices; Ivl. William Manning, fils d'un des plus riches et des plus estimés planteurs des îles britanniques , part pour les Antilles, appelé par de très-grandes affaires. Il désire d'être recommandé à Si. le comte de Damas à la Martinique, et à M. le comte d'Arrôt à Tabago ( je ne sais si ce nom d'Arrôt est bien écrit); vous avez des relations personnelles avec la maison de Damas ; et vous lien auriez pas, que votre immense considération, qui vous met de p?"r avec tout le monde , à force de vous mettre au-dessus, vous en donnerait aisément; mais je me rappelle que vous en avez : d'ailleurs nulle recommandation , soit en Angleterre , soit aux îles, ne peut être plus honorable et plus efficace que celle du marquis de Vaudreuil, que l'estime universelle de ce peuple-ci, connaisseur en hommes , doit bien dédommao:er des tracasseries de cour; et personne ne peut, plus aisément que vous, faire écrire un mot de ce bord.

Rendez-moi ce service , mon bon ami ; je dis ce service, car je n'aurai peut-être jamais de ma vie une autre occasion de faire quelque chose d'agréable pour l'homme de ce pays-ci qui a été le plus empressé à m'être utile, et qui* ne l'aurait pas été davantage après une connaissance de plusieurs années.

Je ne vous parlerai pas de moi , je n'en ai pas le courage ; les horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps , la dureté de mon

père, il faut trancher le mot, sa férocité , qui incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner , et qui met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim ( car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand chemin ) j le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre , au moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous navreraient le cœur , et loin de me soulager, tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là^ et sa physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction maf^ique qui l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera infaibliblement son récit ; et moi , je vous déchirerais plutôt que je ne vous attendrirais ; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un volume de fastidieuses explications qui me tueraient^ lorsque vous seriez au au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au moindre souvenir de vous , et auquel il reste si peu de jouissance.

Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon aimable amie, et pour le succès de ses démarches , tout ce qui sera cl

Vous , c'est-à-dire , de lui prodiguer vos consolations et vos conseils ; vous êtes bon , sensible et généreux : d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille ; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas , et que cette âme est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la bonté. Si le comte d Entraigues est à Paris , avertissez-le de l'arrivée de mon amie ; et comme lui est un ardent et adroit solliciteur , concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à mes affaires. Au reste, mon cher ami , un grand point serait de m'obtenir sûreté pour rentrer en France j car il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'v ménage pas quelques ressources littéraires , et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure ; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la plus vile et la plus venimeuse , ne me laisserait- il pas vivre, moi ? lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet , etc. etc.

Quoiqu'il en soit , mon ami , conseillez , dirigez , consolez ma pauvre amie , et ménagez-moi la possibihté de nous retrouver tous trois. Parlezmoi donc de vous.

Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France: c'est-à dire, qu'un libraire

voulût l'acheter? Remarquez que c'est un travail qui ne peut se fane qu'ici ; mais je voudrais un marché fixe , afin de ne pas consumer inutilement du temps : il importerait que les lettres fussent ici le plutôt possible.

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