LETTRE XIII
C'est à M. Leveillard que je dois , mon cher ami, d^étre certain que vous vivez, et que faible encore, vous vous portez mieux. C'est à lui que je dois de sa oir-les progrès si ridiculement longs de votre fortune , qui ne font pas moins votre éloge que la honte de vos amis : mais enfin , je n'ai pas su par vous un mot de ce qui vous intéresse. Je l'ai demandé enfin à Leveillard qui , malade lui-même, mais sensible à ma peine , m'a répondu courrier par courrier, et m'a laissé le regret de ne m'étre pas plutôt adressé à lui.
S'il est vrai que vous m'aimiez, mon cher Chamfort, je vous prie d'occuper un moment votre imagination de ce que la mienne, qui ne manque pas d'activité, a dû souffrir de votre silence opiniâtre, que je vous ai quatre fois supplié de rompre, ne fût-ce que par un mot de votre laquais, si
M. R ne voulait pas me faire le sacrifice de
quelques minutes. Je ne sais pas ce que je n'ai pas cru, et j'en étais venu à ce point que je ne permettais point à ma compagne de prononcer votre nom; j'éprouvais trop d'angoises et d'inquiétudes; tous mes efforts étaient dirigés à me distraire de vous. J'avais renoncé à vous écrire jusqu'à ce que je susse votre sort. Maintenant, vous m écrirez et
DE CHAMFORT. fx'l']
je saurai les raisons de votre silence, ou vous serez très-importuné.
Dupont avait de trop bonnes raisons pour ne pas me répondre ; il a perdu sa femme , l'une des plus raisonnables et des plus estimables mères de famille que je connusse ; elle avait les vertus domestiques de tous les genres ; et si ce ne sont pas les plus rares , certainement ce sont celles qui contribuent le plus au bonheur de tout ce qui A des rapports avec nous. D'ailleurs, Dupont, jeté dans le torrent des affaires , ayant bea'.icoup de par de là dans la tête, et de mobilité dans le cœur, avait plus de besoin qu'un autre d'une conpagne qui s'occupât de son intérieur : c'est donc une perte et une très-grande perte qu il vient de faire ; et je dois trouver tout simple qu'il n'ait pas eu le temps de penser à mes inquiétudes : mais vous qui en étiez l'objet; vous qui saviez que je n'en manquais pas dans cette grande et ruineuse ville, et qu'au moins me fallait-il être tranquille sur le sort , la santé et l'attachement de mes amis , je ne vous connais qu'un moyen de vous faire pardonner, c'est de vous bien porter, d'être heureux et de me le dire.
Je suis si fâché contre vous, que je ne vous dirai pas un mot de ce pays-ci , ni des courses que j'ai laites et qui sous peu produiront peut - être quelque chose ; mais comme je veux croire que vous m'aimez encore , je vous dirai un mot de nous. Notre santé est bonne ; ma compagne est ce
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que vous l'avez vue, belle, douce, bonne , égale , courageuse , pénétrée de ce charme de la sensibilité qui fait tout supporter , et même les maux qu'elle produit. Pour moi , je trouve ici pâture à mon activité ; j'apprends , je note , je fais beaucoup de choses ; mais au milieu des marques de bienveillance et de considération que je reçois, je ne laisse pas que d'être fort inquiet sur l'avenir ; la littérature française étant si étrangère ici , la main d'oeuvre si chère, et les libraires si timides , que le ineilleur moyen d'y mourir de faim , c'est d'y être même un bon écrivain français. Au reste, on y imprime les Cincinnati qui me rapporteront peu de chose , mais qui du moins ne me coûteront rien , et qu'un homme de beaucoup de talent a bien traduits , de sorte que l'édition anglaise paraîta presqu'aussitôt que la française. Mais jugez, par ce qui se passe à cet égard , du peu de ressources qu'offre la typographie anglaise. Deux libraires de Paris, inutiles à nommer parla poste , mais dont un riche et solide , m'ont écrit pour prendre quinze cents exemplaires à cinquante sous, pourvu qu'on les leur rendît à telle ville frontière ; on a grand'peine à décider le libraireanglais à tirera quinze cents l'édition française , et si l'ouvrage n'avait pas produit ici , sur quelques hommes accrédités, un très-grand effet, jamais libraire ne l'eut imprimé pour son compte ; les Français accoutumés au pays conçoivent à peine cet effort, et je ne le conçois pas
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moi-même , depuis que je sais que Emsley a refusé d'imprimer le manuscrit des Confessions de J. J. Rousseau , de peur que Fédition ne lui restât.
D'un autre côté , depuis que je suis à Londres , malgré mes continuelles instances , je n'ai pas reçu un mot de mes procureurs , et j'ignore encore s'il existe en France un moyen de faire payer par un père une pension alimentaire à son {ils.
Avec tout cela, mon ami , aimez - moi, écrivezmoi , et je ne regretterai guère en France que vous et votre société.
Bon jour, mon cher paresseux ; que les trésors dont vous surcharge la munificence royale ne vous fassent pas oublier vos vrais amis; les autres sont aimables et brillans ; mais voilà tout \ et nous , nous vous aimons.