‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 31 sur 106 · L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN · texte numérisé non relu

L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN

Pour un procès pendant au Parlement,

Vint à Paris dernièrement

Une abbesse jeune et jolie ,

Qui , d'une amoureuse folie - N'avait jamais connu l'égarement.

Entrée au couvent dès l'enfance j#

Elle avait pu facilement

Garder sa première innocence.

Elle prit un appartement Chez certaine cousine , ou marquise ou comtess«i

Dont le fils, chevalier charmant ,

Joignait à maint autre agrément L'esprit et la délicatesse.

Sans intérêt il ne put voir L'embonpoint reppsé de notre aimable abbesse ^

Dont la fraîcheur et la finesse Auraient fait plus d'effet à la cour qu'au parloir : Nez retroussé, peau blanche , fine, œil noir Rempli de feux et de tendresse , De l'amour dans son cœur firent passer l'ivresse ; Mais ce dieu doublement signala son pouvoir.

Le cavalier est beau , bien fait et leste, L'air mâle, le ton noble et le maintien modeste; Jamais auprès de son moutier N'avait paru si charmante figure ,

Sans quoi l'on pourrait parier Qu'elle n'eût pas adopté la clôture.

Par un regard où se peint le désir, Notre amant entame l'affaire ; Après vient un tendre soupir , Que l'on écoute sans colère:

Car peut-on se fâcher de ce qui fait plaisir, Surtout contre un cousin, quand le cousin sait plaire? Enhardi par l'impunité, L'amant ose dire qu'il aime.

«Je le crois bien , dit-elle, et moi de même. Ne doit-on pas aimer sa parenté ? »

Ils élaier^seuls , et la témérité Toujours se trouve où l'ardeur est extrême.

L'amant avec vivacité Porte la main vers le bonheur suprême... D'une pareille liberté Tia sensible abbesse surprise,

DE CIIAMFOIIT. I 7'l

L'n peu tard à la vérité , Veut s'opposer à l'entreprise :

«Ah! monsieur, quelle indignité!

Vous abusez de ma bonté... »

Discours perdus, il ne lâche point prise ; Il savait trop qu'en ces soins là , L'excès peut faire seul excuser l'insolence: Au comble il porta là licence , Et le succès fit voir qu'il ne se trompait pas. L'épouse du seigneur, enivrée, éperdue, Le serre sans oser sur lui jeter la vue ; Il vit, dans son tendre embarras , La honte et le plaisir d'avoir été vaincue. Quelques momens après , encore tout émue « O ciel ! qu'ai-je éprouvé! lui dit-elle tout bas, A jamais vous m'avez perdue ; Sans cette volupté qui m'était inconnue, Je ne pourrai plus vivre, cher cousin; Que faire à mon couvent, quand j'y serai rendue , Des longs sermons d'un triste chapelain î

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