ASAPH
II voit l'astre qui vous éclaire.
Ce genre de beauté est peut-être plus difiicile à atteindre que beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.
La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la majesté et à la force, comme dans ces exemples :
Descends, tel qu'autrefois la mer te vil descciîdrc ..
6l QELVllES
Ailleurs :
Et détestés partout , détestent tout le monde. Ailleurs encore ,
Et je dois d'autant moins oublier sa vertu , Qu'elle-même s'oublie
En général cependant , on doit être sobre de cette figure ; mais bien employée , elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple surtout :
Descends , tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en augmente la beauté. Malherbe , qui avait une critique saine et une oreille délicate en poésie , affectionnait ces répétitions de mots. On en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses poésies. En voici un tiré de son Ode à Louis xni :
Donne le dernier coup à la dernière lêle De la rébellion.
Et ailleiu's :
Est le premier essai de tes premières armes.
Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais on ne voit , dans ses ou-
l)i: CHAMFORT. G3
vrages, qu'il se soit laissé éblouir parle brillant d'une figure ; et s'il en emploie quelqu'une , c'est qu'elle est dans la nature de la situation ; et loin d'être un défaut , elle ne peut alors être qu'une beauté. L'antithèse , par exemple , dans ce vers d'Assuérus^ n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à Mardochée' :
Je te donne d'Aman les biens et la puissance: Possède justement son injuste opulence.
L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc d'être un jeu d'esprit , les deux mots qui sont mis en opposition , deviennent comme la mesure l'un de l'autre , et nous donnent par-là celle delà justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui fait la beauté de cette figure , dans ces vers de Rousseau :
Et les soins mortels de ma vie , De l'immortalité seront récompensés.
et ces autres vers si fameux :
Le temps, cette image mobile De l'immobile éternité.
Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée , ou plutôt n'est que la pensée même. Remarquons (^injuste opulence , dans Racine , est
encore un latinisme , mais je me garderai bien de le critiquer.
Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de Tadmiration , de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit assez , sans doute , pour qu'on ne puisse pas suspecter mon enthousiasme; et 'd'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire beau, très-beau , au bas de toutes les pages de Hacine , est si vrai , que, me bornant à Esther seule , ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un se plaignait encore , malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne s'en prendre qu'à Racine lui-même ; car nous devenons , en le lisant , comme ces sybarites délicats , qui toujours voluptueusement couchés sur des duvets de fleurs , finissaient par se sentir blessés d'une feuille de rose pliée en deux.
On a repris , avec bien de la rigueur , le grand lyrique français , pour avoir dit : Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le solide honneur et la terrestre masse. Ces observations étaient justes ; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste principalement à tirer de pareilles inadvertances , qui pourtant sont fort rares dans ce poète , des jugemens généraux sur le mérite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impos-
sible d'éviter dans un poème aussi difficile que Vode ou la tragédie.', et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine, dans sa seule pièce cVEsther.k laisser échapper
Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage ?
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
Aux plus affreux excès son inconstance passe.
Et faire à son aspect que tout genou fléchisse. Sortez tous.
D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
Et chasse au loin la foudre et les orages. Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
De ma fatale erreur répareront l'injure.
Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux qu€ Ton a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien peu de chose et. mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent quelques unes :
Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours , El laissant de ses eaux partager le secours,
Va rendre un champ fertile :
Dieu de nos volontés, arbitre sourerain , Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
Les quatre premiers vers sont parfaits , mais la similitude est mal énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout ; car on peut bien dire : De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma main , ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide. Mais la phrase n'aurait aucun sens s'il y avait : ces chevaux obéissent à la main qui les guide , comme ces ressorts sont dans ma main. Pour qu'il y ait similitude , il faut que les deux objets comparés soient dans les mêmes attitudes , par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
Or , Racine pèche visiblement ici contre cette règle ; car , dans le premier membre de sa composition , le cheval obéit à la main; et dans le second , le cœur des rois est dans la main de Dieu.
Sur le point que la vie Par mes propres sujets m'allait être ravie.
Sur le point que .^ n'est pas hançais. Sur le point régit toujours la préposition de suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pasye suis sur le point que je vais partir , sur le j? oint que cette dignité cdlait ni être conférée : mais sur le point de partir, d'obtenir cette dignité. Au reste , cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. Il aurait falhi , au moment oii la vie , etc.
DE CHAMFOÎIT. 67
Elise dit à Esther :
An bruit de votre mort, justement éplorée , Du reste des humains je vivais séparée.
Il me semble ç^q justement éplorée est froid et languissant , et qu'Elise , dans l'ivresse de la joie , racontant ce qui s'était passé , eût dû parler avec plus de feu , et non pas motiver une douleur que l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes , dit :
Dieu puissant! quelle étrange pâleur, De son teint tout-à-coup efface la couleur!
Ce mot étrange me paraît encore déplacé , parce qu'il est peu naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de suite , Dieu puissant] quelle pâleur ^ etc.
Détourne , roi puissant , détourne tes Oj^illes Ee tout conseil bnrbare et mensonger.
Oreilles au pluriel n'est ordinairement pas du style noble , surtout lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces vers du rôle de Mardochée^ par exemple:
. Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Ce même mot n'a rien qui choque , parce qu'il est préparé par l'image de la voix qui frappe. Cependant , je crois qu'il est mieux encore , quand il est employé au singulier , comme dans Iphigénie en Aulide :
t Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille , Tiens , reconnais la \oix qui frappe ton oreille.
Cette remarque devient plus pénible , lorsqu'on parle de l'Etre-suprême , et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si Ton veut nommer quelque partie du corps , on ne doit presque jamais parler qu^au singulier. Ainsi l'on dit , la main de Dieu m a soutenu^ et non pas les mains de Dieu : le doigt de Dieu in a guidé , et non pas les doigts de Dieu,
Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous de la force de Dieu , qui n'a pas besoin de moyens comphqués pour exécuter ses desseins , parce que cela prouverait effort , et aue tout n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
Quel proîane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
S' ose avancer , pour ose s'avancer^ serait une faute maintenant; mais du temps de Racine^ non-seulement cela n'en était pas une, mais cette manière de s'exprimer était pï-éférée à la moderne. 11 y a plus de grâce , ce me semble , en cette
DE CHAMFORT. 6q
transposition , puisque l'usage l'autorise , dit Vaugelas dans ses Remarques (*) : «C'est pourquoi il préfère je ne le veux pas faire ; à je ne veux pas le faire. Tous les bons auteurs du siècle de Louis XIV écrivent presque toujours ainsi. Pascal (**), dans sax^ Lettre provinciale ^ dit : « Je Ten tendis bien , car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur se doit contenter pour juger de ce regret. » Et Bossuet de même , dans son Discours sur V Histoire universelle (^**) : « Les sens nous gouvernent trop , et notre imagination , qui se veut mêler dans toutes nos pensées , ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière si pure. » Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse , comme Vaugelas , une règle générale ; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale exige absolu, ment que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans cette phrase : il se vint justifier et répondre aux accusations qu'on lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers mots, il se vint répondre qui est mal, parce que le pronom se y est superflu , comme on y trouve
(* ) Tom. II , pag. 3o4 , édit. 1788 , qui renferme les Notes de Patru et de Corneille.
(**) Pag. 143, édit. 1766, in-i3.
(***) Tom. i", pag. 417. Paris, Didot, 1786.
il se vint JUS ti/ier qui est bien, parce que le pronom se y est ^ouYerné p£Lr jus ti^er. On connaît par là que la transposition du pronom personnel se est vicieuse , et qu'il faut dire : il uint se justifier et répondre aux accusations ; et auquel cas il vint fait une construction correcte , et s'accommode aussi bien avec répondre qu'avec se justifier, » Il pourrait encore résulter im autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif : c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans cette phrase , par exemple , il vit s'ouv/i/'hi porte : que l'on sépare le pronom se de l'infinitif, on aura il se vit ouvrir la porte , ce qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que M. Fabbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler (*), et qu'il m'a paru qu'en l'employant , on risquait souvent de tomber dans les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée par Corneille.
Et veulent qu'aujourd'lîui un lueirie coup mortel Abolisse ton nom , ton peuple et ton autel.
On dit dans un sens absolu , uous sommes tous deux abattus d'un même coup : nous nous atten dons tous à un même sort ; c'est toujours le même
(*) Vovi'z sa Remarque sur les premiers vers delà tragédie de Bnjazot.
homme , et d'autres phrases semblables , où le pronom relatif w^/^ze, exprimant identité de deux choses , ne permet point que le substantif soit suivi d'un adjectif , parce qu'il n'ajoute rien à la clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme, dit tout ce que cet adjectif pourrait dire :
Esther que craignez-vous? suis- je pas votre frère ?
Suis-je pas votre frère , pour ne suis-je pa^ , est une licence que Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit , dans Alexandre, d'une manière moins heureuse :
Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine ?
et dans les Plaideurs :
Suis-je pas fils de maître ?
M. de Voltaire , dans ses Remarques sur le Menteur de Corneille , dit , au sujet d'un vers où la particule ne est omise devant le verbe :
« Cette licence n'est pas même permise en prose. » Je le crois bien , mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La poésie , ce me semble , a bien plus de licence que la prose , ou plutôt la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables les principes de la langue , si l'on se les permettait.
Au reste , ma preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine , dans lequel suis-je pas votre Jrère n'est assurément pas désagréable , et n'a été critiqué par personne.
O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore \
Et ailleurs:
En les perdant , j'ai cru vous assurer vous même.
Bans le premier exemple, le mot assurer doit signifier rassurer , faire perdre la crainte que Von avait; et dans ce sens, on l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on èit : f aç>ais peur ^ inais cela ma A ssuRÉ Vhahilude de voir le danger assure le soldat (^). Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir aucun sens ; car il doit signifier visiblement, vous mettre hors de tout péril ^ de tout danger ^ comme quand Assuérus dit :
Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
Plus j'assure ma vie.
Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire , assurer la vie de quelqu'un , ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi assurer quelqu'un ,
( * ) DïCt. de l'Acad.
dans le même sens , parce que , dans cette dernière phrase , il y aurait amphibologie. Il parait au reste que ce mot n'est plus employé dans le sens de mettre à ïabri du danger. En style de commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou garantir le prix des marchandises dont un vaisseau est chargé , oupajer la rançon de l'équipage , dans le cas où il serait pris par l'ennemi. Ainsi Ton dit : assurer un nauire à tant pour cent ; assurer le capitaine et les matelots (*).
Quiconque ne sait pas dévorer un affront , Ni de fausses couleurs se déguiser le front.
Se déguiser, pris figurément, comme il Test ici ; c'est se montrer autre que Von n'est ; et alors il se met absolument , parce qu'il forme un sens complet. Ainsi l'on dit se mettre un masque sur le visage, pour se déguiser; il se déguise en mille manières. Mais lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple , il ne faut point le faire précéder du pronom se ; il eût donc fallu dire dans ce vers , ni de fausses couleurs déguiser son front. Voltaire, dans la Henriade, fait la ' faute inverse , il dit :
... Le héros , à ce discours flatteur, Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
(*) Dict. de VAcad,
Ici , il eût fallu le réciproque se couvrir, parce qu'il y a action d'un sujet sur lui-même , et non pas une action extérieure , comme l'indique le verbe actif coui^rir.
Je frémis quand je voi Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
Et ailleurs ,
Je le voi, mes sœurs, je le voi ; A la table d'Eslher, l'insolent près du roi A déjà pris sa place.
Racine , à cause la rime , a retranché Vs dans toutes ces premières personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans les Plaideurs:
Ob , Messieurs, je vous tien.
Ce sont de très-petites licences permises aux poètes ; celle là l'était d'autant plus , du temps de Racine, qu'il n'y a\ ait pas encore très-longtemps qu'on mettait un .v aux premières personnes (^*). Cette .9 était aussi ime licence , que les poètes s'étaient permise d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
(*) Vaugeins , dans ses Remarques sur la Langue française , écrit totJJ.)urs les premières personnes sans s dans les verbes sui\ans : je croi , je reroi , je scai ^ etc^
règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire , dans sa Ilenriade , ne la met pas dans le mot Londre^ pour la facilité de l'élision ; et J. -B. Rousseau, dans une de ses odes , dit :
J'ai toujours refusé l'encens que je le doi.
(Odeyii, liv. V\)
On traîne , on va donner en spectacle funeste, ' De son corps tout sanglant le déplorable reste.
Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. labbé d'Olivet sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes ; et peutêtre que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon devancier dans ce qu'il dit sur Esther , je ne pensai pas devoir supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés , est précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus , pour ne pas priver le lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet ; la voici : « On dit absolument donner en spectacle^ comme regar* der en pitié , et beaucoup de phrases semblables , où le substantif, joint au verbe par la préposition e/z, ne peut être accompagné d'un adjectif Don-
^6 CEUVRES
ner en spectacle funeste est un barbarisme. » Cette remarque est si juste , que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu (*).
Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
Comme d'enfans une troupe inulile ; Et si par un chemin il entre en tes états,
Qu'il en sorte par plus de mille.
Les deux derniers vers sont lâcbes et prosaïques, et le paraissent d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.
On a pu remarquer , dans ces notes critiques sur Racine , que nous n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent mauvais ; et certes , on serait bien embarrassé de trouver chez lui de longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple à'A.n'^» Esther ; mais aussi estce le seul. Zarès dit à Aman :
Pourquoi juger si mal de son intention?
Il croit récompenser une bonne action ?
Ne faut-il pas , seigneur, s'étonner au contraire ,
Qu'il en ait si long- temps différé le salaire?
Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil ;
"Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
Vous êtes après lui le premier de l'empire.
Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien
(*) Voyez le Racine vengé.
l)K CnAMFORT. y^
de moins poétique que toutes ces formes de raisonnement, ne faut-il pas ^ au contraire ^ du reste; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine est habitué si fort à la perfection^ qu'on est tout étonné qu'il ait pu laisser subsister de semblables vers.
Avant de terminer ce petit écrit , je vais ajouter quelques notes aux Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes Remarques que comme de simples doutes littéraires ; et si le ton affirmatif m'est échappé quelquefois , c'est que je me suis senti vivement ému , lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens , je m'empresserai moi-même à les condamner , parce que je n'ai eu pour motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le mérite des grands hommes, dont je sens tdute la supériorité.
M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers :
Condamnez-le à l'amende, ou , s'il le casse . au fouet. Il dit que c'est le seul exemple d'un le pronom
•y 8 ccuvRES
relatif, mis après un verbe , et devant un mot qui commence par une voyelle ; et il finit par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille , puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce vers de Racine, la remarque est juste, le double son de la la étant désagréable : mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais, par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers de la Henriade.
Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître : Que ce nouvel honneur va croître son audaoe.
M. l'abbé d'Olivet observe ici que croître est pour accroître , et passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste ; et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que neutre. Vangelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et d'autres; car il est certain qu'il a été actif longtemps avant lui (*) , et que l'on s'en servait au lieu d'accroître. Ainsi l'on disait , il voulut croître son jardin (**) , son enclos. Bossuetmème, dans son Discours sur V Histoire universelle (***), dit en-
(*) Voyez les Observations de Ménage sur la Langue Jrançaise ; tom. i*"*^, pag. 73 , 2^ édjt. de Barbin. ( ** ) Dict. de Trévoux.
( *** ) Tom. i'"'" , pag. 9.ofi.
DE CH\MFORT. *jC)
core : « Saint Irénée vient un peu après , et l'on voit croître le dénombrement qui se faisait des églises. » La règle de Vaugelas *est excellente , aussi a-t-elle prévalu ; mais je suis tenté de croire qu'au temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement avoué par ses contemporains , lorsqu'on présente de nouvelles règles à suivre ; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous ; et les meilleures idées , pour être universellement adoptées , ont i>esoiu de la sanction du temps.
Ma colère revient, et je me reconnais ; Immolons en partant trois ingrats à-Ia-fois.
Ces vers assurément n'ont pas de rime , comme l'a fort bien remarqué M. l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue- Rousseau lui-même, qui là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec des mots qui se prononcent en oi^^ comme reçois , chÀnois ; et Gresset nous offre ces deux vers , dont la rime est suffisante d'après les règles.
Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers . Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
Cependant légers et airs sont des sons absolument d fférens l'un de l'autre; car si l'on prononçait légers^ en faisant sentir l'avant-dernière cou-
8o ŒUVRES
sonne , on tomberait dans rinconv4nient de faire croire que cet adjecîif est au féminin , et la clarté en souffrirait trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que madame et âme ^ grâce et préface{^\ où l'on fait rimer une longue avec une brève; mais la prosodie française , malgré l'excellent ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour priver les poètes d'une licence qui leur est si commode ; ils ont déjà tant d'entraves dans celte langue, qu'il faudrait, je crois, chercber plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.
Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses Remarques sur Racine sont en général bien faites , et d'un grammairien profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet auteur , qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se laisser emporter quelquefois à un esprit de système; mais comme c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses lecteurs , attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et de l'enthousiasme , l'effet en est un peu prompt , et par conséquent peu dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en instruisent pas moins ; et en rejetant les fausses conséquences
( * ) Voyez pag. iio du Traité de la Prosodie française de l'abbé d'Olivet. Paris, lySfi, chez Gandouin.
DE CHAMFORT. Si
d'un principe trop généralisé , on peut toujours profiter de celles qui sont solides et vraies. Peutêtre dira-t-on qu'il est difficile de les démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas : la vérité a son caractère propre ; et ce caractère , c'est la clarté , la simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité ; le faux au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien , s'aperçoit toujours que le nuage n'est pas dissipé. Enfin , le faux peut quelquefois persuader ; mais le vrai seul peut convaincre.
Résumons maintenant notre opinion sur Esther. Cette tragédie , sous le double rapport d'un ouvrage fait par ordre , et entrepris après un silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement observées. Rien n'est plus grand que le sujet , puisqu'il s'agit du sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont d'autant plus admirables , que presque toutes les scènes sont des chefs-d'œuvre (*) , et la péripétie
( * ) Qu'on lise surtout la i'^^ et la 3^ scènes du i^*^ acte , la 7* du 2^ et la 4^ du 3^ ; et l'on verra s'il existe , en aucune langue , rien de plus parfait .
8a OEUVRES
est une des plus belles qu'il y ait au théâtre ; car c est au moment où Aman s'imagine être au faite des honneurs , qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière, dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. Et puis , quelle diction ! Racine , ayant senti lui-même le défaut inhérent au sujet de son ouvrage , paraît avoir cherché à le couvrir , en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.
On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection ; on en parle avec complaisance , et beaucoup de gens assurent qu'on la lit plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela Tiendrait-il ? Est-ce parce qu'elle est mieux écrite , comme quelques littérateurs le prétendent (*), ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle offre d'avanta^re l'attrait de la nouveauté ? En supposant mon hypotlièse vraie , ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera Phèdre^ l'autre Athalie\ un troi-
( * ) Entr'autres , M. Lefranc de Porapiguan. Voyez sa lettre à Racine le fils.
DE CIIAMFORT. 83
siènie Iphigénie en Aulide. Tout cela me prouve bien clairement une cho^e , c'est qu'elles sont toutes la perfection du style.
Pour moi , f^voue que j'ai une tendresse particulière pour Esther. Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait éprouver tour-à-îour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte d'enthousiasme continuel. L'onction du style , les chœurs sublimes de ces filles d'Israël , tout concourt à mon illusion. Il me semble , lorsque je prends cette tragédie , que j'entre dans un de ces temples antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès l'en^lrée , je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends , autour de moi, une douce harmonie ; la piété elle-même m'adresse la parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits ; un transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance , et bientôt j'aperçois l'intérieur du temple : sa beauté a été par-delà mon imagination ; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges terrestres qui font l'ornement du genre humain ; je la contemple avec respect , et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle douloureux vient m'attrister profondément ; je vois un combat entre le méchant et le juste. La puissance est le partage du premier ; la faiblesse , la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui s'adressera le
84 ŒUVRES DE CHAMFOBT.
faible ? il s'adresse à Dieu ^ et Dieu vient à son secours : il ne veut peint que son troupeau soit dévoré par le loup avide ; il vient au secours de l'innocent , et l'innocent triomphe. O délices ! 6 transport ! le juste est récompensé. La tristesse alors s'enfuit de dessus mon front , et la joie vient prendre sa place ; car le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts ; Dieu est célébré , sa puissance infinie exaltée , et le temple redevient le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques , que s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.