‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 5 sur 106 · SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE · texte numérisé non relu

SUR LA VANITÉ DE LA GLOIRE

Tu n'vetulîe auriculis alienis collegis esc a s ?

C'en est donc fait, et ton âme sensible A ses vrais goûts va se livrer enfin ! Tu suis, ami, la pente irrésistible Qui des beaux arts t'applanit le chemin. Tu sais trop bien qu'une plume immortelle Nous a tracé les dégoûts , les hasards , Qu'en cette lice ouverte à nos regards Sème souvent la fortune cruelle.

Oui, des destins la jalouse fureur, Osant mêler l'absynthe à l'ambroisie , A poursuivi l'aimable poésie, Et du nectar altéré la douceur.

Mais , cher ami, cette muse badine.

Vive autrefois, alors un peu chagrine, Sur un fond noir détrempa ses couleurs; Et cette abeille, en volant sur les fleurs, Avait senti la pointe d'une épine :

Pour moi , je veux , aux yeux de mon ami , En badinant, combattre sa chimère; Faut-il des dieux emprunter le tonnerre Tour écraser un si faible ennemi?

Je t'obcis. Tu m'ordonnes de croire

Que ton esprit, et même ta raisooj

N'écoute ici que l'instinct de la gloire.

Et ne se rend qu'à son noble aiguillon.

Des vanités de la nature humaine ,

Dis-tu, la gloire est encor la moins vaine ;

Et du trépas je veux sauver mon nom.

Quoi! ta raison, quoi! cet esprit si sage

Conserve encor ce préjugé falot !

Quoi ! de la mort ton être est le partage !

Et tu prétends lui dérober un mot!

Ton noîo ! quel est cet étonnant langage!

Quoi ! ce désir, vrai fléau de ton âge.

Va tourmenter tes jours infortunés ,

Pour illustrer ce frivole assemblage

De signes va inspar le sort combinés !

Écoute au moins ces argumens célèbres

Qui de l'école ont percé les ténèbres.

Ce qui n'est rien peut-il avoir un nom?

Que veux-tu dire? et quelle illusion !

Peux-tu forcerton âme fugitive

A s'échapper de l'éternelle nuit?

Peux-tu renaître.' et quand l'arbre est détruit ,

Pourquoi vouloir qu'une feuille y survive ?

Quoi ! du néant une ombre veut jouir !

Mais supposons que ces vains caractères,

Que le hasard a voulu réunir

Pour distinguer , pour désigner tes pères ,

Vainqueurs du temps, perceront l'avenir.

Par quelle voie et quel canal fidèle ,

Pour le transmettre une atteinte immortelle,

Jusques à toi pourront-ils parvenir ?

Di; CHAMFOBT. 89

€e grand Romain, père de l'éloquence,

Père de Rome et consul orateur,

Dans son printemps adora celte erreur. . »

Mais à la fin , rempli d'indifférence,

Sur ce Yain songe il composa, dit^on,

Un beau traité contre cette démence,

Cette l'nreur d'éterniser son nom ,

Traité modeste, et signé Cicéron.

Dans un écrit , voyez -vous ce grand homme

Vanter, prôner, même assez bassement.

Un petit Grec, un sophiste de Rome ;

Recommander, et très-expressément,

Au vain portier du temple de Mémoire

De lui donner bonne place en l'hisloirc ?

Le Grec le fit ; mais savez-vous comment

La vanité se vit bien confondue?

La lettre reste et l'histoire est perdue.

Mais admirez comment, fiers d'être fous , Devant l'idole ils se prosternent tous !

Oui, disent-ils, ce sentiment sublime

Qui fait chérir et la gloire et l'estime ,

Par la vertu fut imprimé dans nous.

D'une grande âme il est l'heureux partage ;

Dans notre cœur il descend le premier,

Survit à tous, disparoît le dernier.

Il est, dit-on , la chemise du sage:

S'il est ainsi, qu'il aille donc tout nu.

Quoi! vous osez transformer en verlu

Cette folie, et tirer avantage

De ce délire à d'autres inconnu !

Et selon vous , tous ces mortels volages.

Pour être fous , ne sont point assez sages \

Oi: IVRES

Je quitte; ami, ce ton de Jnvénal :

Permets qu'au moins ma muse plus leurre Ose à les yev.x , auv un prisme moral, Analysant un préjuge fatal, Décomposer ta brillante chimère.

Pardonnez-moi , rare et sublime Homère . L'air cavalier et le frivoîe ton Dont j'ose ici proférer votre nom.

Vous savez bien que mon cœur vous révère. Ai-jc oublié que Samos, Colophou , EtClazomène, et Smyrne , et l'Ioûie.

Ont disputé jadis avec chaleur La gloire unique et l'immortel honneur D'avoir produit un si vaste génie ?

Vrai créateur de l'art le plus divin , J'avoûrais bien que , quand vous y passâtes , Et qu'on vous vit, aveugle pèlerin, Brillant de gloire , un bourdon à la main , Du violon vainement vous rachUes.

Chaque pays, même l'heureux séjour Qui, selon lui, vous a donné le jour , Peut s'écrier, pour appuyer sa thèse :

Couvert d'honneur et chargé de mal-aise, Ceint de lauriers, partant manquant de pain . Homère ici pensa mourir de faim.

Or, réponds-moi , gueux et divin Homère (Car maintenant je puis te tutover.

Puisqu'il est sOr qu'on a vu ta misère Ramper, languir dans ic double méiier De mendiant, et môme de poète) , Quand un snant, payé pour le louer.

Te va prenant d'une bouche indiscrète ,

1»E CIIAMFORT. 9I

Et sans un cœur osant l'apprécier ,

Par vanité, par coutume t'admire ,

Et, l'ayant lu , te vante par oui-dire ;

Son vain encens descend-il chez les morts

De ton esprit caresser les ressorts ?

El toi , brillant et fertile génie ,

Toi , son rival et son imitateur.

Ainsi que lui , fuyant de ta patrie ,

Non pour aller, besacier, voyageur ,

Piéton modeste, et pèlerin poète ,

Faire aux passans une prière honnête;

Mais pour donner bals , conceits et cadeaux ,

Pièce nouvelle et spectacles nouveaux ,

Où le cœur sent lorsque l'esprit s'élève;

Pour transporter Athènes à Genève >

T'y consoler , dans le sein du repos,

Et de la haine et de l'encens des sots ;

Je l'avoûrai, quand un portel sincère ,

De les écrits ardent admirateur,

Yante Arouet , il a flatté Voltaire ;

Mais quand la mort, au gré de maint auteur ,

De maint jaloux, surtout de maint libraire.

T'aura frappé de sa faux meurtrière;

Sous celte lombe , eh bien ! parle , réponds ,

Mortel fameux: lequel de ces deux noms,

Ces noms vantés , Arouet ou Voltaire ,

Dans Ion sommeil , par un plus sûr pouvoir,

Ranimera tes cendres réveillées?

Lequel des deux saura mieux émouvoir

De ton cerveau les fibres ébranlées ?

Auquel, enfin, devons-nous envoyer

Ce fade encens d'un éloge unanime ?

Noble fumée et tribut légitime Qu'à tes travaux l'univers doit payer ? Du sort jaloux un caprice ordinaire A mon valet donna le nom d'Hector.

L'entendez-vous , désœuvré téméraire ^ Estropier, en insultant Homère, Les noms sacrés d'Ulysse et de Nestor; Et de Dacier , dans ses nobles emphases, Faire ronfler les éternelles phrases ?

Quand de Priam le fils infortuné , Le nom d'Hector j ce fléau de U Grèce , S'envient frapperson esprit étonné^ Avez-vous vu redoubler son ivresse.

Et sur son front, de joie enluminé , Etinceler sa grotesque allégresse?

Je sonne; il vient d'un air de dignité : Et le héros, en me versant à boire , Plus sûr que moi de vivre dans l'histoire. Savoure en paix son immortalité.

Lorsque la mort, sans toucher à sa gloire, Ptassemblera sous ses voiles épais L'Hector de Troye avec l'Hector laquais , Et qu'un des deux quittera ma livrée Pour endosser celle du vieux Pluton ; Que sais-je, moi, si son âme enivrée Par les vapeurs dont jadis ce grand nom \ chatouillé sa cervelle timbrée , Dans son erreur n'ira point partager Les vains honneurs dus au rival d'Achille ; Si le Troyen ardent à se venger, Dont cet outrage échauffera la bile D'un coup de poing vaillamment asséné

DE CHAMPORT.

Tout à l'instar d'LIjsse dans Homère ,

Ne voudra point trancher en sa colère

Ce grand débat , noblement terminé ?

Six Annibals ont illustré Carthage;

De tous jadis on vanta le courage ;

Deux sont encor connus par leurs exploits.

Et de la gloire ont enroué la voix.

L'un, des Romains l'ennemi redoutable,

Pendant treize ans d'un sénat éperdu

Fut la terreur ; et l'autre plus traitable,

Nous dit l'histoire, avait été pendu.

Vous y pensez-vous qu'Annibal morfondu

Dort à part soi , rempli d'indifférence ,

Sur SCS lauriers ou bien sur sa potence ?

Apprenez donc que lorsqu'au vos récits

Vous célébrez le fier vainqueur de Rome

Trop vaguement, en termes peu précis,

Le cher pendu , qui croit être un grand homme.

Prend pour son compte un éloge indécis.

Quatre Platons ont honoré la Grèce ;

Mais d'un surtout on célèbre le nom.

Lorsque ma voix , pour prix de sa sagesse ,

A dit un mot de l'immortel Platon ,

Apprenez-moi comment, par quelle adresse ,

Par quelle voie et quels secrets rapports ,

Ce triste mot, dans la foule des morts.

Du vrai Platon peut-il trouver l'adresse ?

Platon ! Platon ! voyez comme à ma voix

Tous les Platons accourent à la fois !

Voyez , voyez , comme chacun s'empresse I

Chaque Platon, prenant le nom pour soi ,

Vole , et s'écrie en écartant la presse :

0)4 (HSUVRES

Çà , raiîgez-vous ; place , messieurs , c'est moi.

Le vrai Platon reste seul immobile :

Mais j'aperçois venir d'un pas agile

Et le sophiste et le grammairieii :

J'y suis, monsieur, que voulez-vous? — Moi! rien.

Chaque pays a produit son Hercule ,

Réparateur des torts, vengeur des droits;

Mais un surtout, impérieux émule ,

De ses rivaux a conquis les exploits.

Ln seuU malgré la docte académie ,

Malgré Saumaise et malgré son génie ,

Malgré Bardus , et Lipse , et Scaliger,

Fait aux savans les honneurs de l'enfer.

Or, qui ne croit qu'un jour, dans leur colère ,

Pour se venger d'un odieux confrère,

L'Égyptien , l'Africain, le Gaulois ,

Dans l'intérêt dont le nœud les rassemble , Contre ie Grec ne se liguent ensemble ,

Va sur son dos ne tombent à la fois ?

Peut-être aussi qu'un jour dans l'Elysée,

Signant la paix , devenus bons amis.

Tranquillement , près de Mégère assis ,

Tous en commun démêlant la fusée ,

Édifieront les mânes attendris.

Sans nul malheur la disj-ute appaisée

Sur ces grands points pourra nou.s léunir;

El nous saurons à quoi nous en tenir.

Alors chez nous la vérité reçue

Saura fixer , distinguer pour jamais

Et leur pays, et leur siècle , et leurs laits ,

Et du fuseau séparer la massue.

Ce n'est pas tout : par un funeste sort

DE CHAJVIFORT. 95

L^ne syllabe, une lellic éclipsée.

Par le hasard, par le temps eflacée ,

Suffit souvent pour nous rendre à la mort.

Ce Grec fougueux , l'immortel Alexandre ,

Lequel un soir, au gré d'une catin,

Ivre d'amour et de gloire et de vin ,

Mit par plaisir Persépolis en cendre :

Héros jaloux, de qui la vanité

Avait pleuré sur les lauriers d'un perc

Dont il craignait que la postérité

Ne laissât plus à sa témérité

De grands exploits, de sottises à iaiie ;

A ce vengeur de son peuple outragé ,

A ce guerrier chacun doit son suffrage.

Sur notre encens , sur l'éternel hommage

De l'univers conquis et ratage,

Il a des droits, puisqu'il l'a saccagé :

Quels sont souvent les transports de sa rage ,

Quand les honneurs qu'on lui doit accorder

Sont, au Mogol , prodigués à Scander?

Faut-il convaincre un esprit indocile

Qu'un caractère , une lettre futile ,

Pour tout gâter, hélas ! suffit trop bien !

Montagne est tout, et Montaigne n'est rien ;

Si quelque jour une âme charitable

Dans les enfers ne daigne l'informer

Que des Français la langue variable *

Détruit son nom, voulant le réformer.

L'auteur charmant , et qui , l'auteur ! non , l'homme ,

Par notre encens n'est jamais chatouillé ,

Et dans l'oubli dormant d'un profond somme,

Par un vain bruit n'est jamais éveillé.

a6 OEUVRES

Ail.' j'ai bien peur que trompé par la rime ,

Malgré mes soins, l'historien Dion

N'ose usurper cette offrande d'estime

Que mon cœur paie au délicat Bion ;

Et de leurs noms maudissant l'imposture ,

Maints froids auteurs, maints héros oubliés»

Offrent souvent aux mânes égayés ,

D'un quiproquo la comique aventure.

Du même nom cent rois ont hérité :

Tous ont véeu pour la postérité ;

Tous ont voulu consacrer leur mémoire.

Mais vous, mortels! votre légèreté,

Par un oubli trop funeste à leur gloire ,

En les nommant ne les désigne point :

C'est donc en vain qu'ils vivent dans l'histoire.

Ignorez-vous qu'il faut de point en point,

Pour les atteindre au ténébreux empire ,

Pour que l'éloge ait sur eux son effet ,

Fixer les temps , les lieux, marquer, détruire

Leurs nom, surnom, numéro, sobriquet ?

Sans tous ces soins , le vengeur de la Prusse,

Le fier vainqueur de l'Allemand , du Russe ,

Héros du siècle et célèbre à la fois

Par les combats , par la fltite et les lois ;

Lui qu'Arouet annonçait à la terre ,

Et que depuis a chansonné Voltaire ;

Ce Frédéric, Dieu! quel affront cruel!

Peut voir un jour sa gr;mde âme avilie

Humer l'odeur d'un encens éternel ,

Faut-il le dire ? avec un vil mortel,

Un Frédéric, buron de Silésie,

Lequel voudra , comme dans son château,

DE CHAMFOBT. 97

Donnant aux morts un spectacle nouveau ,

Porter partout, sur la rive infernale,

Et ses quartiers, et sa voix chapitrale...

Il est bien vrai que , pour prendre un détour.

Le mot flatteur, quittant les grandes routes ,

Descend moins vite au ténébreux séjour ;

Que le héros, attentif aux écoutes.

Dans son cerveau moins prompt à s'ébranler

Ne peut sentir qu'une atteinte légère.

Que feriez-vous? Il faut s'en consoler;

Et du destin quel est l'arrêt sévère !

Les plaisirs purs pour nous ne sont point faits ;

Même en enfer , ils sont tous imparfaits.

Or maintenant, qu'un censeur téméraire,

Un bel esprit , volage papillon ,

Vienne fronder ce travail salutaire

Qui, pour changer, pour rétablir un nom,

Dans cette nuit apportant la lumière ,

Va compilant de vieux compilateurs,

Des manuscrits et d'antiques auteurs.

Sans un talent, sans de si dignes veilles ,

Tous les héros, leurs noms et leurs merveilles,

Les vains exploits de cent mortels fameux,

Vivant pour nous, seraient perdus pour eux.

Quel nom donnera la folle imprudence

De ces humains qui, dans leur déraison ,

Après avoir avec inconséquence

Tout immolé pour anoblir leur nom ,

Et qui , vieillis dans leur culte frivole ,

N'ont rien omis pour orner leur idole,

L'osent détruire , et dont l'aveugle erreur

Y substitue un fantôme imposteur,

Dfi qui jamais cette gloire n'approche ?

Quoi! Du ïerrail, parrain du roi Françoi.'* ,

Ami des preux, chevalier sans reproche .

Au bon Bayard cède tous ses exploits !

Et ne crois pas qu'avec plus d'indulgence

Je traite encor cette autre vanité

Qui , des climats rapprochant la distance,

Entraîne au loiii notre esprit emporlé.

Enseigne-moi quelle est la différence.

Qu'importe enfin à ta félicité

Que dans mille ans tes vers se fassent lire,

Ou que Stockholm aujourd'hui les admire ?

Du Nord jaloux le souflle impétueux

Dissipera cet encens si frivole;

Et sa fureur ira , loin de tes yeux,

Le déposer dans les antres d'Eole.

De près au moins , l'éloge plus flatteur,

Voisin de toi, descendrait dans ton cœur;

Va le zéphyr , sur son aile légère ,

Jusqu'à tes sens daignerait apporter

Une vapeur, hélas ! bien passagère ,

Que tes esprits pourraient au moins goûter.

Ah î que le sort, pour moi plein d'indulgence,

Sur le présent borne son influence,

Et de mes jours marque chaque moment

Par un plaisir, ou par un sentiment:

De l'avenir, ami , je le dispense.

Je veux sentir , je veux jouir enfin :

Et mon esprit , dans son indifférence ,

D'aucun absent n'est le contemporain.

Pauvres humains I quelle est votre inconstance !

Qu'est-ce quel'homme à soi-même livré?

Oui, cher ami, moi de qui l'imprudence

Vient de traiter de fièvre, de démence ,

Ce beau tlésir par les temps consacré,

De réunir la double jouissance

D'un nom pourtant à jamais révéré ;

(^*ue sais-je , hélas ! si mon inconséquence ,

Par une sotte et double vanité ,

Ne prétend point francliir l'espace immense

De l'univers et de l'éternité ;

Et si des l€nnps perçant la nuit obscure,

Je ne veux point aller , dans un Mercure,

Au bout du monde , à l'immortalité ?

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