‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 6 sur 106 · ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS · texte numérisé non relu

ÉPITRE D'UN PÈRE A SON FILS

SUR LA NAISSANCE d'uN PETIT-FILS.

Il est donc né , ce fils , objet de tant de vœux !

Il respire ! avec lui nous renaissons tous deux.

Mon cœur s'est réveillé: cette ardeur qui m'enflamme ,

Au jour de ta naissance a pénétré ton ame.

Je te pris dans mes bras : un serment solennel

Promit de t'élever dans le sein paternel.

Le temps, qui m'a conduit au bout de ma carrière,

De mes yeux par degrés épura la lumière :

Vainement et trop tard allumant son flambeau ,

La raison nous éclaire aux portes du tombeau.

Ah ! si l'expérience, école du vrai sage.

Pouvait de nos enfans devenir l'héritage!

Si nos malheurs au moins n'étaient perdus pour eux l

lin père, en expirant, se croirait Irop heureux :

lOO OEUVRES

Mais il meurt tout entier; et la triste rieillessc

Dans la tombe avec elle emporte sa sagesse.

De mon vaisseau du moins que les tristes débris >

Épars sous les écueils , en écartent mon fils.

Je le vois, en mourant, s'éloigner du rivage:

Ah ! s'il arrive au port, je bénis mon naufrage.

Parmi tous ces mortels sur ce globe semés,

Les uns portent un cœur, des sens inanimés;

Le feu des passions n'échauffe point leur âme :

D'autres sont embrasés d'une céleste flamme:

Mais trop souvent, hélas! sa féconde chaleur

Enfante les talens et non pas le bonheur;

El de l'infortuné dont elle est le partage.

Elle fait un grand homme et rarement un sage.

Le bonheur! ô mortel!... Ose te détacher

D'un espoir que bientôt il faudrait t'arracher:

Si le songe est flatteur, le réveil est funeste ;

Fais le bonheur d'autrui , c'est le seul qui te reste.

Si t(Vi fils n'a reçu que des sens émoussés.

Qu'il se traîne à pas lents d^ns les chemins tracés :

Sans lui frayer toi-même une route nouvelle,

De tes seules vertu» offre-lui le modèle :

Mais si des passions le germe est dans son sein ,

Veille , père éclairé , sur ce dépôt divin :

Loin de lui oes prisons où le hasard rassemble

Des esprits inégaux qu'on fait ramper ensemble ;

Où le vil préjugé v^nd d'obscures erreurs.

Que la jeunesse achète aux dépens de ses mœurs :

Si ton fils ne te doit son ame toute entière,

Tu lui donnas le jour, mais tu n'es pas son père.

Le chef-d'œuvre immortel de la divinité

Sur la terre au hasard paraît être jeté.

DE CIIAMFOUT. TOT

L'homme naît; l'imposture assiège son enfance :

On fatigue , on séduit sa crédule ignorance.:

On dégrade son être. Ah, cruels! arrêtez :

C'est une âme immortelle à qui vous insultez.

De l'éducation l'influence suprême ,

Subjugant dans nos cœurs la nature elle-même ,

Peut créer à son choix ;, des vices, des vertus :

C'est du fils de César que Caton fit Lrutus.

Règne sur le hasard, affaiblis son empire :

L'homme peut le borner, ou même le détruire.

Que son fier ascendant soit dompté par tes soins :

Transforme pour ton fils les vertus en besoins.

O toi ! fille des Cieux que l'univers adore ,

Toi qu'il faut que l'on craigne , ou qu'il faut qu'on implore,

Sainte religion, dont le regard descend,

Du créateur à l'homme, et de l'homnie au néant ,

Montre-nous cette chaîne adorable et cachée

Par la main de Dieu même à son trône attachée ,

Qui, pour notre bonheur, unit la terre au ciel

Et balance le monde aux pieds de l'Éternel.

Mais déjà de ton fils la raison vient d'éclore :

Sache épier , saisir l'instant de son aurore ,

Où l'homme ouvrant les yeux, frappé d'un jour nouveau ,

S'éveille , et regardant autour de son berceau ,

Étonné de penser, et fier de se connaître,

Ose s'interroger, s'aperçoit de son être ;

Dévore les objets autour de lui semés,

Jadis morts à ses yeux, maintenant animés;

Demande à ces objets leurs rapports à lui-môme.

Et du monde moral veut saisir le système ;

A de sages leçons consacre ses momcns ;

De ses vertus alors pose les fondemens ;

I02 OLTJVRtS

Des vrais biens, de.^ vrais maux, trace-lui les limites;

î*enferme ses regards dans les bornes prescrites ;

Qu'il sache luurà tour se concentrer dans lui.

Etendre ses lapports à vivre dans autrui ;

Ne fais briller ('ans lui que des clartùs utiles ;

11 est pour les humains des vérités stériles ;

Le ciel est parsemé de glol)es lumineux ;

Mais un seul nous éclaire et sufïit à nos yeux.

Prolonge pour ton fiis cet heureux temps d'ivresse ,

.Cet aimable délire où ia simple jeunesse.

Ignorant l'artifice et les retours cruels,

N'a point perdu le droit d'estimer les mortels. Et goûte ce bonheur si pur. si respectable, De croire à la vertu pour aimer son semblable. Jeune homme, j'aime avoir ta naïve candeur Chercher imprudemment nos vertus dans ton cœur, Chérir une ombre valr.e, adorer ton ouvrage, De tes purs seotimens reproduire l'image , Et se plaire à créer, dans ta simplicité , Un nouvel univers par loi seul h.ii^ité. Oui, que mon fils emhras.-e un fantôme qu'il aime : Nous croyant des vertus, il en aura lui-uîêuje. Mais voici ce moment utile ou dangereux, Qui , souvent annoncé pai- un naufrage aflVeux , Des sens avec le cœur préparant l'alliance , Donne à l'homme étonné t!)Ule son existence . Établit ses devoirs sur ses rapports divers. Le fait vivre à lui-même et naître à l'uhivers. Ce sont les passions, dont la fatale ivresse L'élève quelquefois , et trop souvent l'abaisse ; jMais quel que S'dt sur nous leur ascendant vainqueur. Leurforce ou Imr f»iblesse est toute en notre cœur.

DE CHAMFORT. l o3

Indociles coursiers, ils éprouvent leur guide ;

Le i'aible est entraîné par leur élan rapide;

Le fort sait les dompter, les asservir au frein ;

Pour jamais de leur maître ils connaissent la main.

Les coursiers du soleil, dans leur vaste carrière,

Répandaient sans danger les feux et la lumière;

Phaéton les conduit: bondissans, furieux,

Ils consument la terre, ils embrasent les cieux.

Si ton fils des vertus a reçu la semence.

Des passions, pour lui, ne crains point l'influence;

De nos égaremens on les accuse en vain ;

Le germe corrupteur dormait dans notre sein :

De sable , de limon cet impur assemblage ,

Rebut de l'océan, soulevé par l'orage,

Avant que la tempête eût ébranlé les airs,

Il existait déjà dans le gouffre des mers.

Passions, c'est nous seuls et non vous qu'il faut craindre.

Épurons notre cœur sans vouloir les éteindre.

Parmi tous ces désirs dans notre âme allumés,

Le tyran le plus fier de nos sens enflammés.

C'est ce fougueux instinct fait pour nous reproduire,

Bienfaiteur des n)ortels et prêt à les détruire.

Qu'un seul objet, mon fils, t'enchaînant sous sa loi,

Te dérobe à son sexe anéanti pour toi.

Heureux, sans doute heureux, si la beauté qui t'aime,

Remplissant tout ton cœur, te rend cher à toi-même,

Et mêle au tendre amour qu'elle a su t'inspirer,

Ce charme des vertus qui les fait adorer !

Nœuds avoués du ciel , respectable hyménée.

De mon fils à tes lois soumets la destinée!

Que partoi, de son être étendant le lien ,

Mon fils, pour être heureux, soit liomnie et ciiO\ en !

1 o4 OKUYRES

Loin d'ici ces mortels, donlla folle prudence

Refuse à leur pays le prix de leur naissance ,

Et qui prêts à brûler des plus coupables feux.

Morts pour le genre humain, pensent vivre pour eux 1

Amitié, nœud sacré, récompense des sages.

Plaisir de tous les temps , vertu de tous les âges !

Oui, mon fils chérira tes devoirs, tes douceurs.

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