‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 70 sur 106 · A 31 AD AME DE- S · texte numérisé non relu

A 31 AD AME DE- S

Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis! Je vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logeuient ; mais moi, je ne le suis point: je m'y prends trop tard pour me loger près de la rue Louis-le-Grand.

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Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois. Il me serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en elle ; et nous avons fini encore mieux que nous n'avions conmiencé. J'ai toutes sortes de laisons d'être enchante de mon voyage de Barège. Il semble qu'il devait être la fin de toutes les contra, dictions que j'ai éprouvées , et que toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde; ce bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux, d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé ; quelques avantages réels et positifs , les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère , le bonheur public et celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le souvenir tendre de mes anciens amis , le charme d'une amitié nouvelle mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume , plein d'esprit , de talent et de simplicité , M. Dupaty, que vous connaissez de réputation ; une«iutre liaison non moins précieuse avec une femme aimable que j'ai trouvée ici , et qui a pris pour moi tous les sentimens d'une soein-j des gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance, et qui me montrent la crainte (obligeante de perdre la mienne; enfin, la réunion des sentimens les plus chers et les plus désirables: voilà

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ce qui fait , depuis trois mois , mon bonheur ; il semble que mon mauvais génie ait lâché prise ; et je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la fée Bienfaisante.

D'après ce détail , vous croiriez que je vis environné de tout ce que j'ai trouvé d'aimable ici , sous un beau ciel , et dans une société charmante; Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est parti de Barège. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tête. Mais je n'en suis pas moins heureux : j'avais besoin de revenir sur les sentimens agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation ; je les recueille avec une joie mêlée de surprise ; mes idées sont faciles et douces ; tous les mouvemens de mon cœur sont des plaisirs j voilà le vrai beau temps, et le ciel est d'azur.

Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous écrivais, madame, de la rue de Richelieu , et même de quelques conversations que je me souviens d'avoir eues avec vous , il y a cinq ou six mois. Que voulez-vous? ji vous montrais mon âme alors , comme je vous la montre aujourd'hui : « L'homme est ondoyant j^, dit Montaigne : j'étais de fer pour repousser le mal , je suis de cire pour recevoir le bien. Les différentes philosophies sont bonnes ; il ne s'agit que de les placer à propos. Zenon n'avait pas tort : Epicure

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avait raison. Le régime d'un malade n'est pas celui d'un convalescent ; celui d'un convalescent n'est pas celui d'un athlète. Je me trouve bien de ma manière d'être actuelle ; je reviendrais à l'autre, s'il le fallait : mais je tâcherai d'écarter ce ce qui pourrait la rendre nécessaire ; je n'y sais que cela.

Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours ; j'ai fort à me louer de leurs bontés ; je n'ai cependant point accepté l'offre de madame de Tessé pour Luchon ; je vous dirai pourquoi.

Je pars d'ici vers la fin de septembre ; je comptais m'en aller en droiture à Paris ; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes anciens amis, car je ne veux rien perdre j mais j'ai de nouvelles raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B a trouvé absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul ; il prétend que ma

connaissance avec M. de Gr pourrait finir par

n'être qu Une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais arriver. Il est actuellement à Chanleloup ; il peut s'en assurer par lui-même; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un peu surpris. Quoiqu'^il en soit , je défère à son conseil et à celui de mes amis qui blâment mon peu d'empiessement sur cela. Mais je ne serai à Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui conviendra. J'étais fort tenté de m'en retourner par le Languedoc, pour voir la Provence qui est un fort beau pays.

se

Voulez-vous bien , madame , présenter mes

respects à M. S Je vous adresserais aussi

bien des complimens pour les personnes que vous savez, si je ne craignais que quelques-unes, s'imaginant que ma lettre contient quelques bonnes histoires des eaux, ne s'avisassent de vous la demander; et je vous prie de vouloir bien ne pas la leur lire.

Conservez , je vous prie , madame , votre santé ,

celle de M. S , votre bonheur commun , vos

bontés pour moi ; et recevez les assurances de mon respect et de ma tendre amitié.

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