LETTRE V
Vous me demandez , mon ami , si ce n'est pas une espèce de singularité qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois ; s'A est vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus considérable que celle de la plupart des gens de lettres ; et enfin vous \oulez que je vous confie , sous le sceau de l'amitié , qiiels sont les moyens que j'ai eujplovés pour arriver à ce terme que vous supposez avoir été le but de mon ambition. Voilà, cerne semble, les divers objets de votre curiosité , autant que je puis le résumer de votre longue lettre. Mes réponses seront simples.
DE CH\MFORT. •:>67
Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit, mon caractère , el; les cir jjustauces , ont tout fait , sans aucune combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion , répandue presque partout , qu'un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la fortune. Arrivé à peu près à ce terme , j'ai senti que j'avais assez d'aisance pour vivre solitaire ; et mon goût m'y portait naturellement. Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable , il est arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse , par une suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde qiie je n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune , ou de solliciter des grâces , ou enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement ie dernier. On beaucoup crié ; on m'a trouvé bizarre , extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait dire : Q-<oi ! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses courses par l'honneur
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de nous fréquenter , par le plaisir de nous amuser , par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun homme de lettres?
A cela je réponds : J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de lettres sont si épris , j'en ai par-dessus la tête. Puisque , de votre aveu , je n'ai presque rien à prétendre , trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien , il faut que je commence à être boii pour moi-même. Il est ridicule de vieillir , en qualité d'acteur , dans une troupe où l'on ne peut pas même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul^ occupé de moi et de mon bonheur ; ou , vivant parmi vous , j'y jouirai d'une partie de l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière d'envisager les hommes de ma classe. Qu'estce qu'un homme de lettres selon vous , et en vérité , selon le fait établi dans le monde ? C'est un homme à qui on dit : ïu vivras pauvre , et trop heureux de voir ton nom cité quelquefois ; on t'accordera , non quelque considération réelle , mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte , et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu écriras , tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus , en attendant que tu puisses attraper quelques pensions de viugt-cinq louis ou de cin-
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quante , qu'il faudra disputer à tes rivaux , en te roulant dans la fange , comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans les fêtes publiques.
J'ai trouvé , mon ami , que cette existence ne me convenait pas ; et , méprisant à la fois la gloriole des grandeurs eî la gloriole littéraire , j'ai imnàolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut : J'ai fait mes preuves de désintéressement , et je ne solliciterai pas ; j'ai très-peu, mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite : ainsi je ne demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même ; il n'est pas juste que je porte , en même temps , le poids de la pauvreté et le poids des devoirs attachés à la fortune ; j'ai une santé délicate et la vue basse ; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues , des rhumes 5 des fluxion^ et des indigestions , sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et, si cela n'est pas terminé à telle époque , je pars.
Voilà , mon ami , ce que j'ai dit ; et si vous vous étonnez que cela ait pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je n'agissais ni par humeur , ni par amoin^ propre. Il reste à vous expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti de la retraite. C'est , mon ami , ce que je ne
puis VOUS développer, au moins dans le même détail. Mais je puis voîis dire sans que vous deviez me soupçonner devaiiité, je puis vous dire que mes amis savent que je suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature. Plusieurs d'entre eux se sont jmis pour me servir : les uns n'ont écouté que leur sentiment , d'autres ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances étant favorables , il en est résulté la petite révolution que vous jugez si heureuse.
LETTRE YI.
A MADAME d'aNGIVILLÏERS (l ).
Je vous rends mille grâces du billet que vous avez eu la bout ■ de m'envoyer. Je n^ai pu en profiter. J'étais sorti, croyant que vous n'étiez point à Paris, et que l'heure de la poste de Versailles était passée. Je sais combien on vous sollicite pour ces billets, et je serais fâché que votre bonté pour moi vous engageât à des sacrifices en ce genre. D'ailleurs, n'aj ant aucune liaison avec les quatre ou cinq
(t) C tte lettre, ainsi (jue la tx*", nous a été communiquée par M. Sencier, membre de la Société des Bil)liophiles , et dont l'obligeance égale le savoir.
personnes qui auront les quatre ou cinq premières places vacantes,je ne suis plus dans le cas d'être aussi empressé aux séances académiques ; et il est juste que vous puissiez faire des heureux poui; leurs amis. Cependant, comme rien n'est sur , et que quelqu'un des aspirans pourrait cesser de convenir à l'Académie , je vous prierais, madame, de permettre que je recourusse à vous, au cas que l'élection tombât sur quelqu'un de ma connaissance. En atter.daiit , je meborne à vous solliciter pour madame la comtesse de Ronsée qui n'a jamais vu la réception , et qui serait cuiieuse d'en voir une.
J'ai cru pouvoir aussi , madame, me charger de vous rappeler Tinter^ que M. le comte de liochefort prend à un honnête hbraire dont il vous a parlé, et pour lequ(^i ii devait, avant son départ, vous remettre un mémoire adressé à. M. le comte d'Angivilliers : je joins ce mémoire à ma lettre, ne voulant pas retarder , par n^a faute , le bien que vous êtes toujours prête à faire aux malheureux.
J'irai quelquefois à Yersailies cet été , et je tenterai d'avoir l'honneur de vous faire ma cour. J'irais dans ce dessein seul , si j'avais l'espérance d'y réussir. Mais en convenant , madame , que quatre lieues sont peu de chose quand on a l'honneur de vous voir , je trouve qu'elles sont longues quand on ne l'a pas eu.