CHAPITRE DEUXIEME
An de J.-C. ioo5, arrivée des Normands en Italie au retour d'une croisade. — Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de Naples. — io35, Vont faire la guerre aux Sarrasins en Sicile. — S'emparent de la Touille et fondent le royaume de Naples. — Les enfans de Tancrède de Hauteville se partagent leurs conquêtes. — En 1072, les Normands obtiennent du Pape l'investiture de la Sicile. — En 1 i3g, Naples est réuni à la Sicile. — Guillaume-le-Bon, roi de Sicile , appelle la maison de Souabe pour lui succéder. — Cause delà guerre et malbeurs de la Sicile, 1195. — Henry, fils de Tancrède , meurt à Messine , détesté de ses peuples. — Le Pape est élu régent du royaume des deux Siciles. — Origine des prétentions de la cour de Rome. — En 1 198 , Frédéric excommunié et déposé. — Frédéric meurt en i25o. — Mainfroy est nommé gouverneur du royaume. — Conrad , héritier de Frédéric , chasse Mainfroy de ses états. — Conrad meurt, et laisse Conradin en bas âge, héritier de son royaume. — Mainfroy accepte la régence. — La reine fait répandre la nouvelle de la mort de Conradin. — Mainfroy est couronné en 1268. — Le pape Clément IV l'excommunie , met le royaume de Naples en interdit, et en offre la couronne à tous les souverains de l'Europe. — Charles d'Anjou , frère de Saint-Louis , l'accepte. — Il reçoit , en 1265 , l'investiture du pape. — Mainfroy est vaincu et tué en combattant , en 1 266. — Charles d'Anjou , maître de la Sicile. — Conradin parait en Italie ; offre le combat à Charles d'Anjou , est vaincu et fait prisonnier.
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— Supplice de Conradin, en 1270. — Le comte d'Anjou règne en Sicile et s'y fait détester. — Vêpres Siciliennes , le 29 mars 1282. — Cuillaume Porcelet est excepté seul du massacre et reconduit en France. — Charles veut former le siège de Syracuse. — Est repoussé par l'amiral Loria. — Pierre d'Aragon , oncle et héritier de Conradin, est élu roi de Sicile. — En 1283, Charles d'Anjou meurt accahlé des malheurs qu'il s'est attirés par ses cruautés.
C/est an retour d'un voyage à la Terre-Sainte que quarante ou cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens d'un empire. Ils descendent à Salerne au moment où cette ville , assiégée par les Sarrasins , avait capitulé et préparait sa rançon. Indignés de la faiblesse de de leurs hôtes , et , semblables à ce Romain qui , s'offensant de l'appareil d'un traité honteux , le rompt et l'annulle par sa présence , ces généreux chevaliers offrent aux Salertins de les défendre. La nuit même, ils fondent dans le camp des barbares , les taillent en pièces et rentrent à Salerne couverts de gloire et chargés de butin. Ces libérateurs, laissant après eux leur renommée, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientôt dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits. Trois cents Normands , sous le commandement de Rainulf , passent les mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succès de leurs compatriotes. L'Italie était alors partagée presqu'en autant de petites souverainetés qu'elle avait de villes importantes. Partout des haines, des rivalités, des combats. Les Normands qui attendaient tout
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de leurs armes , trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de louer leur valeur et leurs succès ; des guerriers toujours victorieux ne pouvaient rester long-temps sans un établissement durable. Un duc de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue , fut le premier qui paya véritablement leurs services. Les Normands y fondèrent la ville d'Averse ; et l'on peut remarquer , avec une sorte de surprise, que le premier établissement de ces conquérans ne fut pas une conquête.
Trois frères , Guillaume Bras-de-Fer , Drogon et Humfroy, fils de Trancrède de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances, accourent en Italie , à la tête des aventuriers qui voulurent s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant grec nommé le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général; la Sicile allait retourner à l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs libérateurs , les privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente ! Les Normands irrités, méditant, sans se plaindre , une vengeance utile , abandonnent le perfide Grec à ses ennemis , et , repassant la mer , fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la Calabre ,*et bravant à la fois le pape et l'empereur ; ne reçoivent que de leur épée l'in vestiture de leurs nouveaux états.
Cette audace a sans doute quelque chose d'ifh-
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posant. Voir un petit nombre de guerriers protéger , conquérir , asservir des villes , des états , des princes , vaincre sans alliances et jeter seuls les fondemens d'un empire durable, braver avec impunité les deux puissances redoutables de l'Italie , faire un pape prisonnier ; et séparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un, dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le trône impérial , et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire et du sacerdoce : un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et celle de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.
Mais en recherchant la cause du merveilleux ( car le merveilleux en a une) , quelle résistance pouvaient opposer de petits états dispersés, des peuples toujours en guerre , sans troupes réglées, sans discipline ; des sujets tantôt sous la domination des empereurs trop éloignés pour les gouverner, tantôt sous un duc électif ou usurpateur, tantôt sous le joug des barbares et sachant à peine le nom de leur maître! Quelle résistance, dis-je , pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée de ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux les mécontens de tous les partis !
Robert, au bruit de ces Nouveaux succès, Guiscard et Roger , autres fils de Tancrède de Hauteville, quittent leur vieux père, et déguisés en pèlerins (car l'Italie prenait des précautions contre
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les nouveaux émigrans de la Normandie) , arrivent, le bourdon à la main , chez leur frère déjà maître de deux riches provinces. Là , dans l'épanchement de leur tendresse et de leur joie , ils partagent entre eux leurs conquêtes et leurs espérances ; et sans autre traité que leur parole , il règne entre eux dès ce moment une intelligence invariable : conduite plus étonnante peut-être que leur établissement , et qui sans doute en assura la durée.
Mais leur puissance commençait à alarmer le pape et l'empereur. Le pape, à la tète d'une armée composée d'Allemands , d evèques et de prêtres que Henri in envoya contre ces aventuriers , les excommunia. L'armée taillée en pièces , l'excommunication fut nulle , et Léon ix prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la Pouille et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demandée et qu'il n'était bientôt plus temps de lui offrir.
Léon avait pressenti qu'il était de sa politique de maîtriser l'indépendance des Normands , en se hâtant de légitimer leurs usurpations. Il leur donna même une investiture qu'ils ne demandaient pas, celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point enrore.
En effet , Robert , s'aperçevant que les papes pouvaient donner ce qu'ils n'avaient pas, les crut, assez puissans pour lui ravir ce qu'il possédait. Il prêta foi et hommage au saint-siège et s'en re-
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connut feudalaire , véritable origine des préten lions que la cour de Rome eut dans la suite sur le royaume des deux Siciles.
Le pape protégeait les Normands pour contenir l'empereur; et les Normands, protégés par le pape, augmentaient leur puissance en sanctifiant leurs conquêtes. Ce fut , en effet , sous l'étendard du pontife, que Robert et Te comte Roger chassèrent les Sarrasins d'Italie et s'emparèrent de la Sicile : brillante destinée de deux frères dont l'un (Robert ) se préparait, en mourant , à la conquête de l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile ) obtint du pape Urbain n , cette fameuse bulle de légation, par laquelle il se fit créer légat né du saint-siège en Sicile , lui et ses successeurs.
Cependant, au milieu de tant de révolutions , parmi tant de peuples accoutumés au joug , qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs , les Napolitains s'étaient maintenus libres : ni l'établissement fortuné des Normands , ni le siècle brillant de leurs conquêtes, qui venait de ravir presque toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile aux armes des Sarrasins , n'avaient pu changer l'état heureux et primitif de son ancien gouvernement. Naples , renfermée dans son patrimoine républicain , sous l'administration constante de ses ducs électifs , conservait encore ses privilèges et son indépendance.
Ce ne fut que \ ers fan 1 1 3 9 , a la mort de Sergio vin, le dernier de ses ducs , que celle ville
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ouvrit volontairement ses portes à la puissance des Normands et prêta serment de fidélité à Roger il, premier roi de Sicile. C'était la destinée de Naples de prévenir les violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois tenue à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent le fils de Roger , avec le titre de duc , pour les gouverner selon leurs lois.
Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination des Sarrasins et celle des autres barbares qui l'avaient gouvernée. Des favoris cruels , des eunuques insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir inutile qui n'enfanta que des révoltes et des conjurations impuissantes. Guillaume , surnommé le Mauvais , fils et successeur de Roger n, régnait alors. Il mourut. Pour le peindre , il suffit d'observer qu'on n'osa même graver une inscription sur son tombeau.
La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon ; mais une faute de ce monarque fut pour elle une source de maiheurs. Quelle imprudence d'appeler la maison de Souabe en Sicile ! Il pouvait transmettre sa couronne à Tancrède , dernier rejeton du sang de Hauteville; et il marie une princesse de trente-six ans , dernière héritière du royaume, à Henri vi , roi des Romains, fils du célèbre Barberousse : c'était détruire l'équilibre que la maison normande avait intérêt de maintenir entre les empereurs et les papes. Cependant , dans l'absence de Henri et de son épouse , Tan-
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crède , fils naturel du duc Roger , fils de Roger n , monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même l'investiture du pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusèrent de reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient pas présidé. La Sicile fut bientôt embrasée des premiers feux d'une guerre civile. Henri parait alors en Italie , à la tète d'une puissante armée. Couronné empereur après la mort de son père , il vient réclamer les droits de Constance son épouse, et conquérir son royaume de Sicile. Les Allemands sont vaincus.
L'empereur , avec de nouveaux secours , s'avance dans la Campanie , accompagné de son épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne en Allemagne. Tancrède vainqueur , mais sans jouir de sa victoire, pleurant un fils aussi cher à ses peuples qu'à lui-même , ne put résister à son chagrin ; et son retour à Palerme fut bientôt suivi de sa mort. Après lui , Henri vint saisir son héritage, et s'en assura par tout ce qui restait du sang royal: prémices d'un règne affreux, où l'on vit un peuple lassé des crimes atroces et des cruautés recherchées de son tyran , se soulever contre lui , l'assiéger et lui imposer la loi de sortir du royaume ; où l'on vit le tyran obéir , mêler une terreur basse aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant ; entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans la conjuration publique ; mourir enfin à Messine d'une mort précipitée. Telle était l'horreur atta-
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chéeà son nom , qu'en soupçonnant l'impératrice d'avoir empoisonné son époux , on ne vit qu'un bienfait à chérir au lieu d'un crime à détester ; et la haine publique lui en fit un de la sépulture qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette grâce, -la cour de Rome refusa de reconnaître la légitimité de Frédéric son fils ; et , par une de ces absurdités indécentes qui peignent tout un siècle , elle força l'impératrice à racheter publiquement , au prix de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux , l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric , et à faire sur l'évangile , en présence du pontife , le serment exigé d'elle sur la fidélité conjugale et sur la légitimité de son fils.
Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt, et nomme , par testament , tuteur de Frédéric et régent du royaume , ce même pontife qui avait outragé les cendres du père , flétri l'honneur de la mère et contesté la naissance et les droits du fils.
Telle fut l'origine des prétentions de la cour de Rome sur les Deux-Siciles , dans les interrègnes qui les désolèrent. Quelle époque de ses droits ! Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse d'une mère superstitieuse , s'en sert pour devenir l'oppresseur du fils , et après avoir excommunié ceux qui méconnaissent sa tutelle, cherche dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles de son pupille.
C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les