‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 104 sur 276 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

« vous soyez surpris de cette institution de la chambre ardente : nous « sommes en tous genres au temps des choses. extraordinaires, Si « l’on pouvoit parler du masque de fer... » Ici la voix du guerrier devint sourde comme le bruit d’une eau qui tombe sous des racines, au fond d’une vallée pleine de mousse.

«Je tournai la tête, et j'aperçus un guerrier que je reconnus pour étranger à son vêtement : il portoit une coiffure de pourpre. Ononthio, qui vit ma surprise, se hâta de me dire : « Fils de la terre des chas- « seurs, tu te trouves dans le pays des enchantements. Le guerrier qui «nous a interrompus par ses propos est lui-même ici une merveille : « C’est un roi! venu de la ville de marbre pour humilier son peuple « aux pieds du soleil des François. »

« À peine Ononthio s'étoit exprimé de la sorte, que la terreur saisit toute l’assemblée : le chef des chefs se troubla aux paroles secrètes que lui porta un héraut. Tandis que des cris retentissoient au loin, le silence et l'inquiétude étoient sur toutes les lèvres et sur tous les fronts : un castor qui a entendu des pas au bord de son lac suspend les coups dont il battoit le ciment de ses digues et prête au bruit une oreille alarmée. Après quelques moments, les plaintes s’évanouirent, et le calme revint dans la fête. Je demandai à Ononthio la cause de cet accident ; il hésita avant de répondre. Voici quelles furent ses paroles :

« C’est une imprudence causée par une troupe de guerriers qui à « passé trop près de ce lieu en escortant des bannis. »

« Je répliquai : « Ils ont donc commis des crimes? A leurs gémisse- « ments, je les auroïis pris pour des infortunés plutôt que pour des « hommes haïs du Grand-Esprit à cause de leurs injustices : il y a dans « la douleur un accent auquel on ne se peut tromper. D'ailleurs, ils «me sembloient bien nombreux, ces hommes : y auroit-il tant de «cœurs amis du mal? »

« Ononthio repartit : « On compte plusieurs milliers de François « ainsi condamnés à l'exil; on les bannit parce qu'ils veulent adorer « Dieu à des autels nouvellement élevés ?, » ù

« Ainsi, m'écriai-je, c’est la voix de plusieurs milliers de François « malheureux que je viens d'entendre au milieu de cette pompe fran- « çoise! © nation incompréhensible! d'une main vous faites des liba- «tions au Manitou des joies, de l’autre vous arrachez vos frères à leur « foyer! vous les forcez d'abandonner, avec toutes sortes de misères, « leurs génies domestiques ! »

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