‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 105 sur 276 · Le doge de Gènes · texte numérisé non relu

Le doge de Gènes

2. Les protestants, Révocation de l'édit de Nantes, dragonnnades. Int. 17 ,

« Chactas! Chactas! s’écria vivement Ononthio, on ne parle point « de cela ici. »

«Je me tus, mais le reste des jeux me parut empoisonné : incapable de fixer mes pensées sur les mœurs et les lois des Européens, je regrettai amèrement ma cabane et mes déserts. |

« Nous nous retrouvàmes avec délices chez Ononthio. Heureux, me disois-je en cédant au sommeil, heureux ceux qui ont un arc, une peau de castor et un ami!

« Le lendemain, vers la première veille de la nuit, Ononthio me fit monter avec lui sur son traîneau, et nous arrivâmes au portique d’une longue cabane ! qu’inondoient les flots des peuples. Par d'étroits passages, éclairés à la lueur de feux renfermés dans des verres, nous pénétrons jusqu’à une petite hutte ? tapissée de pourpre, dont une esclave nous ouvrit la porte.

«À l'instant je découvre une salle où quatre rangs de cabanes, semblables à celles où j’entrois, étoient suspendus aux contours de l’édifice : des femmes d’une grande beauté, des héros à la longue chevelure et chargés de vêtements d’or, brilloient dans les cabanes à la clarté des lustres. Au-dessous de nous, au fond d’un ‘abîme, d’autres guerriers debout et pressés onduloient comme les vagues de la mer. Un bruit confus sortoit de la foule; de.temps en temps des voix, des cris plus distincts se faisoient entendre, et quelques fils de l’'Harmonie, rangés au bas d’un large rideau, exécutoient des airs tristes qu'on n'écoutoit pas.

«Tandis que je contemplois ces choses si nouvelles pour moi, tandis qu'Ononthio et ses amis étudioient dans mes yeux les sensations d’un sauvage, un sifflement tel que celui des perruches dans nos bois part d’un lieu inconnu : le rideau se replie dans les airs comme le voile de

‘ Ja Nuit, touché par la main du Jour.

« Une cabane soutenue par des colonnes se découvre à mes regards. La musique se tait; un profond silence règne dans l'assemblée. Deux guerriers, l’un jeune, l’autre déjà atteint par la vieillesse, s’avancent sous les portiques. René, je ne suis qu’un sauvage, mes organes gro0ssiers ne peuvent sentir toute la mélodie d’une langue parlée par le peuple le plus poli de l'univers; mais, malgré ma rudesse native, je ne saurois te dire quelle fut mon émotion lorsque les deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la hutte muette. Je crus entendre la musique du ciel : c'étoit quelque chose qui ressembloit à des airs divins, et cependant ce n’étoit point un véritable chant ; c'étoit je

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