LIVRE VI
ne sais quoi qui tenoit le milieu entre le chant et la parole. J’avois out la voix des vierges de la solitude durant le calme des nuits : ; plus d’une fois j'avois prêté l'oreille aux brises de la lune lorsqu’ elles réveillent dans les bois les génies de l'harmonie; mais ces sons mé parurent sans Charmes auprès de ceux que j’écoutois alors.
« Mon saisissement ne fit qu'augmenter à mesure que la scène se déroula. O Atala! quel tableau de la passion, source de toutes nos infortunes! Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures !, par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrents de mes yeux : mon désordre devint si grand qu’il troubla la cabane entière.
« Lorsque le rideau retombé eut fait disparoître ces merveilles, la plus jeune habitante ? d’une hutte voisine de la nôtre me dit : « Mon « cher Huron, je suis charmée de toi, et je te veux avoir ce soir à «souper, avec celui que tu appelles ton père. » Ononthio me prit à part, et me raconta que cette femme gracieuse étoit une célèbre ikouessen ?, chez laquelle se réunissoit la véritable nation fr ançoise. Ravi de la proposition, je répondis à l’ikouessen : « Amante du plaisir,
« tes lèvres sont trop aimables pour recevoir un refus. Tu excu- « seras seulement ma simplicité, parce que je viens des grandes « forêts. »
« Dans ce moment la toile s’enleva de nouveau. Je fus plus étonné du second spectacle que je ne l’avois peut-être été du premier , mais je le compris moins. Les passions que vous appelez tragiques® Sont communes à tous les peuples, et peuvent être entendues d’un Natchez et d’un François; les pleurs sont partout les mêmes, mais les 1 ris diffèrent selon les temps et les pays.
« Les jeux finis, l’ikouessen s’enveloppa dans un voile, et me for- Gant, avec la folâtrerie des Amours, à lui donner la main, nous descendimes les degrés de la hutte, où se pressoit une foule de spectateurs : Ononthio nous suivoit. L’Indien ne sait point rougir ; je ne me sentis aucun embarras, et je remarquai qu'on avoit l'air d’applaudir à la naïve hauteur de ma contenance.
« Nous montons sur un traîneau au milieu des armes protectrices, des torches flamboyantes et des cris des esclaves qui faisoient retentir les voûtes du nom pompeux de leurs maîtres. Comme le char de la nuit, roulent les cabanes mobiles : l'enfant du commerce, retiré dans la paix de ses foyers, entend frémir les vitrages de sa hutte et sent trembler sous lui la couche nuptiale. Nous arrivons chez la divinité des plaisirs. S’élançant du traîneau rapide auquel ils étoient suspen-