‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 107 sur 276 · Phèdre, 2, Ninon. 3, Courtisane · texte numérisé non relu

Phèdre, 2, Ninon. 3, Courtisane

dus, des esclaves nous en ouvrent les portes : nous descendons sous un vestibule de marbre orné d’orangers et de fleurs. Nous pénétrons dans des cabanes voluptueuses, aux lambris de bois d’ébène gravés en paysages d’or. Partout brüloient les trésors dérobés ! aux filles des rochers et des vieux chênes. La véritable nation françoise (car je l'avois reconnue au premier coup d'œil) étoit déjà établie aux foyers de l’ikouessen. Un ton d'égalité, une franchise semblable à celle des sauvages, régnoient parmi les guerriers.

« J'adressai ma prière à l’Amour hospitalier, Manitou de cette cabane, et me mêlant à la foule, je me trouvai pour la première fois aussi à l’aise que si j'eusse été dans le conseil des Natchez.

« Les guerriers étoient rassemblés en divers groupes, comme des faisceaux de maïs plantés dans le champ des peuples. Chacun enseignoit son voisin et étoit enseigné par lui : tour à tour les propos étoient graves comme ceux des vieillards, fugitifs comme ceux des jeunes filles. Ces hommes, capables de grandes choses, ne dédaignoiïent pas les agréables causeries; ils répandoient au dehors la surabondance de leurs pensées; ils formoient de discours légers un entretien aïmable et varié : dans un atelier européen, des ouvriers aux bras robustes filent le métal flexible qui réunit les diverses parties de la parure de la beauté; l’un en aiguise la pointe, l’autre en polit la longueur, un troisième y attache l'anneau qui fixe le nuage transparent sur le sein de la vierge ou le ruban sur sa tête. |

« Abandonné à moi-même, j’errois de groupe en groupe, charmé de ce que j’entendois, car je comprenois toutes les paroles : on ne montroit aucune surprise de ma façon étrangère.

« Tandis que je promenois mes pas à travers la foule, j'aperçus dans un coin un homme qui ne conversoit avec personne et qui paroissoit profondément occupé. J’allai droit à lui. « Chasseur, lui « dis-je, je te souhaite un ciel bleu, beaucoup de chevreuils et un « manteau de castor. De quel désert es-tu? car, je le vois bien, tu « viens comme moi d’une forêt. »

« Le héros, qui eut l’air de se réveiller, me regarda, et me répondit : « Oui, je viens d’une forêt.

« Je ne dormirai point sous de riches lambris.

« Mais voit-on que le somme en perde de son prix? « En est-il moins profond et moins plein de délices ? « Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices, »

Page 1