‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 126 sur 276 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

. de loup marin. Aux caresses qu’ils prodiguoient à un enfant, je les reconnus pour mari et femme. Ainsi l’a voulu le Grand-Esprit ; le bonheur est de tous les peuples et de tous les climats : le misérable Esquimau, sur son écueil de glace, est aussi heureux que le monarque européen sur son trône; c’est le même instinct qui fait palpiter le cœur des mères et des amantes dans les neiges du Labrador et sur le duvet dés cygnes de la Seine.

« Je dirige mes pas vers la femme, dans l'espérance que l’homme accourroit au secours de son épouse et de son enfant. L'esprit qui m'inspira cette pensée ne trompa point mon attente. Le guerrier s’avance vers moi avec fureur : il étoit armé d’un javelot surmonté d’une dent de vache marine; ses yeux sanglants étinceloient derrière ses ingénieuses lunettes; sa barbe rousse, se joignant à ses cheveux noirs, lui-donnoit un air affreux. J'évite les premiers coups de mon adversaire, et m’élançant sur lui je le terrasse.

« Élina, arrêtée à quelque distance, faisoit éclater les signes de la plus vive douleur; ses genoux fléchirent ; elle tomba sur le rocher. Comme le pois fragile qui s'élève autour de la gerbe de maïs, sa fleur délicate se marie au blé robuste et joint ainsi la grâce à la vie utile de son époux; mais si la pierre tranchante de l’Indienne vient à moissonner l’épi, l’humble pois, qu’une tige amie ne soutient plus, s’affaisse et couvre de ses grappes fanées le sol qui l’a vu naître : ainsi la jeune sauvage étoit tombée sur la terre. Elle tenoit embrassé son fils, tendre fleur de son sein.

« Je rassure l'Esquimau vaincu; je le caresse en passant la main sur ses bras, comme un chasseur encourage l'animal fidèle qui le guide au fond des bois; l’Esquimau se relève à demi et presse mes genoux en signe de reconnoissance et de foiblesse. Dans cette attitude, il avoit rien de rampant à la manière de l’Europe : c’étoit l’homme obéissant à la nécessité.

« La femme revient de son évanouissement. Je l’appelle; elle fait un pas vers nous, fuit, revient, et toujours resserrant le cercle, s’approche de plus en plus de son maître et de son mari. Bientôt elle met les mains à terre et s'avance ainsi jusqu’à mes pieds. Je prends l’enfant qu’elle portoit sur son dos; je lui prodigue des caresses : ces caresses apprivoisèrent tellement la mère de l'enfant, qu’elle se mit à bondir de joie à mes côtés. Lorsqu'un guerrier emporte dans ses bras un chevreau qu'il à trouvé sur la montagne, la mère, traînant ses longues mamelles et surmontant sa frayeur, suit avec de doux bêlements le ravisseur, qu’elle semble craindre d'irriter contre le jeune hôte des forêts.

«Aussitôt que l’Esquimau eut reconnu mon droit de force, il. devint aussi soumis qu’il s’étoit montré intraitable. Je descendis la côte avec mes deux nouveaux sujets, et je leur fis entendre que je voulois passer au Labrador.

« L'Esquimau va prendre sur le rocher de glace des peaux de loup marin que je n’avois pas aperçues; il les étend avec des barbes de baleine ; il en forme un long canot; il recouvre ce canot d’une peau élastique. Il se place au milieu de cette espèce d’outre, et m’y fait entrer avec sa femme et son enfant : refermant alors la peau autour de ses reins, semblable à Michabou lui-même, il gourmande les mers.

«Un traîneau parti du grand village de tes pères, au moment où nous quittâmes l’île du naufrage, n’auroit atteint le palais de tes rois qu'après notre arrivée aux rivages du Labrador. C’étoit l'heure où les coquillages des grèves s’entr’ouvrent au soleil, et la saison où les cerfs commencent à changer de parure. Les génies me préparoient encore une nouvelle destinée : je commandois, j’allois servir.

«Nous ne tardàmes pas à rencontrer un parti d’Esquimaux. Ces guerriers, sans s'informer des arbres de mon pays ni du nom de ma mère, me Chargèrent de l’attirail de leurs pêches et me contraignirent d'entrer dans un grand canot. Ils armèrent mon bras d’une rame, comme si depuis longtemps leurs Manitous eussent été en alliance avec les miens, et nous remontâämes le long des rochers du Labrador.

« Les deux époux, naguère mes esclaves, s’étoient embarqués avec nous; ils ne me donnèrent pas la moindre marque de pitié ou de reconnoissance : ils avoient cédé à mon pouvoir, ils trouvoient tout simple que je subisse le leur : au plus fort l'empire, au plus foible l'obéissance.

« Je me résignai à mon sort.

«Nous arrivàmes à une contrée où le soleil ne se couchoit plus. Pale et élargi, cet astre tournoit tristement autour d’un ciel glacé ; de rares animaux erroient sur des montagnes inconnues. D'un côté s’étendoient des champs de glace contre lesquels se brisoit une mer décolorée ; de l’autre s’élevoit une terre hâve et nue qui n’offroit qu’une morne succession de baies solitaires et de caps décharnés. Nous cherchions quelquefois un asile dans des trous de rocher, d’où les aigles marins s’envoloient avec de grands cris. J’écoutois alors le bruit des vents répétés par les échos de la caverne et le gémissement des glaces qui se fendoient sur la rive.

« Et cependant, mon jeune ami, il est quelquefois un charme à ces régions désolées. Rien ne te peut donner une idée du moment où le soleil, touchant la terre, sembloit rester immobile, et remontoit ensuite

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