‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 127 sur 276 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

dans le ciel, au lieu de descendre sous l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes, toute cette scène, éclairée comme à la fois par les feux du couchant et par la lumière de l’aurore, brilloit des plus tendres et des plus riches couleurs : on ne savoit si on assistoit à la création ou à la fin du monde. Un petit oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans tes bois, faisoit entendre un ramage plaintif. L'amour amenoit alors le sauvage Esquimau sur le rocher où l’attendoit sa compagne : ces noces de l’homme aux dernières bornes de la terre n’étoient ni sans pompe ni sans félicité.

« Mais bientôt à une clarté perpétuelle succéda une nuit sans fin. Un soir le soleil se coucha, et ne se leva plus. Une aurore stérile, qui n’enfanta point l’astre du jour, parut dans le septentrion. Nous marchions à la lueur du météore dont les flammes mouvantes et livides s’attachoient à la voûte du ciel comme à une surface onctueuse.

« Les neiges descendirent; les daims, les carribous, les oiseaux mêmes disparurent : on voyoit tous ces animaux passer et retourner vers le midi : rien n’étoit triste comme cette migration qui laissoit l’homme seul. Quelques coups de foudre qui se-prolongeoient dans des solitudes où aucun être animé ne les pouvoit entendre semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots; tout mouvement cessa, et au bruit des glaces brisées succéda un silence universel.

« Aussitôt mes hôtes s’occupèrent à bâtir des cabanes de neige : elles se composoient de deux ou trois chambres qui communiquoient ensemble par des espèces de portes abaissées. Une lampe de pierre, remplie d'huile de baleine, et dont la mèche étoit faite d’une mousse séchée, servoit à la fois à nous réchauffer et à cuire la chair des veaux marins. La voûte de ces grottes sans air fondoit en gouttes glacées ; on ne pouvoit vivre qu’en se pressant les uns contre les autres et en s’abstenant, pour ainsi dire, de respirer. Mais la faim nous forçoit encore de sortir de ces sépulcres de frimas : il falloit aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou.

« Mes hôtes avoient alors des joies si sauvages, que j'en étois moimême épouvanté. Après une longue abstinence, avions-nous dardé un phoque, on le traiînoit sur la glace : la matrone la plus expérimentée montoit sur l'animal palpitant, lui ouvroit la poitrine, lui arrachoït le foie, et en buvoit l'huile avec avidité. Tous les hommes, tous les enfants se jetoient sur la proie, la déchiroient avec, les dents, dévoroient les chairs crues; les chiens, accourus au banquet, en partageoient les

restes et léchoient le visage ensanglanté des enfants. Le guerrier vainqueur du monstre recevoit une part de la victime plus grande que celle des autres ; et lorsque, gonflé de nourriture, il ne se pouvoit plus repaître, sa femme, en signe d'amour, le forçcoit encore d’avaler d’horribles lambeaux qu’elle lui enfonçoit dans la bouche. Il y avoit loin de là, René, à ma visite au palais de tes rois et au souper chez l’élégante ikouessen.

Un chef des Esquimaux vint à mourir; on le laissa auprès de nous, dans une des chambres de la hutte où l’humidité causée par les lampes amena la dissolution du corps. Les ossements humains, ceux des dogues et les débris des poissons, étoient jetés à la porte de nos cabanes; l'été, fondant le tombeau de glace qui croissoit autour de ces dépouilles, les laissoit pêle-mêle sur la terre.

«Un jour nous vimes arriver sur un traîneau, que tiroient six chiens à longs poils, une famille alliée à celle dont j'étois esclave. Cette famille retourna bientôt après aux lieux d’où elle étoit venue; mon maître l’accompagna et m’ordonna de le suivre.

«La tribu d'Esquimaux chez laquelle nous arrivämes n’habitoit point, comme la nôtre, dans des cabanes de neige; elle s’étoit retirée dans une grotte dont on fermoit l'ouverture avec une pierre. Comme on voit, au commencement de la lune voyageuse, des corneilles se réunir en bataillons dans quelque vallée, ou comme des fourmis se retirent sous une racine de chêne, ainsi cette nombreuse tribu FRA étoit réfugiée dans le souterrain.

« Je fis le tour de la salle, pour chercher quelques vieillards qui sont la mémoire des peuples : le Grand-Esprit lui-même doit sa science à son éternité. Je remarquai un homme âgé dont la tête étoit enveloppée dans la dépouille d’une bête sauvage. Je le saluai en lui disant : « Mon «père! » Ensuite j'ajoutai : « Tu as beaucoup honoré tes parents, car « je vois que le ciel t'a accordé une lonsue vie. En faveur de mon res- « pect pour tes aïeux, permets-moi de m'asseoir sur la natte à tes côtés. « Si je savois où une douce mort a déposé les os de tes pères, je les « aurois apportés pour te réjouir, »

« Le vieillard souleva son Va de peau d'ours, et me regarda quelque temps en méditant sa réponse. Non, le bruit des ailes de la cigogne qui s'élève d’un bocage de magnolias dans le ciel des Florides est moins délicieux à l'oreille d’une vierge que ne le furent pour moi les paroles de cet homme, lorsque je retrouvai sur ses. lèvres, dans l'antre des affreux Esquimaux, le langage du prêtre divin des bords de la Seine.

« Je suis fils de la France, me dit le vieillard; lorsque nous enle-

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« vâmes aux enfants d’Albion les forts bâtis aux confins du Labrador, « je suivois le brave d’Iberville. Ma tendresse pour une jeune fille des « mers me retint dans ces régions désolées, où j'ai adopté les mœurs « et la vie des aïeux de celle que j’aimois. »

« Tel que dans les puits des savanes d’Atala on voit sortir des canaux souterrains l’habitant des ondes, brillant étranger que l’amour a égaré loin de sa patrie, ainsi, à Grand-Esprit! tu te plais à conduire les hommes par des chemins qui ne sont connus que de ta providence. René, on trouve les guerriers de ton pays chez tous les peuples : les . plus civilisés des hommes, ils en deviennent, quand ils le veulent, les plus barbares. Ils ne cherchent point à nous policer, nous autres sauvages ; ils trouvent plus aisé de se faire sauvages comme nous. La solitude n’a point de chasseurs plus adroits, de combattants plus intrépides ; on les a vus supporter les tourments du cadre de feu ‘ avec la fortitude des Indiens mêmes, et malheureusement devenir aussi cruels que leurs bourreaux. Seroit-ce que le dernier degré de la civilisation touche à la nature? Seroit-ce que le François possède une sorte de génie universel qui le rend propre à toutes les vies, à tous les climats? Voilà ce que pourroit seule décider la sagesse du père Aubry, ou du chef de la prière ? qui corrigea l’orgueil de mon ignorance.

« Je passai la saison des neiges dans la société du vieillard demi- ‘sauvage à m'instruire de tout ce qui regardoit les lois ou plutôt les mœurs des peuples au milieu desquels j’habitois.

« L'hiver finissoit; la lune avoit regardé trois mois, du haut des airs, les flots fixes et muets qui ne réfléchissoient point son image. Une pâle aurore se glissa dans les régions du midi et s’évanouit : elle revint, s'agrandit et se colora. Un Esquimau, envoyé à la découverte, nous apprit un matin que le soleil alloit paroître; nous sortimes en foule du souterrain pour saluer le père de la vie. L’astre se montra un moment à l'horizon, mais il se replongea soudain dans la nuit, comme un juste qui, élevant sa tête rayonnante du séjour des morts, se recou- -Cheroit dans son tombeau à la vue de la désolation de la terre : nous poussämes un cri de joie et de deuil.

« Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin dans le ciel. Des brouillards couvrirent la terre et la mer. La surface solide des fleuves se détacha des rivages; on entendit pour premier bruit le cri d’un oiseau; ensuite quelques ruisseaux murmurèrent; les vents retrouvèrent la voix. Enfin les nuages amassés dans les airs crevèrent de toutes parts. Des cataractes d’une eau troublée se précipitèrent des

4. Les tourments que l’on fait subir aux prisonniers de guerre. 2, Fénelon.

montagnes; les monceaux de neiges tombèrent avec fracas des rocs escarpés; le vieil Océan, réveillé au fond de ses abîmes, rompit ses chaînes, secoua sa tête hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine, répandit sur ses rivages les marées mugissantes.

« À ce signal les pêcheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna à sa solitude pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours. Et moi, me dérobant par la fuite à mon maître, je m'avançai vers les régions du midi et du couchant, dans l'espoir de rencontrer les sources de mon fleuve natal.

« Après avoir traversé d'immenses déserts et vécu quelques années chez des hordes errantes, j’arrivai chez les Sioux, hommes chéris des génies pour leur hospitalité, leur justice, leur piété et pour la douceur de leurs mœurs.

« Ces peuples habitent des prairies entre les eaux du Missouri et du Meschacebé, sans chef et sans loi ; ils paissent de nombreux troupeaux dans les savanes.

« Aussitôt qu'ils apprirent l’arrivée d’un étranger, ils accoururent et se disputèrent le bonheur de me recevoir. Nadoué, qui comptoit six garçons et un grand nombre de gendres, obtint la préférence; on déclara qu’il la méritoit comme le plus juste des Sioux et le plus heureux par sa couche. Je fus introduit dans une tente de peaux de buffle, ouverte de tous côtés, supportée par quatre piquets et dressée au bord d’un courant d’eau. Les autres tentes, sous lesquelles on apercevoit les joyeuses familles, étoient distribuées çà et là dans les plaines.

« Après que les femmes eurent lavé mes pieds, on me servit de la crème de noix et des gâteaux de malomines. Mon hôte ayant fait des libations de lait et d’eau de fontaine au paisible Tébée, génie pastoral de ces peuples, conduisit mes pas à un lit d’herbe recouvert de la toison d’une chèvre. Accablé de lassitude, je m’endormis au bruit des vœux de la famille hospitalière, aux chants des pasteurs et aux rayons du soleil couchant, qui, passant horizontalement sous la tente, fermèrent avec leurs baguettes d’or mes paupières appesanties.

« Le lendemain je me préparai à quitter mes hôtes ; mais il me fut impossible de m'’arracher à leurs sollicitations. Chaque famille me voulut donner une fête. Il fallut raconter mon histoire, que l’on ne se lassoit point d'entendre et de me faire répéter.

« De toutes les nations que j'ai visitées, celle-ci m'a paru la plus heureuse : ni misérable comme le pêcheur du Labrador, ni cruel comme le chasseur du Canada, ni esclave comme jadis le Natchez, ni corrompu comme l’Européen, le Sioux réunit tout ce qui est désirable

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