‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 128 sur 276 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

chez l’homme sauvage et chez l’homme policé. Ses mœurs sont douces comme les plantes dont il se nourrit: il fuit les hivers, et, s’attachant au printemps, il conduit ses troupeaux de prairie en prairie : ainsi la voyageuse des nuits, la lune, semble garder dans les plaines du ciel les nuages qu’elle mène avec elle; ainsi l’hirondelle suit les fleurs et les beaux jours; ainsi la jeune fille, dans ses gracieuses chimères, laisse errer ses pensées de rivage en rivage et de félicité en félicité.

« Je pressois mon hôte de me permettre de retourner à la cabane de mes aïeux. Un matin, au lever du soleil, je fus étonné de voir tous les pasteurs rassemblés. Nadoué se présente à moi avec deux de ses fils, et me conduit au milieu des anciens : ils étoient assis en cercle à l'ombre d’un petit bocage d’où l’on découvroit toute la plaine. Les jeunes gens se tenoient debout autour de leurs pères.

« Nadoué prit la parole et me dit : « Chactas, la sagesse de nos vieil- « lards a examiné ce qu’il y avoit de mieux pour la nation des Sioux. « Nous avons vu que le Manitou de nos foyers n’alloit point avec nous aux batailles, et qu’il nous livroit à l'ennemi, car nous ignorons les arts de la guerre. Or, vous avez le cœur droit, l'expérience des hommes a rempli votre âme d'excellentes choses : soyez notre chef, défendez-nous ; régnez avec la justice. Nous quitterons pour vous les coutumes des anciens jours; nous-cesserons de former des familles isolées; nous deviendrons un peuple : par là vous acquerrez une gloire immortelle.

« Or voici ce que nous ferons : vous choisirez la plus belle des filles des Sioux. Chaque famille vous offrira quatre génisses de trois ans avec un fort taureau, sept chèvres pleines, cinquante autres donnant déjà une grande abondance de lait, et six chiens rapides qui pressent également les chevreuils, les cerfs et toutes les bêtes fauves. Nous joindrons à ces dons quarante toisons de buffle noir pour couvrir votre tente. En voyant vos grandes richesses, nul ne pourra s'empêcher de vous réputer heureux. Que les génies vous gardent de rejeter notre prière ! Votre père n’est plus, votre mère dort avec lui. Vous ne serez qu'un étranger dans votre patrie. Si nous allions vous maudire dans notre douleur, vous savez que le Grand-Esprit accom- « plit les malédictions prononcées par les hommes simples. Soyez donc « touché de notre peine et entendez nos paroles. »

« Frappé des flèches invisibles d'un génie, je demeurai muet au milieu de l’assemblée. Rompant enfin le silence, je répondis : « O « Nadoué, que les peuples honorent! je vous dirai la vérité toute pure. « Je prends à témoin les Manitous hospitaliers du foyer où je reçus un

« asile que la parole du mensonge n’a jamais souillé mes lèvres : IT, 19

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vous voyez si je suis touché. Sioux des savanes , jamais l'accueil que j'ai reçu de vous ne sortira de ma mémoire. Les présents que vous m'offrez ne pourroient être rejetés par aucun homme qui auroit quelque sens; mais je suis un infortuné condamné à errer sur la terre. Quel charme la royauté m’offriroit-elle? Craignez d’ailleurs de vous donner un maître : un jour vous vous repentiriez d’avoir abandonné la liberté. Si d’injustes ennemis vous attaquent, implorez le ciel, il vous sauvera, car vos mœurs sont saintes. « O Sioux! puisqu'il est vrai que je vous ai inspiré quelque pitié, ne retenez plus mes pas; conduisez-moi aux rives du Meschacebé ; donnez-moi un canot de cyprès : que je descende à la terre des sassafras. Je ne suis point un méchant que les génies ont puni pour ses crimes; vous n’avez point à craindre la colère du Grand-Esprit en favorisant mon retour. Mes songes, mes veilles, mon repos, sont tout remplis des images d’une patrie que je pleure sans cesse. Je suis le plus misérable des chevreuils des bois : ne fermez pas l'oreille à mes plaintes. »

« Les bergers furent attendris; le Grand-Esprit les avoit faits compatissants. Quand le murmure de la foule eut cessé, Nadoué me dit : « Les hommes sont touchés de vos paroles, et les génies le sont aussi. « Nous vous accordons la pirogue du retour. Mais contractons d’abord « l'alliance : rassemblons des pierres pour en faire un haut lieu, et « mangeons dessus. »

« Or cela fut ti comme il avoit été dit : le Manitou de Nadoies celui des Sioux, celui des Natchez, reçurent le sacrifice. L’alliance accomplie et trouvée parfaitement belle par les pasteurs, je marchai avec eux pendant six jours pour arriver au Meschacebé; mon cœur tressailloit en approchant. Du plus loin que je découvris le fleuve, je me mis à courir vers lui; je m'y élançai comme un poisson qui, échappé du filet, retombe plein de joie dans les flots. Je m'écriai en portant à ma bouche l’eau sacrée :

« Te voilà donc enfin, à fleuve qui coules dans le pays de Chactas! « fleuve où mes parents me plongèrent en venant au monde! fleuve « où je me jouois dans mon enfance avec mes jeunes compagnons! « fleuve qui baignes la cabane de mon père et l'arbre sous lequel je

« fus nourri! Oui, je te reconnois! Voilà les osiers pliants qui croissent « dans ton lit aux Natchez, et que j’avois accoutumé de tresser en « corbeilles ; voilà les roseaux dont les nœuds me servoient de coupe. « C’est bien encore le goût et la douceur de ton onde, et cette couleur « qui ressemble à celle du lait de nos troupeaux. »

« Ainsi je parlois dans mon transport, et les délices de la patrie

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