‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 134 sur 276 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Comme un dogue que son gardien réveille, Febriano se lève aux dénonciations de ses agents secrets : il se prépare aux desseins qu’il médite par l’accomplissement des rites de son culte abominable.

Enfermé dans sa demeure, il commence, demi-nu, une danse magique représentant le cours des astres. Il fait ensuite sa prière, le visage tourné vers le temple de l'Arabie, et il lave son corps dans des eaux immondes. Ces cérémonies achevées, le moine mahométan rede- “ient guerrier chrétien : il enveloppe ses jambes grêles du drap funèbre des combats ; il endosse l'habit blanc des soldats de la France. Une touffe de franges d’or, semblable à celle qui pendoit au bouclier de Pallas, embrasse, comme une main, l'épaule gauche de Febriano; il place sur sa poitrine un croissant d’où jaillissent des éclairs; il suspend à son baudrier une épée à la poignée d'argent, à la lame azurée, qui enfonce une triple blessure dans le flanc de l’ennemi; abaïissant sur ses sourcils le chapeau de Mars, le renégat sort, et va trouver Chépar,

Pareil à la tunique dévorante qui, sur le mont OEta, fit périr Hercule, l'habit du grenadier françois se colle aux os du fils des Maures, et fait couler dans ses veines les poisons enflammés de Bellone. Le commandant n’a pas plus tôt aperçu Febriano, qu’il se sent lui-même possédé de la fureur guerrière, comme si le démon des combats secouoit, par sa crinière de couleuvres, la tête d’une des trois Gorgones.

« lustre chef, s’écrie Febriano, c’est avec raison qu’on vous donne les louanges de prudence et de courage ; vous savez saisir l’occasion, et tandis que les plus braves d’entre nos ennemis sont partis pour une guerre lointaine, vous jugez qu'il est à propos de se saisir des terres des rebelles. Les trêves sont au moment d’expirer, et vous ne prétendez pas qu’on les renouvelle, Vous savez de quels dangers la colonie est menacée : on soulève les esclaves : c'est un misérable nègre, voisin de l'habitation du conspirateur Adario et de la demeure du François adopté par Chactas, c'est Imley que l’on désigne comme le chef de ce complot, J'apprends avec joie que vous avez donné des ordres, que tout est en mouvement dans le camp, et que si les factieux refusent les concessions demandées, les cadavres des ennemis du roi deviendront la proie des vautours, »

Par ce discours plein de ruse, Febriano évite de blesser l’orgueil de Chépar, toujours prêt à se révolter contre un conseil direct. Charmé de voir attribuer à sa prudence des choses auxquelles il n’avoit pas songé, le commandant répond à Febriano : « Vous m'avez toujours paru doué de pénétration, Oui : je connoissois depuis longtemps les machinations des traîtres, Les dernières instructions de la Nouvelle-Orléans me lais-

sent libre ; je pense qu’il est temps d’en finir. Allez déclarer aux sauvages qu’ils aient à céder les terres, ou qu’ils se disposent à me recevoir avec les troupes de mon maître. »

Febriano, dérobant au commandant un sourire ironique, se hâte d’aller porter aux Natchez la décision de Chépar. Le père Souël, retiré à la mission des Yazous, n’étoit plus au fort Rosalie pour plaider la cause de la justice, et d’Artaguette reçut l’ordre de se préparer aux combats et non aux discours.

Le conseil des sachems se rassemble : on écoute les paroles et les menaces du messager françois. ;

« Ainsi, lui répond Chactas, vous profitez de l'absence de nos guerriers pour refuser le renouvellement des traités : cela est-il digne du courage de la noble nation dont vous vous dites l'interprète? Qu'il soit fait selon la volonté du Grand-Esprit! Nous désirions vivre en paix, mais nous saurons nous immoler à la patrie. »

Dernier essai de la modération et de la prudence! Chactas veut aller lui-même présenter encore le calumet au fort Rosalie : les sachems comptoient sur l'autorité de ses années; ils y comptoient vainement. Les habitants de la colonie poussoient le commandant à la violence ; Febriano l’obsédoit par le récit de divers complots : dans un camp on désire la guerre, et le soldat est plus sensible à la gloire qu’à la justice. Tout précipitoit donc les partis vers une première action. Non-seulement Chépar refusa la paix, mais, à l’instigation de Febriano, il retint Chactas au fort Rosalie. « Plus ce vieillard est renommé, dit le commandant, plus il est utile de priver les rebelles de leur meilleur guide. l'estime Chactas, à qui le grand roi offrit autrefois un rang dans notre armée : on ne lui fera aucun mal : il sera traité ici avec toutes sortes d’égards, mais il n’ira pas donner à des factieux le moyen d'échapper au châtiment. »

«François, dit Chactas, vous étiez destinés à violer deux fois dans Ma personne le droit des nations ! Quand je fus arrêté au Canada, on pouvoit au moins dire que ma main manioit la hache; mais que craignez-Vous aujourd’hui d'un vieillard aveugle? »—« Ce ne-sont pas tes COUPS que nous craignons, s’écrièrent à la fois les colons, mais tes conseils. » |

Ghépar avoit espéré que la captivité de leur premier sachem , répandant la consternation parmi les Natchez, les amèneroit à se soumettre au partage des terres : il en fut autrement. La rage s'empare de tous les cœurs ; on s’assemble en tumulte, on délibère à la hâte. L'enfer,

qui voit ses desseins près d’être renversés, songe à sauver le culte du

Soleil de l'attaque imprévue des François. Satan appelle à lui les

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