LIVRE IX
esprits de ténèbres : il leur ordonne de soutenir les Natchez par tous les moyens dont il a plu à Dieu de laisser la puissance au génie du mal. Afin de donner aux Indiens le temps de se préparer, le prince des démons déchaîne un ouragan dans les airs, soulève le Meschacebé, et rend pendant quelques jours les chemins impraticables. Profitant de cette trêve de la tempête, les Natchez envoient des messagers aux nations voisines : la jeunesse s’empresse d’accourir.
Chépar n’attendoit que la fin de l’orage pour marcher au grand village des Natchez. La sixième aurore ramena la sérénité, et vit les soldats francois porter en avant leurs drapeaux ; mais l’inondation de la plaine contraignit l’armée à faire un long détour.
Aussitôt que la Renommée eut annoncé aux Natchez la nouvelle de l'approche de l'ennemi, l'air retentit de gémissements : les femmes fuient, emportant leurs enfants sur leur épaules et laissant les Manitous suspendus aux portes des cabanes abandonnées. On voit s’agiter les guerriers, qui n’ont eu le temps de se préparer au combat ni par les jeûnes, ni par les potions sacrées, ni par l'étude des songes. Le cri de guerre, la chanson de mort, le son de la danse d”’ Areskoui, se mêlent de toutes parts. Le bataillon des Amis, la troupe des jeunes gens se dispose à descendre à la contrée des âmes : Outougamiz est à la tête de ce bataillon sacré. Outougamiz seul est triste : il n’a point son compagnon, le guerrier blanc, à ses côtés.
Céluta vient trouver son frère ; elle le serre dans ses bras, elle le prie de ménager ses jours. « Songe, lui dit-elle, à mon aigle protecteur ! que je suis née avec toi dans le nid de notre mère. Le cygne que tu as choisi pour ami a volé aux rivières lointaines; Chactas est prisonnier ; Adario va peut-être recevoir la mort; d’Artaguette est dans les rangs de l’ennemi : que me restera-t-il, si je te perds? »
« Fille de Tabamica, répond Outougamiz, souviens-toi du repas funèbre; si l’homme blanc étoit ici, le soin lui en appartiendroit; mais voilà son Manitou d’or sur mon cœur; il me préservera de tout péril, car il m'a parlé ce matin et m'a dit des choses secrètes. Rassure-toi donc : invoquons l’Amitié et les génies qui punissent les oppresseurs. Ne crois pas que les François soient les plus nombreux; en combattant pour les os de nos pères, nos pères combattront pour nous. Ne les vois-tu pas, ces aïeux, qui sortent des bocages funèbres?.« Courage! « nous crient-ils, courage! Ne souffrez pas que l'étranger viole nos « cendres ; nous accourons à votre secours avec les puissances de la « nuit et de la tombe! » Crois-tu, Céluta, que les ennemis puissent résister à cette pâle milice? Entends-tu la Mort, qui marche à la tête des squelettes, armée d’une massue de fer? O Mort! nous ne redou-
tons point ta présence : tu n’es pour nos cœurs innocents qu’un génie paisible. »
Ainsi parle Outougamiz dans l’exaltation de son âme. Céluta est entraînée dans les bois par Mila et les matrones |
Toute la force des Natchez est dans la troupe de jeunes hommes que les sachems ont placée autour des bocages de la mort. Les sachems eux-mêmes forment entre eux un bataillon qui s’assemble dans le bois, à l’entrée du temple du Soleil : la nation, ainsi divisée, s’étoit mise sous la protection des tombeaux et des autels. Une admiration profonde saisissoit le cœur à l'aspect des vieillards armés : on voyoit se mouvoir, dans l'obscurité du bois, leurs têtes Chauves ou blanchies, comme les ondes argentées d’un fleuve, sous la voûte des chênes: Adario, qui commande les sachems et qui s'élève au-dessus d’eux de toute la hauteur du front, ressemble à l'antique étendard de cette troupe paternelle. Non loin, sur un bûcher, le grand-prêtre fait des sacrifices, consulte les esprits, et ne promet que des malheurs. Ainsi, aux approches des tempêtes de l'hiver, quand la brise du soir apporte l'odeur des feuilles séchées, la corneille, perchée sur un arbre dépouillé, prononce des paroles sinistres.
Bientôt, aux yeux éblouis des Natchez, sort du fond d’une vallée la pompe des troupes françoises, semblable au feu annuel dont les sauvages Consument les herbages et qui s'étend comme un lac de feu. Indiens, à ce spectacle vous sentites une sorte d’étonnement furieux ; la patrie, enchantant vos âmes, les défendoit de la terreur, mais non de la surprise. Vous Contempliez les ondulations régulières, les mouvements mesurés, la superbe ordonnance de ces soldats. Au-dessus des flots de l’armée se hérissoient les baïonnettes, telles que ces lances du roseau qui tremblent dans le courant d’un fleuve.
Un vieillard se présente seul devant les guerriers de la France. D'une main il tient le-calumet de paix, de l’autre il lève une hache dégouttante de Sang ; il chante et danse à la fois, et ses chants et ses pas sont mêlés de mouvements tumultueux et paisibles. Tour à tour il invoque la fureur des jeux d’Areskoui et l’ardeur des luttes de l'amour, la terreur de la bataille des héros et le charme du combat des grâces et de la lyre. Tantôt il tourne sur lui-même en poussant des cris et lançant le tomahawk ; tantôt il imite le ton d’un augure qui préside à la fête des moissons. Le visage de ce vieillard est rigide, son regard impérieux, son front d’airain ; tout son air décèle le père de la patrie et l’enthousiaste de la liberté. On mène l’envoyé des Natchez à Chépar.
Debout au milieu d’une foule de Capitaines, sans s’incliner, sans fléchir le genou, il parle ainsi au commandant des François :