LIVRE IX
« Mon nom est Adario : de père en fils, tous mes añcôtres sont morts pour la défense de leur terre natale, Je te viens, de la part des sachems, redemander Chactas et te proposer une dernière fois Ja paix. Si j’avois été le chef de ma nation, tu ne m’eusses vu que la hache à la main. Que veux-tu? Quels sont tes desseins? Que t’avonsnous fait?
« Prétends-tu nous massacrer dans les cabanes où nous ayons donné l'hospitalité à tes pères, lorsque, foibles et étrangers, ils n’avoient ni buttes pour se garantir des frimas, ni maïs pour apaiser leur faim ?
« Si tu persistes à nous opprimer, sache qu'avant que nous ter cédions les tombeaux de nos ancêtres le soleil se lèvera où il se couche, les chênes porteront les fruits du noyer, et le vautour nourrira les petits de la colombe.
« Tu as violé la foi publique en arrêtant Chactas. Je n'ai pourtant pas craint de me présenter devant toi : ou ton cœur sera rappelé à des sentiments d’éq iité, ou tu commettras une nouvelle injustice : dans le premier cas, nous aurons la paix; dans le second, tu combleras la mesure. Le Grand-Esprit se chargera de notre vengeance.
« Ghoisis : voilà le calumet de paix, fume ; voici la hache de sang, frappe. »
Tel qu’un fer présenté à la forge se pénètre d’une pourpre brûlante, ainsi le visage de Chépar s'allume des feux de la colère au discours du sauvage. L'indomptable vieillard levoit sa tête au-dessus de l’assemblée émue, comme un chêne américain qui, laissé debout sur son sol natal, domine de sa tige inflexible les moissons de l'Europe flottantes à ses pieds. Alors Chépar :
« Rebelle, ce pays appartient au roi mon maître : si tu oses t'opposer au partage des terres que j'ai distribuées aux habitants de la colonie, je ferai de ta nation un exemple épouvantable. Retire-toi, de peur que je ne te fasse éprouver le châtiment épargné à Chactas. »
«Et moi, s’écrie Adario brisant le calumet de paix, je te déclare, au nom des Natchez, guerre éternelle; je te dévoue toi et les tiens à l’implacable Athaensic. Viens faire un pain digne de tes soldats avec le sang de nos vieillards, le lait de nos jeunes épouses et les cendres de nos pères! Puissent mes membres, quand ton fer les aura séparés de mon corps, se ranimer pour la vengeance, mes pieds marcher seuls contre toi, ma main coupée lancer la hache, ma poitrine éteinte pousser le cri de guerre, et jusqu’à mes cheveux, réseau funeste, tendre autour de ton armée les inévitables filets de la mort! Génies qui m'écoutez ! que les os des oppresseurs soient réduits en poudre, comme les débris du calumet écrasés sous mes pieds! que jamais
l'arbre de la paix n’étende ses rameaux sur les Natchez et sur les François, tant qu'il existera un. seul guerrier des deux nations, tant que les mères continueront d’être fécondes chez ces peuples! »
Il dit : les démons exaucent sa prière ; ils sortent de l’abime, et remplissent les cœurs d’une rage infernale. Le jour se voile, le tonnerre gronde, les mânes hurlent dans les forêts, et les femmes indiennes entendent leur fruit se plaindre dans leur sein. Adario jette la hache au milieu des guerriers : la terre s’entr’ouvre et la dévore ; on l'entend tomber dans de noires profondeurs. Les capitaines françois ne se peuvent empêcher d'admirer le courage du vieillard, qui, retourné au milieu des siens, leur adresse ce discours :
« Natchez, aux armes! Assez longtemps nous sommes restés assis sur la natte! Jeunesse, que l'huile coule sur vos cheveux, que vos visages se peignent, que vos Carquois se remplissent, que vos chants ébranlent les forêts. Désennuyons nos morts!
Il vit infâme, celui qui fuit : les femmes lui présentent la pagne qui voile la pudeur; il siège au conseil parmi les matrones. Mais celui qui meurt pour son pays, oh! comme il est honoré! Ses os sont recueillis dans des peaux de castor, et déposés au tombeau des aïeux : son souvenir se mêle à celui de la religion protégée, de la liberté défendue, des moissons recueillies. Les vierges disent à l’époux de leur choix sur la montagne : « Assure-moi que tu seras semblable à ce «héros. » Son nom devient la garantie de la publique félicité, le signal des joies secrètes des familles.
« Sois-nous favorable, Areskoui ! ton casse-tête est armé de dents de crocodile ; le couteau d’escalpe est à ta ceinture; ton haleine exhale, comme celle des loups, l’odeur du carnage ; tu bois le bouillon de la chair des morts dans le crâne du guerrier. Donne à nos jeunes fils une envie irrésistible de mourir pour la patrie : qu’ils sentent une grande joie lorsque le fer de l'ennemi leur percera le cœur! »
Ainsi parle ou plutôt ainsi chante Adario, et les sauvages lui répondent par des hurlements. Chacun prend son rang et attend l’ordre de la marche. Le grand-prêtre saisit une torche, et se place à quelques pas en avant. Sa tunique, tachée du sang des victimes, claque dans l'air; des serpents, qu’il a le pouvoir de charmer, sortent en sifflant de sa poitrine, et s’entrelacent autour du simulacre de l'oiseau de la nuit qui surmonte sa chevelure : telle les poëtes ont peint la Discorde entre les bataillons des Grecs et des Troyens. Le jongleur entonne la chanson de la guerre, que répète le bataillon des Amis : ainsi, sur les ondes de l’Eurotas, les cygnes d’Apollon chantoient leur dernier hymne, en se préparant à rejoindre les dieux.