LIVRE IX
Alors le prince des ténèbres appelle le Temps et lui dit : « Puissance dévorante que j'ai enfantée, toi qui te nourris de siècles, de tombeaux et de ruines, rival de l’Éternité assise au ciel et dans l'enfer, Ô Temps, mon fils! si je t’ai préparé aujourd’hui une ample pâture, seconde les efforts de ton père. Tu vois la foiblesse de nos enfants: leur petite troupe est exposée à une destruction qui renverseroit nos projets : vole sur les deux flancs de l’armée indienne, coupe les bois antiques, pour en faire un rempart aux Natchez : rends inutile la supériorité du nombre chez les adorateurs de notre implacable ennemi, »
Le Temps obéit ; il s’abat dans la forêt, avec le bruit d’un aigle qui engage ses ailes dans les branches des arbres : les deux armées ouïrent sa chute et tournèrent les yeux de ce côté. Aussitôt on entend retentir, dans la profondeur du désert, les coups de la hache de ce bûcheron qui sape également les monuments de la nature et ceux des hommes. Le père et le destructeur des siècles renverse les pins, les chênes, les cyprès, qui expirent avec de sourds mugissements : les solitudes de la terre et du ciel demeurent nues, en perdant les colonnes qui les unissent.
Le prodige étonne les deux armées : les François le prennent pour le ravage d’un nouvel ouragan, les Natchez y voient la protection de leurs génies. Adario s’écrie : « Les Manitous se déclarent pour les Opprimés : marchons. » Tout s’ébranle. Les François, formés en bataille, s'émerveillent de voir ces hommes demi-nus qui s’avancent en chantant contre le canon et l’étincelante baïonnette. Quel courage n’inspires-tu point, sublime amour de la patrie!