‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 139 sur 276 · II · texte numérisé non relu

II

Lorsque l’ardente canicule engendre dans les mers du Mexique le vent pestilentiel du midi, ce vent destructeur pousse, en haletant, une haleine humide et brûlante. La nature se voile : les paysages s’agrandissent; la lumière scarlatine des tropiques se répand sur les eaux, les bois et les plaines; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel; un midi dévorant semble être levé pour toujours sur le monde : on croit toucher à ces temps annoncés de l’embrasement de l’univers : ainsi paroissent les armées arrêtées l’une devant l’autre et prêtes à se charger avec furie. Mais l’épée de Chépar a brillé... Muse, soutiens ma voix, et tire de l’oubli les noms de ces guerriers dignes d’être connus de l’avenir!

Une fumée blanche, d’où s’échappent à chaque instant des feux, enveloppe d’abord les deux armées. Une odeur de salpêtre, qui irrite le courage, s’exhale de toutes parts. On entend le cri des Indiens, la voix des chefs françois, le hennissement des chevaux, le sifflement de la balle, du boulet et des bombes qui montent avec une lumière dans le ciel.

Tant que les Natchez conservent du plomb et des poudres, leurs tubes empruntés à l’Europe ne cessent de brûler dans la main de leurs chasseurs : tous les coups que dirige un œil exercé portent le deuil dans le sein de quelque famille. Les traits des François sont moins sûrs : les bombes se croisent sans effet dans les airs, comme l’orbe empenné que des enfants se renvoient sur la raquette. Folard est surpris de l’inutilité de son art, et Chépar de la résistance des sauvages. Mais lorsque ceux-ci ont épuisé les semences de feu qu'ils avoient obtenues des peuples d’Albion, Adario élève la voix :

« Jeunes guerriers des tribus du Serpent et du Castor, suivez vos pères, ils vont vous ouvrir le chemin. » Il dit et fond à la tête des sachems sur les enfants des Gaules. Outougamiz l’entendit, et se tournant vers ses compagnons : « Amis, imitons nos pères! » Suivi de toute la jeunesse, il se précipite dans les rangs des François.

Comme deux torrents formés par le même orage descendent paral-

lèlement le flanc d’une montagne et menacent la mer de leur égale fureur, ainsi les deux troupes des sachems et des jeunes guerriers attaquent à la fois les ennemis; et comme la mer repousse ces torrents, ainsi l’armée françoise oppose sa barrière à l’assaut des deux bataillons. Alors commence un combat étrange. D'un côté, tout l’art de la moderne Bellone, telle qu’elle parut aux plaines de Lens, de Rocroy et de Fleurus; de l’autre, toute la simplicité de l’antique Mars, tel qu’on le vit marcher sur la colline des Figuiers et aux bords du Simoïs. Un vent rapide balaye la fumée, et le champ de bataille se

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