‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 140 sur 276 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

découvre. La difficulté du terrain, encombré par les forêts abattues , rend l’habileté vaine et remet la victoire à la seule valeur ; les chevaux engagés entre les troncs des arbres déchirent leurs flancs ou brisent leurs pieds; la pesante artillerie s’ensevelit dans des marais; plus loin, les lignes de l'infanterie, rompues par l’impétuosité des sauvages, ne peuvent se reformer sur un terrain inégal , et l’on combat partout homme à homme.

Maintenant, à Calliope! quel fut le premier Natchez qui signala sa valeur dans cette mêlée sanglante?

Ge fut vous, fils magnanime du grand Siphane, indomptable et terrible Adario.

Les sauvages ont raconté que sous les ombrages de la Floride, dans une Île au milieu d’un lac qui étend ses ondes comme un voile de gaze, coule une mystérieuse fontaine. Les eaux de cette fontaine peuvent redresser les membres pliés par les ans! et rebrunir au feu des passions la chevelure sur la tête blanchie des vieillards. Un éternel printemps habite au bord de cette source : là les ormeaux n’entretiennent avec le lierre que des amitiés nouvelles; là les chênes sont étonnés de ne compter leurs années que par l’âge des roses. Les illusions de la vie, les songes du bel âge, habitent avec les zéphyrs les feuilles de lianes qui projettent sur le cristal de la fontaine un réseau d'ombre. Les vapeurs qui s’exhalent des bois d’alentour sont les parfums de la jeunesse; les colombes qui boivent l’eau de la source, les fleurs qu’elle arrose dans son cours, ont sans cesse des œufs dans leur nid, des boutons sur leur tige. Jamais l’astre de la lumière ne se couche sur ces bords enchantés, et le ciel y est toujours entr’ouvert par le sourire de l’Aurore,

Ce fut à cette fontaine, dont la renommée attira les premiers Européens dans la Floride, que le génie de la patrie alla; d’après le récit des Natchez, puiser un peu d’eau : il verse, au milieu de la bataille, quelques gouttes de cette eau sur la tête du fils de Siphane. Le sachem sent rentrer dans ses veines le sang de sa première jeunesse : ses pas deviennent rapides; son bras s'étend et s’assouplit; sa main reprend la fermeté de son cœur. |

Il y avoit dans l'armée françoise un jeune homme nommé Sylvestre, que le chagrin d’un amour sans espérance avoit amené sur ces rives lointaines pour y chercher la gloire ou la mort. Le riche et inflexible Aranville n’avoit jamais voulu consentir à l’hymen de son fils avec l’indigente Isabelle. Adario aperçut Sylvestre au moment où

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