LIVRE X
mouvement convulsif, le serre dans ses bras : ainsi l'abeille se repose dans le calice de la miraculeuse Dionée, mais la fleur se referme sur la fille du ciel et l’étouffe dans un voile parfumé.
Les Indiens à leur tour arrachent à la vie une foule de François, et sarclent le champ de bataille. A la supériorité de l’art ils opposent les avantages de la nature : leurs coups sont moins nombreux, mais ils portent plus juste. Le climat ne leur est point un fardeau ; les lieux où ils combattent sont ceux où ils s’exercèrent aux jeux de leur enfance ; tout leur est arme, rempart ou appui; ils nagent dans les eaux, ils glissent ou ils volent sur la terre. Tantôt cachés dans les herbes, tantôt montés sur les chênes, ils rient du boulet qui passe sur leur tête ou sous leurs pieds. Leurs cris, leurs chants, le bruit de leurs chichikoués et de leurs fifres, annoncent un autre Mars, mais un Mars non moins redoutable que celui des François. Les cheveux rasés ou retroussés des Indiens, les plumes et les ornements qui les décorent, les couleurs qui peignent le visage du Natchez, les ceintures où brille la hache, où pend le casse-tête et le couteau d’escalpe, contrastent avec la pompe guerrière européenne. Quelquefois les sauvages attaquent tous ensemble, remplissant l’espace qui les sépare des ennemis de gestes et de danses héroïques; quelquefois ils viennent un à un combattre un adversaire qu’ils ont remarqué comme étant le plus digne d'éprouver leur valeur.
Outougamiz se distingue de nouveau dans cette lutte renaissante. On le prendroit pour un guerrier échappé récemment au repos de ses foyers, tant il déploie de force et d’ardeur. Le tranchant de sa hache étoit fait d’un marbre aiguisé avec beaucoup de soin par Akomanda, aïeul du jeune héros. Ce marbre avoit ensuite été inséré, comme une greffe, dans la tige fendue d’un plant de cormier : l’arbuste, en croissant, s'étoit refermé sur la pierre, et, coupé à une longueur de flèche, il étoit devenu un instrument de mort dans la main des guerriers.
Outougamiz fait tourner l'arme héréditaire autour de sa tête, et, la laissant échapper, elle va, d’un vol impétueux, frapper Valbel au-dessous de l'oreille gauche : la vertèbre est coupée. Le soldat ami de la joie penche la tête sur l'épaule droite, tandis que son sang rougit son bras et sa poitrine : on diroit qu’il s'endort au milieu des coupes de vin répandues, comme il vouloit faire dans les orgies d’un festin.
Le rapide sauvage suit la hache qu’il a lancée, la reprend, et en décharge un coup effroyable sur Bois-Robert, dont la poitrine s'ouvre comme celle d’une blanche victime sous le couteau du sacrificateur. Bois-Robert avoit pour aïeul ce guerrier qui escalada les rochers de Fécamp. 11 comptoit à peine dix-sept années : sa mère, assise sur le
rivage de la France, avoit longtemps regardé, en répandant des pleurs, le vaisseau qui emportoit le fils de son amour. Outougamiz est tout à coup frappé de la pâleur du jeune homme, de la grâce de cette chevelure blonde qui ombrage un front décoloré, et descend , second voile, sur des yeux déjà recouverts de leurs longues paupières.
« Pauvre nonpareille, lui dit-il, qui te revêtois à peine d’un léger duvet, te voilà tombée de ton nid! Tu ne chanteras plus sur la branche! Puisse ta mère, si tu as une mère, pardonner à Outougamiz! Les douleurs d’une mère sont bien grandes. Hélas ! tu étois à peu près demon âge! Et moi aussi, il me faudra mourir, mais les esprits sont témoins . que je n’avois aucune haine contre toi; je n’ai fait ce mal qu'en défendant la tombe de ma mère. » Ainsi vous parliez, naïf et tendre sauvage; les larmes rouloient dans vos yeux. Bois-Robert entendit votre simple éloge funèbre, et il sourit en exhalant son dernier soupir.
Tandis que, vaincus et vainqueurs, les François et les Natchez continuent de toutes parts le combat, Ghépar ordonne aux légers dragons de mettre pied à terre, d'écarter les arbres et les morts pour ouvrir un passage à la pesante cavalerie et au bataillon helvétique, L'ordre est exécuté. On roule avec effort, on soulève, avec des leviers faits à la hâte, le tronc des chênes, les débris des canons et des chars : un écoulement est ouvert aux eaux dont le fleuve a inondé la plaine.
De paisibles castors, dans des vallons solitaires, s'empressent à finir un commun ouvrage : les uns scient les bouleaux et les abattent . sur le courant d’une onde, afin d’en former une digue; les autres traînent sur leur queue les matériaux destinés aux architectes; les palais de la Venise du désert s'élèvent ; des artisans de luxe en tapissent les planchers avec une fraîche verdure, et préparent les salles du bain, tandis que des constructeurs bâtissent plus loin, au bord du lac, les agréables châteaux de la campagne. Cependant de vieux castors pleins d'expérience dirigent les travaux de la république, font préparer les magasins de vivres, placent des sentinelles avancées pour la sûreté du peuple, récompensent les citoyens diligents et exilent les paresseux : ainsi l’on voyoit travailler les François sur le Champ des combats. Partout se forment des pyramides où les guerriers moissonnés par le fer sont entassés au hasard : les uns ont le visage tourné vers la terre, qu'ils pressent de leurs bras roidis ; les autres laissent flotter leurs chevelures sanglantes du haut des Pyramides funèbres, comme les plantes humides de rosée pendent du flanc des roches; ceux-ci Sont tournés sur le côté; ceux-là semblent regarder le ciel de leurs yeux hagards, et sur leurs traits immobiles la mort a fixé les convulsions de la vie fugitive. Des têtes séparées du tronc, des membres