LIVRE X. s
mutilés rempiissent les vides de ces trophées ; du sang épaissi cimente ces épouvantables monuments de la rage des hommes et de la colère du ciel. Bien différents s'élèvent dans une riante prairie, au milieu des ruisseaux et des doux ombrages, ces monceaux d’herbes et de fleurs tombées sous la faux de l’homme champêtre : Flore, un ràteau à la main, invite les bergers à danser à la fête printanière, et les jeunes filles, avec leurs compagnes, se laissent rouler en folätrant du sommet de la meule embaumée.
La trompette sonne, et la cavalerie se précipite dans les chemins qui lui sont ouverts. Un bruit sourd s'élève de la terre, que l’on sent trembler sous ses pas. Des batteries soudainement démasquées mugissent à la fois. Les échos des forêts multiplient la voix de ces tonnerres, et le Meschacebé y répond en battant ses rives. Satan mêle à ce tumulte des rumeurs surnaturelles qui glaceroient d’effroi les cœurs les plus intrépides. Jamais tel bruit n’avoit été ouï, depuis le jour où le chaos, forcé de fuir devant le Créateur, se précipita aux confins des mondes arrachés de ses entrailles; un fracas plus affreux ne se fera point entendre lorsque la trompette de l'ange, réveillant les morts dans leur poussière, tous les tombeaux s’ouvriront à la fois et reproduiront la race pâlissante des hommes. Les légions infernales répandues dans les airs obscurcissent le soleil ; les Indiens crurent qu’il s’alloit éteindre. Tremblantes sur leurs bases, les Andes secouèrent leurs glaçons, et les deux Océans soulevés menacèrent de rompre l’isthme qui joint l'une et l’autre Amérique.
Suivi de ses centaures, Causans plonge dans les rangs des Natchez. Comme, dans une colonie naissante, un laboureur, empruntant de son voisin des poulains et des cavales, les fait entrer dans une grange où les gerbes de froment sont régulièrement étendues; des enfants, placés au centre de l'aire, contraignent par leurs cris joyeux les paisibles animaux à fouler les richesses rustiques; une charmante harmonie règne entre la candeur des enfants, l'innocence des dons de Cérès et la légèreté des jeunes poulains qui bondissent sur les épis, en suivant leurs mères : Causans et ses chevaux homicides broient sous leurs pas une moisson de héros. Et comme des abeilles dont un ours a découvert les trésors dans le creux d’un chêne se jettent sur le ravisseur et le percent de leur aiguillon, ainsi, à Natchez ! le poignard à la main, vous résistez aux cavaliers et à leur chef, fils du brave Henri et de l’aimable Laure.
Les chevaux percés de flèches bondissent, se cabrent, secouent leur crinière, frottent leur bouche écumante contre leur pied roidi, ou lèvent leurs naseaux sanglants vers le ciel; superbes encore dans leur
douleur guerrière, soit qu'ils aient renversé leurs maîtres, soit qu'ils les emportent à travers le champ de bataille.
Peut-être, dans l’ardeur dont les combattants étoient animés, tous les François et tous les Indiens alloient périr, si, des bords entr’ouverts du firmament, Catherine des Bois, qui voyoit ce massacre, n’eût levé les mains vers le trône du Tout-Puissant. Une voix divine se fit entendre : « Vierge compatissante, cessez vos douleurs; ma miséricorde viendra après ma justice. Mais bientôt l’auteur de tous ces maux va suspendre lui-même, afin de mieux favoriser ses projets, la fureur des guerriers. »
Ainsi retentirent dans l'éternité ces paroles qui tombèrent de soleil en soleil, et descendirent, comme une chaîne d’or, jusqu'aux abîmes de la terre.
En même temps le roi des enfers, jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour l’accomplissement de ses desseins, songe à séparer les combattants.
Il vole à la grotte où le démon de la nuit se cache pendant que le soleil anime la nature. La reine des ténèbres étoit alors occupée à se parer. Les songes plaçoient des diamants dans sa chevelure azurée; les mystères couvroient son front d’un bandeau, et les amours, nouant autour d'elle les crêpes de son écharpe, ne laissoient paroître qu’une de ses mamelles, semblable au globe de la lune: pour sceptre, elle tenoit à la main un bouquet de pavots. Tantôt elle sourioit dans un profond silence, tantôt elle faisoit entendre des chants comme ceux du rossignol; la volupté rouvroit sans cesse ses yeux, qu’un doux sommeil fermoit sans cesse; le bruit de ses ailes imitoit le murmure d’une source ou le frémissement du feuillage; les zéphyrs naissoient de son haleine. Ce démon de la nuit avoit toutes les grâces de l’ange de la nuit, mais, comme celui-ci, il ne présidoit point au repos de la vertu, et ne pouvoit inspirer que des plaisirs ou des crimes.
Jamais le monarque des ombres n’avoit vu sa fille aussi charmante. « Ange ravissant, lui dit-il, il n’est pas temps de vous parer : quittez ces brillants atours et prenez votre robe des tempêtes. Vous savez ce que vous me devez : vous n’étiez pas avant la chute de l’homme, et vous avez pris naissance dans mes ténèbres. »
La Nuit, fille obéissante, arrache ses ornements ; elle se revêt de vapeurs et de nuages, comme lorsqu'elle veut favoriser des amours funestes ou les noirs complots de l'assassin. Elle attelle à son char deux hiboux, qui poussent des cris dolents et lamentables : conduite par le prince des enfers, elle arrive sur le champ de bataille.
Soudain les guerriers cessent de se voir et ne portent plus dans