LIVRE X
l'ombre que des coups inutiles. Le ciel ouvre ses cataractes ; un déluge, se précipitant des nues, éteint les salpêtres de Mars. Les vents agitent les forêts, mais cet orage est sans tonnerre, car Jéhovah s’est réservé les trésors de la grêle et de la foudre.
Le combat cesse : Chépar fait sonner la retraite : l’armée françoise se replie confusément dans l'obscurité et rétrograde vers ses retranchements. Chaque chef suit avec sa troupe le chemin qu’il croit le plus court, tandis que des soldats égarés tombent dans les précipices ou se noient dans les torrents.
Alors la nuit, déchirant ses voiles et calmant ses soufiles, laisse descendre une lueur incertaine sur le champ du combat où les Indiens étoient demeurés épars. Aux reflets de la lune, on apercevoit des arbres brisés par les bombes et les boulets, des cadavres flottants dans le débordement du Meschacebé, des chevaux abattus ou errant à l’aventure, des caissons, des affûts et des canons renversés, des armes et des drapeaux abandonnés, des groupes de jeunes sauvages immobiles, et quelques sachems isolés, dont latête chauve et mouillée jetoit une pàle lumière. Ainsi, du haut de la forteresse de Memphis, quand le Nil a surmonté ses rivages, on découvre, au milieu des plaines inondées, quelques palmiers à demi déracinés, des ruines qui sortent du sein des flots, et le sommet grisâtre des Pyramides.
Bientôt ce qui reste des tribus se retire vers les bocages de la mort. Outougamiz, en pénétrant dans l'enceinte sacrée, entrevoit, assis sur un tombeau, un guerrier couvert de sang. Le frère de Céluta s'arrête : « Qui es-tu? dit-il : es-tu l'âme de quelque guerrier tombé aujourd’hui sous le tomahawk d’Areskoui, en défendant les foyers de nos pères? »
L'ombre inclinée ne répond point; le grand-prêtre survient, et s’avance vers le fantôme avec des évocations. Les sauvages le suivent. Soudain un cri : « Un homme blanc! un homme blanc! »
D’Artaguette, blessé dans le combat et perdu dans la nuit, s’étoit réfugié aux tombeaux des sauvages. Outougamiz reconnoît le François contre lequel il a combattu, le François protecteur de Céluta, le François ami de René. Touché des malheurs de d’Artaguette, et désirant le sauver, il le réclame comme son prisonnier. « Je ne souffrirai point, s’écrie-t-il, que l’on brûle ce suppliant. Quoi! il auroit vainement demandé l'hospitalité aux tombeaux de nos aïeux? il auroit en vain cherché la paix dans le lieu où toutes les guerres finissent? Et que diroit René du pays de l’Aurore, le fils adoptif du sage Chactas, cet ami qui m'a donné la chaîne d’or? « Va, me diroit-il, homme cruel, cherche un autre compagnon pour errer dans les vallées ; je ne veux point de commerce avec les vautours qui déchirent les infortunés. »
Non! non! je ne descendrai point chez les morts avec un pareil grain noir dans le collier de ma vie. »
Ainsi parloit le frère de Céluta. L’inexorable Adario ordonne que l’on saisisse le guerrier blanc, et qu'il soit réservé au supplice du feu. Chactas avoit fait abolir.cet affreux usage ; mais le vénérable sachem étoit prisonnier au fort Rosalie, et les Indiens irrités n'écoutoient que la vengeance. Les femmes qui avoient perdu leurs fils dans le combat entouroient l'étranger en poussant des hurlements : telles les ombres se pressoient autour d'Ulysse, dans les ténèbres cymmériennes, pour boire le sang des victimes; tels les Grecs chantoient autour du bûcher la fille d'Hécube, immolée aux mânes de l’impitoyable Achille.