LIVRE XI
soumettre; sans doute les Indiens seroient disposés à un arrangement, et dans tous les cas la suspension des hostilités donneroit aux François le temps de recevoir des secours.
Febriano ne parut point à ce conseil : sa conduite sur le champ de bataille lui fit craindre la présence de ses valeureux compagnons d'armes : c’étoit dans de secrètes communications avec Chépar que le renégat espéroit reprendre son influence et son crédit.
Le feu du bivouac ne jetoit plus que des fumées, l’aube blanchissoit lorient, les oiseaux commençoient à chanter ; le conseil n’avoit point encore fixé ses résolutions. Tout à coup retentit l'appel d’une sentinelle avancée ; on voit courir des officiers : la grand’garde fait le premier temps des feux. Un parti de jeunes Indiens, commandés par cet Outougamiz dont l’armée françoise avoit admiré la valeur, se présentoit au poste. Ces guerriers s'arrêtent à quelque distance: de leurs rangs sort un jeune homme, pâle, la tête nue, portant un uniforme françois taché de sang : c’étoit d’Artaguette. Il s’appuyoit sur le bras d'une négresse qui allaitoit un enfant : on le reçut à l'avant-garde: les Indiens se retirèrent.
Conduit au général, d’Artaguette parla de la sorte devant le conseil :
« Blessé vers la fin du combat, le brave grenadier Jacques me porta hors de la mêlée. Jacques étoit blessé lui-même; je le forçai de se retirer : il obéit à mes ordres, mais dans le dessein de m’ailler chercher des secours. La nuit ayant fait cesser le combat, je parvins à me trainer à ce cimetière des Indiens, qu'ils appellent les bocages de la mort : là je fus trouvé par le jongleur : on me condamna au supplice des prisonniers de guerre. Outougamiz me voulut en vain sauver : sa sœur, non moins généreuse, fit ce qu'il n’avoit pu faire. La loi indienne permet à une femme de délivrer un prisonnier en l’adoptant ou pour frère ou pour mari. Céluta a rompu mes liens; elle a déclaré que j'étois son frère : elle réserve sans doute l’autre titre à un homme plus digne que moi de le porter.
« Les Indiens, dont je suis devenu le fils Aie m'ont chargé de paroles de paix. Outougamiz, mon frère sauvage, m'a escorté jusqu’à l'avant-garde de notre armée ; une négresse appelée Glazirne, que j'avois connue au fort Rosalie, et qui se trouvoit aux Natchez, m'a prêté l'appui de son bras pour arriver au milieu de vous. Je ne dirai point au général que j'étois opposé à la guerre : il a dû, dans son autorité et dans sa sagesse, décider ce qui convenoit le mieux au service du roi, mais je pense que les Natchez étant aujourd’hui les premiers à parler de paix, l’honneur de la France est à couvert. Les
Indiens m'ont accordé la vie et rendu la liberté. Chactas peut être III, 21
échangé contre moi: je serai glorieux d’avoir servi de rançon à ce vieillard illustre. »
Le sang et le courage du capitaine d’Artaguette étoient encore plus éloquents que ses paroles : un murmure flatteur d’applaudissements se répandit dans le conseil. Ghépar vit un moyen de se tirer avec honneur du pas dangereux où il s’étoit engagé : il déclara que puisque les sauvages imploroient une trêve, il consentoit à la leur accorder, leur voulant apprendre qu’on n’avoit jamais recours en vain à sa clémence. Chactas, qu’on envoya chercher au fort Rosalie, conclut une suspension d'armes qui devoit durer un an, et dans le cours de laquelle des sachems expérimentés et de notables François s’occuperoient à régler le partage des terres.
Quelques jours suflirent pour donner la sépulture aux morts ; une nature vierge et vigoureuse eut bientôt fait disparoître dans les bois les traces de la fureur des hommes, mais les haïnes et les divisions ne firent que s’accroître. Tous ceux qui avoient perdu des parents ou des amis sur le champ de bataille respiroient la vengeance : les Indiens, rendus plus fiers par leur résistance, étoient impatients de redevenir entièrement libres; les habitants de la colonie, trompés dans leur premier espoir, convoitoient plus que jamais les concessions. dont ils se voyoient privés, et Chépar, humilié d’avoir été arrêté par des sauvages, se promettoit, quand il auroit réuni de nouveaux soldats, de faire oublier le mauvais succès d’une démarche précipitée.
Cependant on ne recevoit aux Natchez aucune nouvelle du soleil et de son armée : les messagers envoyés au grand-chef pour l’instruire de l'attaque des François n’étoient point revenus. L’inquiétude commençoit à se répandre, et l’on remarquoit dans Akansie une agitation extraordinaire.
Toute la tendresse de Céluta, qui n’étoit plus alarmée pour Outougamiz, sorti du combat couvert de gloire, s'étoit portée sur le frère d'Amélie. Outougamiz auroit déjà volé vers René s’il n’eût été occupé par ordre des sachems à donner les fêtes de l’hospitalité aux guerriers des tribus alliées qui s’étoient trouvés au combat. Outougamiz disoit à sa sœur : « Sois tranquille; mon ami aura triomphé comme moi : c’est à son Manitou que je dois la victoire ; le mien l’aura sauvé de tous les périls. »
Outougamiz jugeoit par la force de son amitié de la puissance de son génie tutélaire : 1l jugeoit mal.
Une nuit, un Indien détaché du camp du soleil annonça le retour de la tribu de l’Aigle. La nouvelle se répand dans les cabanes; les familles s'assemblent sous un arbre, à la lueur des flambeaux, pour