‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 159 sur 276 · LIVRE XII. ali · texte numérisé non relu

LIVRE XII. ali

ouirent l'ennemi dans-le bois voisin. Outougamiz dit à René : « Couchetoi à terre : je te viendrai bientôt trouver. »

René ne vouloit plus disputer sa vie; il étoit las de lutter si longtemps pour quelques misérables jours: mais il fut encore obligé d'obéir à l'amitié. Son infatigable libérateur le couvre des effroyables débris du combat, et s'enfonce dans l'épaisseur d’une forêt.

Lorsque des enfants ont découvert le lieu où un rossignol a bâti son nid, la mère, poussant des cris plaintifs et laissant pendre ses ailes, voltige, comme blessée, devant les.jeunes ravisseurs qui s’égarent à sa poursuite et s’éloignent du gage fragile de ses amours : ainsi le frère de Céluta, jetant des voix dans la solitude, attire les ennemis de ce côté et les écarte du trésor plus cher à son cœur que l’œuf plein d’espérance ne l’est à l’oiseau amoureux.

. Les Illinois ne purent joindre le léger sauvage à qui l'amitié avoit, pour un moment, rendu toute sa vigueur. Ils approchoïent du pays des Natchez, et, n’osant aller plus loin, ils abandonnèrent la poursuite.

Le frère de Céluta vint alors dégager René des ruines hideuses qui avoient protégé sa jeunesse et sa beauté. Les deux amis reprirent leur Chemin au lever de l'aurore, après s’être lavés dans une belle source. Il se trouva que les restes glacés sous lesquels René avoit conservé l’étincelle de la vie étoient ceux de deux Natchez, d’Aconda et d’Irinée. Le frère d'Amélie les reconnut, et, frappé de cette fortune extraordinaire, il dit à Outougamiz :

« Vois-tu ces corps défigurés, déchirés par les aigles et étendus sans honneurs sur la terre? Aconda et Irinée! vous étiez deux amis comme nous! vous fûtes jeunes et infortunés comme nous! Je vous ai vus périr lorsque abattus j’essayois encore de vous défendre. Outougamiz, tu confiois cette nuit même l'ami vivant au secret de deux amis décédés. Ces morts se sont ranimés au feu de ton âme pour me prêter leur abri. » We

Outougamiz pleura sur Aconda et sur Irinée, mais il étoit trop foible pour leur creuser un tombeau.

Comme des laboureurs, après une longue journée de sueurs et de travaux, ramènent leurs bœufs fatigués à leur chaumière ; ils croient déjà découvrir leur toit rustique ; ils se voient déjà entourés de leurs épouses et de leurs enfants : ainsi les deux amis, en approchant du pays des .Natchez, commencoient à sentir renaître l’espérance ; leurs désirs franchissoient l’espace qui les séparoit de leurs foyers. Ces illusions, comme toutes celles de la vie, furent de courte durée.

Les forces de René, épuisées une dernière fois, touchoient à leur

terme ; et, pour comble de calamité, il ne restoit plus rien des dons de Venclao et de Nassoute.

Outougamiz lui-même succomboit : ses joues étoient creuses; ses jambes, amaigries et tremblantes, ne portoient plus son corps. Trois fois le soleil vint donner la lumière aux hommes , et trois fois il retrouva les voyageurs se traînant sur une bruyère qui n'offroit aucune ressource. Le frère d'Amélie et le frère de Céluta ne se parloïent plus; ils jetoient seulement par intervalles l’un sur l’autre des regards furtifs et douloureux. Quelquefois Outougamiz cherchoït encore à aider la marche de René : deux jumeaux qui se soutiennent à peine s'appuient de leurs faibles bras et ébauchent des pas incertains aux yeux de leur mère attendrie.

Du lieu où les amis étoient parvenus, jusqu’au pays des Natchez, il ne restoit plus que quelques heures de chemin; mais René fut contraint de s'arrêter. Excité par Outougamiz, qui le conjuroit d'avancer, il voulut faire quelques pas, afin de ne point ravir volontairement à son sublime ami le fruit de tant de sacrifices : ses efforts furent vains. Outougamiz essaya de le porter sur ses épaules ; mais il plia, et tomba sous le fardeau.

Non loin du sentier battu murmuroit une fontaine ; René s’en approcha en rampant sur les genoux et sur les mains, suivi d'Outougamiz, qui pleuroit : le pasteur affligé accompagne ainsi le chevreau qui a brisé ses pieds délicats en tombant d’une roche élevée, et qui se traîne vers la bergerie.

La fontaine marquoit la lisière même de la savane qui s'étend jusqu’au Bayouc des Pierres, et qui n’a d’autres bornes à l’orient que les bois du fort Rosalie. Outougamiz assit son compagnon au pied d’un saule. Le jeune sauvage attachoiït ses regards sur le pays de ses aïeux : être venu si près! « René! dit-il, je vois notre cabane. »

« Tourne -moi le visage de ce côté, » répondit le frère d'Amélie. Outougamiz obéit.

Le frère de Céluta eut un moment la pensée de se rendre aux Natchez pour y chercher du secours; mais craignant que l’homme de son cœur n’expirât pendant son absence, il résolut de ne le point quitter. Il s’assit auprès de René, lui prit le front dans ses deux mains, et le pencha doucement sur sa poitrine : alors, baissant son visage sur une tête chérie, il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami. Comme deux fleurs que le soleil a brülées sur la même tige, ainsi paroissoient ces deux jeunes hommes inclinés l’un sur l’autre vers la terre.

Un bruit léger et le souffle d’un air parfumé firent relever la tête à

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