‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 160 sur 276 · LIVRE XIL · texte numérisé non relu

LIVRE XIL

Outougamiz : une femme étoit à ses côtés. Malgré la pâleur et le vêtement en désordre de cette femme, comment l’Indien l’auroit-il méconnue? Outougamiz laisse échapper de surprise et de joie le front de René : il s’écrie : « Ma sœur, est-ce toi?

Céluta recule : elle s’étoit approchée des amis sans les découvrir ; le son de la voix de son frère l’a étonnée : « Mon frère! répond-elle, mon frère! les génies me l'ont ravi! l’homme blanc a expiré dans le cadre de feu! Tous les jours je viens attendre les voyageurs à cette limite, mais ils ne reparoîtront plus! »

Outougamiz se lève, s’avance vers Céluta, qui auroit pris la fuite si elle n’avoit remarqué avec une pitié profonde la marche chancelante du guerrier. Vous eussiez vu sur le front de l’Indienne passer tour à tour le sentiment de la plus profonde terreur et de la plus vive espérance. Céluta hésitoit encore, quand elle aperçoit, attaché au sein de son frère, le Manitou de l'amitié. Elle vole à Outougamiz, qu’elle embrasse et soutient à la fois, mais Outougamiz :

« Je l'ai sauvé! il est là! mais il est mort si tu n’as rien pour le nourrir. »

L'amour a entendu la voix de l'amitié! Céluta est déjà à genoux : timide et tremblante, elle a relevé le front de l'étranger mourant; René lui-même a reconnu la fille du désert, et ses lèvres ont essayé de sourire. Outougamiz, la tête penchée dans son sein, les mains jointes et tombantes, disoit : «Témoin du serment de l'amitié, ma sœur, tu viens voir si je l’ai bien tenu. J’aurois dû ramener mon ami plein de vie, et le voilà qui expire! je suis un mauvais ami, un guerrier sans force. Mais toi, as-tu quelque chose pour ranimer mon ami?»

« Je n’ai rien! s’écrie Céluta désespérée. Ah! s’il eût été mon époux, s’il eût fécondé mon sein, il pourroit boire avec son enfant à la source de la vie!» Souhait divin de l’amante et de la mère!

La chaste Indienne rougit comme si elle eût craint d’avoir été comprise de René. Les yeux de cette femme étoient fixés au ciel, son visage étoit inspiré : on eût dit que, dans une illusion passionnée, Céluta croyoit nourrir et son fils et le père de son fils.

Amitié, qui m'avez raconté ces merveilles, que ne me donnâtes-* vous le talent pour les peindre! j'avois le cœur pour les sentir ‘.

4. C'est ici que s’arrôte la première partie des Natchez, celle qu’on peut en appeler l'épopée. Ce qui suit n’est plus qu’un simple récit, pour lequel l’auteur, renonçant. à la forme épique, adopte celle de la narration.

Lorsque Géluta rencontra les deux amis au bord de la fontaine, il y avoit déjà plusieurs jours qu'elle étoit errante dans les bois, Uno fièvre ardente l'avoit saisie à la nouvelle de la captivité de René : le départ subit d'Outougamiz redoubla les maux de l'infortunéo, car elle devina que son frôre avoit volé à la délivrance de son ami, Or, cette seconde victime n'auroit-olle pas été immolée À la rage des Illinois ?

La fille de Tabamica s'étoit obstinée à demeurer seule dans sa cabane, Un jour, couchée sur la natte de douleur, elle vit entrer Ondouré, Les succôs de cet homme avoiont enflé son orgueil; ses vices s'éloiont augmentés de toute l'ospérance de sus passions, Sûr maintenant d'Akansie, qui connoissoit son crime et qui en profitoit, Ondouré se Croyoit déjà maître ‘du pouvoir absolu, sous le nom de tuteur du jeune soleil : il songeoit à rétablir l'ancienne lyrannie, ot, après avoir trompé les François, il se flatioit de trouver quelque moyen de les perdre,

Une soule chose menaçoit l'ambition du sauvage, c'étoit un sentiment plus fort que cette ambition même, c'étoit l'amour loujours croissant qu'il rossentoit pour Céluta : la vanité blessée, la soif de la vengeance, la fougue des sons, avoient transformé cet amour en une sorte de frénésie, dont los accès pouvoiont réveiller la jalousie de la fomme-chef,

Dans la première exaltation de son triomphe, Ondouré accourut donc à la demeure de la sœur d'Outougamiz, 1 s'avan ja vers la couche où languissoit la vierge solitaire, « Céluta, ditail, réveilletoil Et il lui socouoit rudement la main, Révoillotoi, voici Ondouré : n'es-tu pas trop heureuse qu'un guerrier comme moi veuille bien encore te Choisir pour maîtresse, toi, rose fanéo par le misérable blanc dont les Manitous nous ont délivrés? »

CGéluta essaye de ropousser le barbare, « Gomme elle est charmante dans sa folie! s'écrie Ondouré ; que son teint ost animé! que ses cheveux ont beaux!» Et le sauvage veut prodiguer dos caresses À sa victime,

Dans ce moment, Akansie, que l'instinct jaloux égaroit souvent autour de la cabane de sa rivale, parott sur le seuil de la porte, Alors Célula : «0 mère du soleil! secourez-moi, » Ondouré laisse échapper sa proie : confondu, honteux, balbutiant, il suit Akansio, qui s'éloigne les yeux sanglants, l'âme agitéo par los furios.

Les parentes de Géluta, qui l'avoient voulu garder dans l'absence de son frère, reviennent offrir leur secours à leur amie : elles voient le désordre de sa couche, Géluta leur tait ses nouveaux chagrins : elle affecte de sourire, elle prétend qu'elle se sent soulagée : on la croit, on se retire. Libre des soins qui l'importunent, la fille de Tabamica sort au milieu de la nuit, s'enfonce dans les forêts, et va sur le chemin du pays des [linois attendre des protecteurs qu'elle rencontre, protecteurs qu'elle supposoit perdus sans retour, alors même qu'elle les cherchoit encore.

Qui sauvera les trois infortunés? Céluta seule conserve un peu de force; mais a-t-elle le temps de voler jusqu'au village des Natchez? René et Outougamiz n'auront-ils: point expiré avant qu'elle revienne? Elle pose doucement la tête de René sur la mousse, et se lève : la Providente aura pitié de tant de malheurs, Des guerriers se montrent vers la forêt. Qui sont-ils? N'importe ! Dans ce moment Céluta imploreroit le secours même d'Ondouré,

« Qui que vous soyez, s'écrie-t-elle en s'avançant vers les guerriers, venez rendre la vie à René et à mon frère! »

Des soldats et de jeunes officiers du fort Rosalie accompagnoient le Capitaine d'Artaguette à la source même où reposoient les deux amis, source dont les eaux avoient la vertu de cicatriser les blessures, D'Artaguette reconnoît à la voix l'Indienne qu'il n'auroit pas reconnue à ses traits, tant ils étoient altérés. « Est-ce vous, ma sœur, ma libératrice? » s’écrie à son tour le capitaine.

Céluta vole à lui, verse des pleurs de douleur et de joie, saisit la main de son frère adoptif, la porte avec ardeur à ses lèvres, cherche à entrainer d'Artaguette vers la fontaine, en répétant le nom d'Outougamiz et de René : la troupe se hâte sur les pas de Céluta.

Bientôt on découvre deux hommes, où plutôt deux spectres, l'un couché, l’autre debout, mais près de tomber; on les environne, « Chasseurs, dit Outougamiz, je puis mourir à présent, prenez soin de mon ami! » et il s'affaissa sur le gazon.

On croyoit dans la colonie, comme aux Natchez, que René avoit été brûlé par les Illinois, Les secours sont prodigués aux deux mourants : ce fut Géluta qui offrit les premiers aliments à son frère ot à l'ami de son frère. D'Artaguette essayoit de soutenir l'un et l'autre d'un bras encore mal assuré, Jacques, le grenadier attaché au généreux capitaine, est envoyé aux Natchez pour annoncer le retour miraculeux, Los guerriers et les femmes accourent, les sachems les suivent. Déjà les François avoient entrelacé des branches d'arbres sur lesquelles étoient déposés séparément les deux amis. Huit jeunes oficiers portoient tour

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à tour les couches sacrées, comme ils auroient porté les trophées de l'honneur. Auprès de ces lits de feuillage marchoient Céluta, pleine d'un bonheur qu’elle n’osoit croire, et d’Artaguette, dont le front pâle annonçoit qu’il manquoit encore du sang à un noble cœur.

Ge fut dans cet ordre que la foule des Natchez rencontra la pompe triomphale de l'amitié, élevée par les mains de la vaillance. Les bois retentirent d’acclamations prolongées ; on se presse, on veut savoir jusqu'aux moindres circonstances d’une délivrance dont Outougamiz parle à peine, et que René ne peut encore raconter. Les jeunes gens serroient la main d'Outougamiz et se juroient les uns aux autres une amitié pareille dans l’adversité. Les sachems disoient à Adario et à

Chactas qu’ils avoient d’illustres enfants : « C'est vrai, » répondoient

les deux vieillards. Adario même étoit attendri.

Les femmes et les enfants caressoient Géluta ; Mila la vouloit porter, bien qu’elle se sentît un peu triste au milieu de la joie. Dans l’effusion générale des cœurs, les militaires françois avoient leur part des éloges. D’Artaguette disoit à Céluta : « Ma sœur, votre frère soutient bien son rôle de libérateur. » René, qui entendit ces mots, murmura d’une voix mourante : « Vous ne savez rien; Outougamiz ne vous apprendra pas ce qu'il à fait : c'est moi qui vous le dirai, si je vis. » Tous les yeux versoient aussi des larmes sur les jeunes Indiens qui s’étoient immolés au triomphe de l’amitié.

Ondouré et Akansie seuls n’étoient pas présents à cette scène : les méchants fuient comme un supplice le spectacle de la vertu récompensée. René fut déposé chez son père Ghactas, mais Adario voulut qu’on portât son neveu Outougamiz et sa nièce Céluta à sa cabane, afin de prendre soin lui-même de ce couple qu’il reconnoissoit digne de son sang.

Ondouré avoit apaisé Akansie par ces mensonges, par ces serments et ces caresses que la passion trompée ne croit plus, mais auxquels elle se laisse aller comme à sa dernière ressource. Quand on a fait un pas dans le crime, on se persuade qu'il est impossible de reculer, et l’on s’abandonne à la fatalité du mal : la femme-chef se voyoit forcée de servir les projets d’un scélérat, d'élever Ondouré jusqu’à elle pour se

justifier de s’être abaissée jusqu’à lui. Le retour de René avoit rallumé

dans le cœur d’Ondouré les flammes de la jalousie; déçu dans sa vengeance, il lui devenoit plus que jamais nécessaire d'atteindre au rang suprême pour exécuter, comme souverain, le crime qu’il avoit manqué comme sujet. Il alarme la femme-chef : «IL est possible, lui dit-il, que René m'ait vu lancer la flèche; le seul moyen de dominer tous les périls est de s’éléver au-dessus de tous les pouvoirs. Que je sois tuteur

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