‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 162 sur 276 · Sorte de riz qui croît dans les rivières · texte numérisé non relu

Sorte de riz qui croît dans les rivières

et qui fuyoit lorsque René racontoit les prodiges de sa délivrance.

D'Artaguette fut reçu avec la plus touchante hospitalité par Céluta, qui l’appeloit son frère. Outougamiz lui dit : « Géluta t'a sauvé, tu as sauvé mon ami: je t'aime, et si nos nations combattent encore, ma hache se détournera de toi, » René proposa au capitaine d'assister à la fête de la moisson : «Très-volontiers, » répondit d’Artaguette. Ses regards ne se pouvoient détacher de Céluta, dont une secrète langueur augmentoit la beauté. S

On s’embarque dans des canots, sur là rivière qui couloit au bas de la colline où la cabane de René étoit bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes-saules dont la rivière étoit bordée y répandoient l'ombre; les pirogues s'ouvroient un chemin à travers les plantes qui couvroient de feuilles et de fleurs la surface de l’eau. Par intervalles, l'œil pénétroit la profondeur des flots roulant sur des sables d'or, ou sur des lits veloutés d’une mousse verdoyante, Des martins-pêcheurs se reposoient sur des branches pendantes au-dessus de l'onde, ou fuyoient devant les canots, en rasant le bord de la rivière,

On arrive au lieu désigné : c’étoit une baie où la folle-avoine croissoit en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour le besoin des sauvages, prend racine dans les eaux; son grain est de la nature du riz; il donne une nourriture douce et bienfaisante,

À la vue du champ merveilleux, les Natchez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efforts, lancèrent leurs pirogues au milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s’enlevèrent, et, après avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes.

En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et l’épaisseur des épis. Les voix qui sortoient du labyrinthe mobile ajoutoient à la magie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs ; avec ces cordes ils saisissoient les tiges de la folleavoine, qu'ils lioient en gerbe; puis, inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue, ils la frappoient avec un fléau léger; le grain mûr tomboit dans le fond du canot. Le bruit des fléaux qui battoient les gerbes, le murmure de l’eau, les rires et les joyeux propos des sauvages, animoient cette scène, maitié marine, moitié rustique.

Le champ étoit moissonné : la lune se leva pour éclairer le retour de la flotte; sa lumière descendoit sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. De jeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivoient les canots à la nage, comme des sirènes ou des tritons ; l'air s'embaumoit de l'odeur de la moisson nouvelle mêlée aux émanations des

arbres et des fleurs. La pirogue du grand-chef étoit à la tête de la flotte, et un prêtre, debout à la poupe de cette pirogue, redisoit le Chant consacré à l’astre des voyageurs :

« Salut, épouse du Soleil! tu n’as pas toujours été heureuse! Lorsque, contrainte par Athaensic de quitter le lit nuptial, tu sors des portes du matin, tes bras arrondis, étendus vers lorient, appellent inutilement ton époux.

« Ge sont encore ces beaux bras que tu entr'ouvres lorsque tu te retournés vers l'occident, et que la cruelle Athaensic force à son tour le Soleil à fuir devant toi.

« Depuis ton hymen infortuné, la mélancolie est devenue ta compagne ; elle ne te quitte jamais, soit que tu te plaises à errer à travers les nuïges, soit qu'immobile dans le ciel, tu tiennes tes yeux fixés sur les bois, soit que, penchée au bord des ondes du Meschacebé, tu t’abandonnes à la rêverie, soit que tes pas s’égarent avec les fantômes le long des pâles bruyères.

« Mais, à Lune! que tu es belle dans ta tristesse! L’Ourse étoilée s’éclipse devant tes charmes, tes regards veloutent l’azur du ciel; ils rendent les nues diaphanes; ils font briller les fleuves comme des serpents ; ils argentent la cime des arbres; ils couvrent de blancheur le sommet des montagnes; ils changent en une mer de lait les vapeurs de la vallée.

« C’est ta lumière, à Lune! qui donne de grandes pensées aux Ssachems ; c’est ta lumière qui remplit le cœur d’un amant du souvenir de sa maîtresse; à ta clarté, la mère veille au berceau de son fils ; à ta clarté, les guerriers marchent aux ennemis de la patrie; à ta clarté, les chasseurs tendent des piéges aux hôtes des forêts : et maintenant à ta clarté, chargés des dons du Grand-Esprit, nous allons revoir nos heureuses cabanes. »

Ainsi chantoit le prêtre : à chaque strophe, la conque méloit ses sons au chœur général des Natchez ; un recueillement religieux avoit saisi Céluta, René, d’Artaguette, Outougamiz, Adario et le vieux Ghactas : le pressentiment d’un avenir malheureux s’étoit emparé de leur cœur. La tristesse est au fond des joies de l’homme: la nature attache une douleur à tous ses plaisirs, et quand elle ne nous peut refuser le bonheur, par un dernier artifice elle y mêle la crainte de le perdre. Une voix vint arracher les amis à leurs graves réflexions : cette voix sembloit sortir de l’eau; elle disoit : « Mon libérateur, me voici. » René, d’Artaguette, Outougamiz, Chactas, Adario, Céluta, regardent dans le fleuve, et ils aperçoivent Mila qui nageoiït auprès du canot. Enveloppée d’un voile, elle ne montroit au-dessus de l’eau que

ses épaules demi-nues et sa tête humide; quelques épis de folleavoiné, capricieusement tressés, ornoient son front. Sa figure riante brilloit à la clarté de la lune, au milieu de l’ébène de ses cheveux: des filets d'argent couloient le long de ses joues : on eût pris la petite Indienne pour une naïade qui avoit dérobé la couronne de Cérès.

«Outougamiz, disoit-elle, viens donc te baigner avec moi; pour le guerrier blanc, ton frère, j'en aurois peur. »

Outougamiz saute par-dessus le bord de la pirogue. Mila se mit à nager de concert avec lui. Tantôt elle se balançoit lentement le visage tourné vers le ciel; vous eussiez cru qu’elle dormoit sur les vagues ; tantôt, frappant de son pied l'onde élastique, elle glissoit rapidement dans le fleuve. Quelquefois, s’élevant à demi, elle avoit l'air de se tenir debout ; quelquefois ses bras écartoient l'onde avec grâce : dans cette position elle tournoit un peu la tête, et l’extrémité de ses pieds se montroit à la surface des flots. Son sein, légèrement enflé à l'œil, sous le voile liquide, paroïissoit enfermé dans un globe de cristal: elle traçoit, par ses mouvements, une multitude de cercles qui, se poussant les uns les autres, s’étendoient au loin : Mila s’ébattoit au milieu de ces ondulations brillantes, comme un cygne qui baigne son cou et ses ailes.

La langueur des attitudes de Mila auroit pu faire croire qu’elle cherchoït des voluptés cachées dans ces ondes mystérieuses; mais le calme de sa voix et la simplicité de ses paroles ne déceloient que la plus tranquille innocence. Il en étoit ainsi des caprices de l’élégante Indienne avec Outougamiz : elle passoit à son cou un bras humide : elle approchoït son visage si près du sien, qu’elle lui faisoit sentir à la fois la fraîcheur de ses joues et la chaleur de ses lèvres. Liant ses pieds aux pieds de son compagnon de bain, elle n’étoit séparée de lui que par l’onde, dont la molle résistance rendoit encore ses entrelacements plus doux : « N'étoit-ce pas ainsi, disoit-elle, que tu étois couché avec René sur le lit de roseaux, au fond du marais? » Il ne falloit chercher dans ces jeux que ceux d’un enfant plein de charme: et si quelque chose d’inconnu se méloit aux pensées de Mila, ce n’étoit point à Outougamiz que s’adressoient ces pensées.

Tant de grâces n’avoient point échappé à la fille de Tabamica : moins René y avoit paru sensible, plus elle craignit une délicatesse affectée. Rentrée dans sa demeure, elle se trouva mal : bien que son sein.maternel n’eût encore compté que sept fois le retour de l’astre témoin des plaisirs de Mila, Céluta sentit que l'enfant de René se hâteroit d’arriver à la triste lumière des cieux, afin de partager les destinées de son père.

Le frère d'Amélie avait passé la nuit dans les bois : au lever du soleil il ne retrouva Céluta ni dans la cabane, ni à la fontaine, ni au champ des fleurs. Il apprit bientôt que, pressée pendant la nuit par les douleurs, son épouse s’étoit retirée à la hutte que lui avoient bâtie les matrones , selon l’usage, et qu’elle resteroit dans cette hutte un nombre de jours plus ou moins long, selon le sexe de l'enfant.

Céluta pensa perdre la vie en la donnant à une fille que l’on porta à son père, et qu’en versant des pleurs il nomma Amélie. Cette seconde Amélie paroissoit au moment d’expirer : René se vit obligé de verser l’eau du baptême sur la tête de l’enfant en péril; l'enfant poussa un cri. Le baptême, parmi les sauvages, étoit regardé comme un maléfice : Ondouré accusa le guerrier blanc d’avoir voulu faire mourir sa fille, par dégoût pour Céluta et par amour pour une autre femme. Ainsi s’accomplissoit le sort de René : tout lui devenoit fatal, même le bonheur.

L'enfant vécut, et les jours de retraite expirèrent : Céluta revint à son toit, où l’attendoient ses parents. Les vêtements de la jeune mère étoient nouveaux : elle ne devoit rien porter de ce qui lui avoit servi autrefois : son enfant étoit suspendu à sa mamelle. Lorsqu'elle mit le pied sur le seuil de sa cabane, ses yeux, jusque alors baissés avec modestie, se levèrent sur René, qui lui tendoit les bras pour recevoir, son enfant : tout ce que la passion d’une amante, tout ce que la dignité d’une épouse, tout ce que la tendresse d'une mère, tout ce que la sou- Mission d’une esclave, tout ce que la douleur d’une femme peuvent jamais réunir de plus touchant, fut exprimé par le regard de Céluta. « Je ne vous ai donné qu'une fille, dit-elle; pardonnez à la stérilité de mon sein : je ne suis pas heureuse. »

René prit son enfant, l’éleva vers le ciel, et le remit dans les bras de sa mère. Tous les parents bénirent la fille de Céluta : Outougamiz lui suspendit un moment au cou le Manitou d’or, et sembla la consacrer ainsi au malheur.

Chez les sauvages, ce sont les parents maternels qui imposent les noms aux nouveau-nés. Selon la religion de ces peuples, le père donne l'âme à l’enfant, la mère ne lui donne que le corps : on suppose d’après cela que la famille de la femme connoît seule le nom que le corps doit porter. René, s’obstinant à appeler sa fille Amélie, blessa de plus en plus les mœurs des Indiens.

Depuis qu’il étoit père, sa tristesse étoit singulièrement augmentée. Il passoit des jours entiers au fond des forêts. Quand il revenoit chez lui, il prenoit sa fille sur ses genoux, la regardoit avec un mélange de tendresse et de désespoir, et tout à coup la remettoit dans son berceau

comme si elle lui faisoit horreur. Céluta détournoit la tête et cachoït ses larmes, attribuant le mouvement de René à un sentiment de haine pour elle.

Si René, rentrant au milieu de la nuit, adressoit des mots de bonté à Céluta, c’étoit avec peine qu’elle parvenoïit à dissimuler l’altération de sa voix; si René s’approchoit de son épouse pendant le jour, elle lui laissoit adroitement sa fille dans les bras et s’éloignoit de lui; si René

montroit quelque inquiétude de la santé chancelante de la sœur d’Ou-

tougamiz, celle-ci en attribuoit le dérangement à la naissance d’Amélie. Elle disoit alors des choses si touchantes en s’efforçant de prendre un air serein, que son trouble paroissoit davantage à travers ce calme de la vertu résignée.

Mila se retrouvoit partout sur les pas du frère d'Amélie - elle venoit souvent à la cabane, où Céluta l’accueilloit toujours avec douceur.

« Si tu étois ma mère, disoit Mila à l'épouse affligée, je serois toujours avec toi; j’entendrois le guerrier blanc te parler de l'amitié de ton frère et te raconter des histoires de son pays. Nous préparerions ensemble la couche du guerrier blanc; et puis, quand il dormiroit, je rafraîchirois son sommeil avec un éventail de plumes. »

Mila terminoit ordinairement ses discours en se jetant dans les bras de Céluta : c’étoit chercher la tranquillité au sein de l'orage, la fraicheur au milieu des feux du midi. La jeune Indienne obtenoit un regard de pitié des yeux dont elle faisoit couler les larmes ; elle sollicitoit l'amitié d’un cœur qu'elle venoit de poignarder.

La mère de Mila, impatiente de ces courses, avoit menacé sa fille de lui jeter de l’eau au visage, châtiment qu’infligent à leurs enfants les matrones indiennes. Mila avoit répondu qu’elle mettroit le feu à Ja cabane de sa mère; les parents avoient ri, et Mila avoit continué de chercher René.

Un soir celui-ci étoit assis au bord d’un de ces lacs que l’on trouve partout dans les forêts du Nouveau-Monde. Quelques baumiers isolés bordoient le rivage ; le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenoit immobile à la pointe d’un rocher: les dindes sauvages élevoient leur voix rauque du haut des magnolias ; les flots du lac, unis comme un miroir, répétoient les feux du soleil couchant.

Mila survint. « Me voici! dit-elle; je suis tout étonnée, je t’assure: j'avois peur d’être grondée. »

«Et pourquoi vous gronder? » dit René,

« Je ne sais, » répondit Mila en s’asseyant et s'appuyant sur les genoux du guerrier blanc.

« N'auriez-vous point quelque secret? » répliqua René.

« Grand-Esprit! s’écria Mila, est-ce que j'aurois un secret? J'ai beau penser, je ne me souviens de rien. »

Mila posa ses deux petites mains sur le genou de René, inclina la tête sur ses mains, et se mit à rêver en regardant le lac. René souffroit de cette attitude, mais il n’avoit pas le courage de repousser cette enfant. Il s'aperçut, au bout de quelque temps, que Mila s'étoit endormie.

Age de candeur, qui ne connois aucun péril! âge de confiance, que tu passes vite! « Quel bonheur pour toi, Mila! murmura sourdement René, si tu dormois ici ton dernier sommeil! »

« Que dis-tu? s'écria Mila tirée de son assoupissement. Pourquoi m'as-tu réveillée? Je faisois un si beau rêve! »

« Vous feriez mieux, dit René, de me chanter une chanson, plutôt que de dormir ainsi comme un enfant. »

« C’est bien vrai, dit Mila; attends, que je me réveille. » Et elle frotta ses yeux humides de sommeil et de larmes.

« Je me souviens. reprit-elle, d'une chanson de Céluta. O Géluta! comme elle est heureuse ! comme elle mérite de l'être ! C’est ta femme, n'est-ce pas ? »

Mila se prit à chanter ; elle avoit dans la voix une douceur mêlée d’innocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps; elle brouilla tous ses souvenirs, et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Céluta.

La mère de Mila, qui la suivoit, la trouva assise aux genoux de René: elle la frappa avec une touffe de lilas qu’elle tenoit à la main, et Mila s’échappa en jetant des feuilles à sa mère. L'imprudente colère de la matrone révéla la course de sa fille; le bruit s’en répandit de toutes parts. Mila elle-même s'empressa de dire à Céluta qu’elle avoit dormi sur les genoux du guerrier blanc au bord du lac. Céluta n’avoit pas besoin de ce qu’elle prenoit pour une nouvelle preuve du malheur qui l’avoit frappée.

Le frère d'Amélie connoissoit trop les passions pour ne pas apercevoir ce qui naissoit au fond du cœur de Mila ; il devint plus sévère avec elle : cette rigueur effraya la gentille sauvage. Ses sentiments repoussés se replièrent sur tout ce qui aimoit René, sur Céluta, sur Outougamiz, qui avoit délivré le guerrier blanc avec tant de courage et qui avoit si bien nagé dans le fleuve. Mila rencontroit souvent Outougamiz dans les cabanes : la naïveté héroïque du jeune homme plaisoit à la naïveté malicieuse de la jeune fille.

« Tu as sauvé ton ami du cadre de feu, disoit un jour Mila à Outou-

gamiz. C’est bien beau! j'aurois voulu être là. » — « Tu m’aurois beaucoup gêné, répondit le frère de Céluta, parce que tu aurois eu faim ; et que t’aurois-je donné à manger? »

«Cest vrai, répliqua l’Indienne ; mais si j’avois été avec. toi, j'aurois pris la tête de ton ami dans mes deux mains, j'aurois réchauffé ses yeux avec mes lèvres; et pour voir si son cœur battoit encore, j'aurois mis ma main sur son cœur. » Et Mila portoit la main au cœur d'Outougamiz.

(Ne fais pas cela, dit le sauvage. Est-ce que tu serois devenue amoureuse? » — « Non, certainement, s’écria l’Indienne étonnée : mais je le demanderai à Céluta. »

L'âme de la jeunesse en prenant son essor essaye de tous les sentiments, goûte, comme l'enfant, à toutes les coupes, douces ou amères, et n’apprend à s’y connoître que par l'expérience. Attirée d’abord par René, Mila trouva bientôt en lui quelque chose de trop loin d'elle. Le cœur d’Outougamiz étoit le cœur qui convenoit à celui de Mila; leur sympathie une fois déclarée promettoit d’être durable, et cette Sympathie alloit naître.

Hélas! ces simples et gracieuses amours, qui auroient dû couler sous un ciel tranquille, se formoient au moment des orages! Malheureux, Ô vous qui commencez à vivre quand les révolutions éclatent! Amour, amitié, repos, ces biens qui composent le bonheur des autres hommes vous manqueront; vous n'aurez le temps ni d'aimer ni d’être aimés. Dans l’âge où tout est illusion , l’affreuse vérité vous poursuivra ; dans l’âge où tout est espérance, vous n’en nourrirez aucune : il vous faudra briser d'avance les liens de la vie, de peur de multiplier des nœuds qui si tôt doivent se rompre !

René, vivant en lui-même, et comme hors du monde qui l’environnoit, voyoit à peine ce qui se passoit autour de lui: il ne faisoit rien pour détruire des calomnies qu’il ignoroit, ou qu'il auroit méprisées s’il les eût connues ; calomnies qui n’en alloient pas moins accumuler sur sa tête des malheurs publics et des chagrins domestiques. Se renfermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries, dans cette espèce de solitude morale il devenoit de plus en plus farouche et sauvage : impatient de tout joug, importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendoit lui pesoient : on le fatiguoit en l’aimant. Il ne se plaisoit qu’à errer à l'aventure : il ne disoit jamais ce qu’il devenoit, où il alloit ; lui-même ne le savoit pas. Étoit-il agité de remords ou de passions, cachoit-il des vices ou des vertus ? C'est ce qu'on ne pouvoit dire. Il étoit possible de tout croire de lui, hors la vérité.

Assise à la porte de sa cabane, Céluta attendoit son mari des jour-

nées entières. Elle ne l’accusoit point, elle n’accusoit qu’elle-même : elle se reprochoit de n’avoir ni assez de beauté ni assez de tendresse. Dans la générosité de son amour, elle alloit jusqu'à croire qu’elle pourroit devenir l’amie de toute autre femme maîtresse du cœur de René; mais quand elle portoit son enfant à son sein, elle ne pouvoit s'empêcher de le baigner de larmes. Lorsque le frère d'Amélie revenoit, Céluta apprêtoit le repas; elle ne prononçoit que des paroles de douceur, elle ne craignoit que de se rendre importune; elle ébauchoit un sourire qui expiroit à ses lèvres; et lorsque, jetant des regards furtifs sur René, elle le voyoit pâle et agité, elle auroit donné toute sa vie pour lui rendre un moment de repos.

Ghaëtas essayoit quelquefois d’apaiser par sa tranquille raison les troubles de l’âme du frère d'Amélie; mais il ne lui pouvoit arracher son secret. « Qu’as-tu ? lui disoit-il. Tu voulois la solitude ; ne te suffitelle plus? Avois-tu pensé que ton cœur étoit inépuisable? Les sources coulent-elles toujours? »

« Mais qui empêche, répondoit René, quand on s'aperçoit de la fuite du bonheur, de clore la vie? Pourquoi des amis inséparables n’arrivent-ils pas ensemble dans le monde où les félicités ne passent plus ? » L

« Je n’attache pas plus de prix que toi à la vie, répliquoit le sachem expérimenté : vous mourez, et vous êtes oublié; vous vivez, et votre existence n’occupe pas plus de place que votre mémoire. Qu'importent nos joies ou nos douleurs dans la nature? Mais pourquoi t’occuper toi-même de ce qui dure si peu? Tu as déjà rempli parmi nous les devoirs d’un homme envers ta patrie adoptive : il t'en reste d’autres à accomplir. Peut-être n’attendras-tu pas longtemps ce que tu désires. »

Les paroles de la vieillesse sont des oracles : tout en effet commençoit à précipiter la catastrophe aux Natchez. Les messagers d'Ondouré étoient revenus avec des paroles favorables de la part des nations indiennes. Le commandant françois, qui avoit reçu de nouveaux soldats, n’avoit pas besoin d’être excité secrètement, comme il l'étoit par Febriano, pour exercer des violences contre René, Ghactas et Adario. Chépar pressoit Ondouré de tenir ses promesses relativement au partage des terres; Ondouré répondoit qu'il les mettroit à exécution aussitôt qu'on l’auroit débarrassé de ses adversaires.

Les calomnies répandues par Ondouré, à l’aide du jongleur, avoient produit tout leur effet contre le frère d'Amélie : pour les Natchez, l'impie René étoit le complice secret des mauvais desseins des Fran-

çois; pour les François, le traître René étoit l'ennemi de son ancienne patrie. |

La famille de Chactas, au milieu de laquelle Mila passoit maintenant ses jours, prenoit un matin son repas accoutumé dans Ja cabane de Céluta, lorsqu'elle vit entrer le grenadier Jacques : il étoit chargé d’un billet du capitaine d’Artaguette, adressé au fils adoptif de Chactas, ou, dans son absence, au vénérable sachem lui-même. Ce billet informoit René de l’ordre qui venoit d’être donné de l'arrêter avec Adario. « Vous n’avez pas un moment à perdre pour vous dérober à vos ennemis, mandoit le capitaine au frère d'Amélie. Vous êtes dénoncé comme ayant porté les armes contre la France; un conseil de guerre est déjà nommé afin de vous juger. Adario, qu'on retiendra prisonnier tant que les terres ne seront pas concédées, répondra de la conduite des Natchez. On n'ose encore toucher à la tête de Chactas. »

À cette lecture, Céluta fut saisie d’un tremblement; pour la première fois elle bénit l'absence de René; depuis deux jours il n’avoit point paru. Céluta, Mila et Outougamiz convinrent de courir dans les bois, de chercher le frère d'Amélie, et de le tenir éloigné des cabanes ; Chactas, avec Ie reste de la famille, se hâta de se rendre chez Adario.

Instruit du sort qu'on lui prépare, Adario refuse de fuir : il déploie une natte, s’assied à terre. Fatigué des cris qu’il entend : « Indigne famille! dit-il d’une voix terrible, que me conseillez-vous? Moi! me cacher devant des brigands! donner un tel exemple à la jeunesse! Chactas, j'attendois d’autres sentiments d’un des pères de la patrie. »

« De quelle utilité peut être à la patrie votre captivité ou votre mort? répondit Chactas; en vous retirant, au contraire, dès demain peut-être nous pourrons nous défendre contre les oppresseurs de notre liberté; mais aujourd’hui le temps nous manque : je ne sais quelle main perfide a écarté la plupart des jeunes guerriers. »

« Non, dit Adario, je.ne me retirerai point; je vous laisse le soin de me venger. »

Adario se lève et prend ses armes : sa famille n’ose s’opposer à son dessein. Le sachem se rassied : un profond silence règne autour de lui.

On entend au dehors les pas d’une troupe de concessionnaires conduits par Febriano. A la gauche du sachem étoit son fils, derrière lui sa vieille épouse et sa jeune fille, mère d’un enfant qu’elle tenoit dans ses bras; devant lui Chactas, appuyé sur un bâton blanc.

Febriano entre, déploie un ordre, et commande à Adario de le suivre.

« Oui, je vais te suivre, répond le sachem; je vois que tu m'as

reconnu; je t'ai fait assez peur le jour de la bataille pour que tu te souviennes de moi. » 5

Adario s’élance de sa natte, et appuie le bout d’un javelot sur la poitrine de Febriano. Chactas, dont les regards ne dirigent plus les mains tremblantes, cherche en vain, dans la nuit qui l’environne, à détourner les coups et'à faire entendre des paroles pacifiques. Le renégat recule, et sa troupe avance. Des cris s’'échappent de la multitude remplissant les lieux d’alentour. Les femmes éplorées se suspendent aux fusils des concessionnaires. Une voix s'élève, la bande armée tire : le fils d’Adario tombe mort à ses côtés. Le sachem se défend quelque temps derrière le corps de son fils; Chactas, renversé, est foulé aux pieds. Une épaisse fumée monte dans les airs; la cabane est en flammes: tout fuit. Lié des mains de Febriano, Adario est conduit avec sa femme, sa fille et son petit-fils au fort Rosalie. D’autres sicaires du complice d'Ondouré, envoyés à la demeure de René, n’avoient trouvé que le silence et la solitude.

Les habitants de la colonie accoururent en foule sur le passage des prisonniers. Ceux-ci auroient inspiré une pitié profonde s’il ne suflisoit pas d’être malheureux parmi les hommes pour en être haï et persécuté. D’Artaguette, qui avoit refusé de conduire des soldats aux Natchez, subissoit lui-même une captivité militaire, et ne pouvoit plus être d'aucun secours à la famille enchaïînée.

Le conseil de Chépar s'étant assemblé, Febriano déclara qu’Adario s'étoit armé, qu’il avoit méprisé les ordres du roi, et qu’on avoit été - obligé de l’enlever de vive force. Deux avis furent ouverts : le premier, de transporter le rebelle aux îles ; le second, de le vendre, avec sa famille, au fort Rosalie. Ce dernier avis l’emporta. Le commandant choisit le parti le plus violent comme le plus capable de frapper les Natchez d’une épouvante salutaire : l’imprudence et la dureté paroissent souvent aux esprits étroits de l’habileté et du courage. Il fut donc résolu qu'Adario, sa femme et ses enfants, seroient à l'instant même publiquement vendus, et employés aux travaux de la colonie.

Ondouré passa secrètement quelques heures au fort Rosalie : Febriano l'informa du jugement rendu par le conseil; le sauvage s’en réjouit, ainsi que du meurtre du fils d’Adario et de l'incendie de la cabane. Il regrettoit seulement de n’avoir pu abattre du premier coup sa principale victime, mais il s’en consoloit dans la pensée que René n’avoit échappé à son sort que pour peu de temps.

L'Indien espéroit trouver la rage des Natchez à son comble, et les esprits disposés à tout entreprendre : il ne se trompoit pas. Revenu du fort Rosalie, il se rendit au lieu où Chactas, après l'enlèvement

d’Adario, avoit rassemblé les tribus : c’étoit au bord du lac des bois, dans l’endroit où Mila s’étoit endormie sur les genoux de René.

Le chef parut avec un front triste au milieu de l'assemblée. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Les jeunes guerriers, à peine de retour d’une longue chasse, s’écrièrent : « Tuteur du soleil, que nous conseillez-vous ? »

« Mon opinion, répondit modestement le rusé sauvage, est celle des sachems. » à

Les sachems louèrent cette modération, excepté Chactas, qui découvrit l’hypocrite.

« Que la femme-chef s'explique, » dit-on de toutes parts.

« O malheureux Natchez! dit Akansie, subjuguée et criminelle, on conspire ! » Et elle se tut.

«IL la faut forcer de parler! » fut le cri de la foule. Ales Ondouré :

« Remarquez, à guerriers ! que le fils adoptif de Chactas, que l’on représentoit comme une des victimes désignées par Chépar, a pourtant été soustrait à la trahison de nos ennemis, tandis qu’Adario est dans les fers. sachems et guerriers, avez-vous quelque confiance en moi ? »

« Oui, oui! » répétèrent mille voix. Celle de Chactas, dans ce moment de passion, ne fut point écoutée.

« Voulez-vous faire, reprit Ondouré, ce que j’ordonnerai pour votre salut? »

« Parlez, nous vous obéirons, » s'écria de nouveau l'assemblée.

« Eh bien! dit Ondouré, rentrez dans vos cabanes: ne montrez aucun ressentiment, ayez l'air soumis, supportez de nouvelles injustices, et je vous promets. Mais il n’est pas temps de parler. Je découvrirai au grand-prêtre ce qu'Athaensic m'a inspiré. Oui, Natchez, Athaensic m'est apparue dans la vallée ! ses yeux étoient deux flammes: ses cheveux flottoient dans les airs comme les rayons du soleil à travers les nuages de la tempête; tout son corps étoit quelque chose d’immense et d’indéfinissable : on ne pouvoit la voir sans ressentir les terreurs de la mort. « Délivre la patrie, m'’a-t-elle dit; concerte toute « chose avec le serviteur de mes autels. . . . . . 1e ht Alors l'esprit m'a révélé ce que je devois d’abord apprendre au seul jongleur : ce sont des mystères redoutables. »

L'assemblée frémit. Le grand-prêtre s'écria : « N’en doutons point, Athaensic à remis sa puissance à Ondouré. Guerriers, le tuteur du soleil vous commande par ma voix de vous séparer. Retirez-vous, et reposez-vous sur le ciel du soin de votre vengeance. »

A ces mots les sauvages se dispersèrent, pleins d’une horreur religieuse qu’augmentoient l’ombre et le calme des forêts.

Ondouré ne désiroit point armer dans ce moment les Natchez contre les François : ils n’étoient pas assez forts pour triompher, et tout se seroit réduit à une action aussi peu décisive que la première. Ce n’étoit pas d’ailleurs un combat ouvert et loyal que vouloit le sauvage; il prétendoit porter un coup plus sûr, mais plus ténébreux. Or, tout n’étoit pas préparé, et le jour où le complot pouvoit éclater avec succès étoit encore loin.

L'amant dédaigné de Géluta avoit fait de l'absence de son rival un nouveau moyen de calomnie : non content de perdre René dans l’opinion des Natchez, il le faisoit chercher de toutes parts pour le livrer aux François. Avec un dessein bien différent, Céluta s’étoit empressée de suivre les traces de son époux, mais elle avoit en vain interrogé les’ rochers et les bruyères. Elle sortoit de sa cabane, elle y revenoit, dans la crainte que René n’y fût rentré par un autre chemin : quelquefois elle songeoit à se rendre au fort Rosalie, se figurant que l’objet de sa tendresse y avoit déjà été conduit ; quelquefois elle s’asseyoit au carrefour d’un bois, et ses regards s’enfonçoient dans les divers sentiers qui se dérouloient sous l’ombrage; elle n’osoit appeler René, de peur de le trahir par les sons mêmes de sa voix. Amélie ne quittoit point les bras maternels, et Céluta retrouvoit des forces en pleurant sur ce cher témoin de sa douleur.

Outougamiz, toujours inspiré quand il s’agissoit des périls de son ami, avoit été plus heureux que sa sœur; depuis longtemps il s’étoit aperçu que le frère d'Amélie aimoit à diriger ses pas vers une colline qui bordoit le Meschacebé, et dans le flanc de laquelle s’ouvroit une grotte funèbre : il commença ses recherches de ce côté. Un autre instinct conduisit Mila au même lieu : la colombe au loin transportée trouve, à travers les champs de l'air, le chemin qui la ramène à sa compagne.

Les deux fidèles messagers se rencontrèrent à l'entrée de la grotte. « Qui t’amène ici ? » dit Mila à Outougamiz.

« Mon génie, répondit le sauvage; et il montroit la chaîne d’or. Et toi, Mila, qui t’a conduite de ce côté? »

« Je n’en sais rien, répliqua l'Indienne; quelque chose qui est peut-être la femme de ton génie. Tu verras que nous avons deviné, et que le guerrier blanc est ici. »

En effet, ils aperçurent René assis en face du fleuve, sous la voûte de la caverne : on voyoit auprès de lui un livre, des fruits, du maïs et des armes. Cette caverne étoit un lieu redouté des Natchez : ils y

avoient déposé une partie des os de leurs pères. On racontoit qu’un esprit de la tombe veilloit jour et nuit à cette demeure.

(Oh! s’écria Mila, j’aurois bien peur si le guerrier blanc n'étoit ICI, »

Étonné de l'apparition de son frère et de la jeune Indienne, René crut qu'ils s’étoient donné rendez-vous dans ce sanctuaire propre à recevoir un serment; et comme il appeloit leur union de tous ses vœux, il fut charmé de cette rencontre.

Outougamiz et Mila ne dirent rien au frère d'Amélie du véritable objet de leur descente à la grotte : tant les cœurs naïfs deviennent intelligents quand il s’agit de ce qu’ils aiment ! Ils comprirent que s'ils révéloient à René les périls dont il étoit menacé, loin de pouvoir l'arrêter, il échapperoit à leur tendresse. Le couple ingénu laissa donc l’homme blanc croire ce qu’il voudroit croire, et ne songea qu’à le retenir dans cette retraite par le charme d’un entretien amical.

Le frère de Géluta ignoroit ce qui s’étoit passé aux Natchez : il supposoit qu’Adario se seroit éloigné avec Chactas, jusqu’au moment où les enfants du Soleil pourroient venger leur injure. Outougamiz eût désiré calmer les inquiétudes de sa sœur, mais il ne vouloit pas quitter René; il espéroit que Mila trouveroit quelque prétexte pour quitter la grotte et pour aller rassurer la femme infortunée.

«Mon sublime frère, dit René au jeune sauvage avec un sourire qui rarement déridoit son front, accours-tu encore pour me délivrer? Pourquoi ces armes? Je nai aucun danger à craindre : je ne suis qu'avec les morts, et tu sais qu’ils sont mes amis. Et vous, petite Mila, que cherchez-vous? La vie sans doute? elle n’est pas ici, et vous ne pourriez la rendre à cette foule poudreuse qui peut-être ne consentiroit pas à la reprendre. »

Le religieux Outougamiz gardoit le silence; Mila trembloit , et dans sa frayeur se serroit fortement contre Outougamiz. Un foible rayon du jour, en pénétrant dans la caverne, ne servoit qu’à en redoubler l'horreur : les ossements blanchis reflétoient une lumière fantastique ; on eût cru voir remuer et s’animer l’immobile et l’insensible dépouille des hommes. Le fleuve rouloit ses ondes. à l'entrée de la grotte, et des herbes flétries pendantes à la voûte frémissoient au soufle du vent.

Mila, en voulant s’avancer vers René, ébranla un tas d’ossements qui roulèrent sur elle. « Jen mourrai! j'en mourrail » s’écria Mila : c’étoit comme quelque chose de si singulier !

« Ma jeune amie, dit le frère d'Amélie, rassurez-vous. » — « Je te jure, répliqua l’Indienne, que cela a parlé. »

« Parlé! » dit Outougamiz.

René sourit, fit asseoir Mila auprès de lui, et prenant la main de . l'enfant

« Oui, dit-il, cela a parlé : les tombeaux nous disent que dans leur sein finissent nos douleurs et nos joies ; qu'après nous être agités un moment sur la terre, nous passons au repos éternel. Mila est charmante, Son Cœur palpite de toutes les sortes d'amour ; mon admirable frère est tout âme : encore quelques soupirs sur la terre (et Dieu veuille qu'ils soient de bonheur), le cœur de Mila se glacera pour jamais, et les cendres de l’homme à qui l'amitié fit faire des prodiges seront confondues avec la poussière de celui qui n’a jamais aimé. »

René s’interrompit, appuya son front sur sa main, et regarda couler le fleuve.

« Parle encore, dit Mila : c’est si triste et pourtant si doux, ce que tu dis ! »

René, ramenant ses regards dans l’intérieur de la caverne et les fixant sur un squelette, dit tout à coup : « Mila, pourrois-tu m’apprendre son nom? »

« Son nom! répéta l’Indienne épouvantée, je ne le sais pas : ces morts se ressemblent tous. »

« Tu me fais voir ce que je n’aurois jamais vu seul, dit Outougamiz : est-ce que les morts sont si peu de chose? »

« La nature de l’homme est l'oubli et la petitesse, répondit le frère d'Amélie ; il vit et meurt ignoré. Dis-moi, Outougamiz, entendstu l'herbe croître dans cette tête que j'approche de ton oreille? Non sans doute. Eh bien, les pensées qui y végétoient autrefois ne faisoient pas plus de bruit à l'oreille de Dieu. L'existence coule à l'entrée du souterrain de Ja mort, comme le Meschacebé à l'entrée de cette caverne : les bords de l’étroite ouverture nous empêchent d'étendre nos regards au-dessus et au-dessous sur le fleuve de la vie; nous voyons seulement passer devant nous une petite portion des hommes voyageant du berceau: à la tombe dans leur succession OU sans que nous puissions découvrir où ils vont et d'où ils viennent,

« Je conçois bien ton idée, s'écria Mila. Si je disois à mon RE placé dans une autre caverne, au-dessus de celle où nous sommes : Voisin, as-tu vu passer ce flot qui étoit si brillant (je suppose une jeune fille) ? Il me répondroit peut-être : J'ai vu passer un flot troublé, car il s'est élevé de l'orage entre ma caverne et la tienne. »

« Admirablement, Mila! dit René : oui! tels nous paroissons en fuyant sur la terre; notre éclat, notre bonheur, ne vont pas loin, et le flot de notre vie se ternit avant de disparoître. »

€ Voilà que tu m’enhardis, s’écria Mila. J'avois tant de peur en entrant dans la grotte! Maintenant je pourrois toucher ce que je n'osois d’abord regarder. » La main de Mila prit la tête de mort que René n’avoit pas replacée avec les autres. Elle en vit sortir des fourmis.

« La vie dans la mort, dit René : c’est par ce côté que le tombeau nous ouvre une vue immense. Dans ce cerveau qui contenoit autrefois un monde intellectuel habite un monde qui a aussi son mouvement et son intelligence; ces fourmis périront à leur tour. Que renaîtra-t-il de leur grain de poussière? »

René cessa de parler. Animée par le premier essai de son esprit, Mila dit à Outougamiz :

«Je songeois que si j'allois t'épouser et que tu vinsses à mourir comme ceux qui sont ici, je serois si triste que je mourrois aussi, »

«Je assure que je ne mourrai pas, dit vivement Outougamiz : si tu veux m'épouser, je te promets de vivre, »

« Oui, dit Mila, belle promesse! Avec ton amitié pour le guerrier blanc, tu me garderois bien ta parole! »

Mila, qui avoit oublié de rejeter la relique qu’elle tenoit de la main de René, échauffoit contre son sein l'effigie päle et glacée : les beaux cheveux de la jeune fille ombrageoient en tombant le front chauve de la mort. Avec ses joues colorées, ses lèvres vermeilles, les grâces de son adolescence, Mila ressembloit à ces roses de l'églantier qui croissent dans les cimetières champêtres et qui penchent leurs têtes sur la tombe.

Les grandes émotions, nées du spectacle de la grotte funèbre , l'ar-.

dente amitié du frère de Céluta pour René, avoient pu seules éloigner un moment de la pensée d'Outougamiz le souvenir du péril qui environnoit ses parents et sa patrie : l'Indien fit un léger signe à Mila, qui comprit ce signe, et s'écria : « Qu'il y a longtemps que je suis ici! Comme je vais être grondée ! » Et elle s'enfuit, non pour aller trouver sa mère, mais pour aller apprendre à Céluta que le guerrier blanc étoit en sûreté. Le frère de Céluta demeura auprès du frère d'Amélie: feignant un peu de lassitude et de souffrance, il déclara qu'il se vouloit reposer dans la grotte : c'étoit le moyen d’y retenir son ami. l

Tandis qu’ils étoient renfermés dans ce tabernacle des morts, des scènes de deuil affligeoient le fort Rosalie.

Si Chactas, au lieu d'Adario, se fût trouvé prisonnier, il eût, par de sages discours, consolé ses amis : mais Adario, muet et sévère, ne savoit point faire parler avec grâce son cœur sur'ses lèvres ; il songeoit peu à sa famille, encore moins à lui-même ; toutes ses pensées,

toutes ses douleurs étoient réservées à son pays.

Pour subir l'arrêt du conseil et pour être vendu à l'enchère, il avoit été conduit sur la place publique, où la foule étoit assemblée. Sa femme et sa fille, qui portoit son jeune fils dans ses bras, le suivoient en pleurant. Le sachem se tourna brusquement vers elles, et leur montra de la main les cabanes de la patrie : les deux femmes étouffèrent leurs sanglots. Un large cercle se forma autour de la famille indienne : les principaux marchands qui faisoient la traite des nègres et des Indiens s’avancèrent. On commença par dépouiller les esclaves. L'épouse et la fille d'Adario, cachant leur nudité de leurs mains, se pressoient honteuses et tremblantes contre le vieillard, dont le Corps étoit tout couvert d'anciennes cicatrices et tout meurtri de nouveaux Coups.

Les traitants, écartant les bras chastes des Indiennes, livroient ces femmes à des regards encore plus odieux que ceux de l’avarice. Des femmes blanches, instruites dans l’abominable trafic, prononçoient sur la valeur des effets à vendre.

« Ge vieillard, disoit un colon en frappant le sachem de son bambou, ne vaut pas une pièce d’or : il est mutilé de la main gauche: il est criblé de blessures ; il est plus que sexagénaire; il n’a pas trois années à servir. » ;

« D'ailleurs, disoit un autre colon, qui cherchoit à ravaler l’objet de l’encan pour l'obtenir à bas prix, ces sauvages sont des brutes qui ne valent pas le quart d’un nègre : ils aiment mieux se laisser mourir que de travailler pour un maître. Quand on en sauve un sur dix, on est bien heureux. »

Discutant de la sorte, on tâtait les épaules, les flancs, les bras d’Adario. « Touche-moi, misérable, disoit l’Indien, je suis d’une autre espèce que toi! »

« Je n’ai point vu de plus insolent vieillard, » s’écria un des courtiers de chair humaine; et il rompit sa gaule de frêne sur la tête du sachem.

On fit ensuite des remarques sur les femmes : la mère étoit vieille, affoiblie par le chagrin; elle n’auroit plus d’enfants. La fille valoit un peu mieux, mais elle étoit délicate, et les premiers six mois de travail la tueroient. L'enfant, qu’on arracha tout nu à la mère, fut à son tour examiné : il avoit les membres gros; il promettoit de grandir : « Oui, dit un brocanteur, mais c’est un capital avancé sans rentrée certaine; il faut nourrir cela en attendant. »

La mère suivoit, avec des yeux où se peignoit la plus tendre sollicitude, les mouvements qu’on faisoit faire à son fils ; elle craignoit qu’on ne l’en séparât pour toujours. Une fois l'enfant, trop serré, ROUES un

Page 1